LA GUERRE ET LA SANTÉ DE LA RACE
La guerre ! Depuis plus de cinq mois, cette même pensée remplit tous nos cœurs, nous prend tout entiers, nous occupe seule dans nos conversations, dans nos lectures, dans nos heures de solitude ; elle a fait immédiatement l'union intime de tons les Français, associés dans les mêmes sentiments d'émotion profonde, d'indignation contre l'ennemi, de grande espérance pour notre pays.
Mais si nous sommes tous aujourd'hui confondus dans cette même unité morale, cependant chacun de nous ne peut s'empêcher de réfléchir d'après ses habitudes propres d'esprit, d'essayer de comprendre ce grand drame historique auquel nous assistons et dont nous sommes partie vivante, pour en tirer des conclusions qui complètent ou qui enrichissent son expérience personnelle. Philosophes, politiques, économistes, historiens, médecins, nous avons chacun nos méthodes intellectuelles, nos disciplines propres ; nous sommes habitués à envisager les choses sous certains aspects et les angles de vision, pour ainsi dire, ne sont pas les mêmes pour chacun de nous. Nous conservons ainsi notre personnalité, même dans l'appréciation d'aussi grandes questions que celles que soulève la guerre actuelle. Nous nous efforçons de saisir les aspects multiples du tableau, et il est bon, il est nécessaire, que nos visions personnelles et distinctes, et que chacun, nous suivions des voies différentes pour mener nos enquêtes : -celies-d se contrôleront, se compléteront les unes les autres et elles tendront toutes à ce but, qui a été décrit ici en termes si généreux par MM. Léon Bourgeois et Boutroux : l'organisation de la vie de demain, la recherche de tout ce qui pourra rendre la France plus grande et meilleure, quand elle sera sortie de 1" épreuve qu'elle traverse en ce moment.
'Ce que nous voulons faire ici, les uns et les autres, ce n'est pas une vaine critique théorique ; l'heure est passée des jeux d'intellectualité pure. Nous devons nous mettre en face des réalités, de celles d'aujourd'hui, de celles de demain ; elles sont pressantes et commanderont pour longtemps l'avenir de notre pays. 11 faut donc essayer de comprendre et de préparer ce que sera la France 'future. 'Ces enquêtes seront diverses, vous entendrez ici des voix différentes, avec des accents qui ne seront pas les mêmes, et cependant je suis très convaincu >que, quand la série de ces conférences sera terminée, nous pourrons voir que toutes ont abouti à des conclusions identiques. Les routes diverses .que nous aurons suivies convergeront vers un même but.
'Or, nous, médecins, nous sommes de ceux, je crois, pour lesquels ce grand événement de la .guerre comporte le plus d'enseignements et pose 'les problèmes les plus graves car, depuis 50 ans, nos habitudes médicales ont singulièrement changé. Autrefois, nous ne voyions guère comme médecins que l'individu à soigner ; nous étions le médecin d'un malade, nous nous efforcions de le soigner, de le guérir, nous avions accompli .notre tâche. Puis, à mesure que l'orientation générale des idées s'est modifiée, nous avons vu que le médecin n'avait pas sa place seulement au Chevet du malade, mais également dans la direction d'une -famille, dans îles conseils de la cité, de l'Etat, et qu'en somme, de même qu'il y a des santés individuelles, il y a des -santés de la nation et des santés de la race, et le médecin doit autant se préoccuper des unes que des autres. "Notre rôle a donc singulièrement grandi, en même temps qu'il nous créait de nouveaux devoirs ; et -C'est, à 'l'heure qu'il est, en raison de cette extension de nos visées médicales, que la question de la guerre passe pour nous tou*t à fait au premier plan. C'est donc la santé de la race dans ses rapports avec la. guerre que je me propose aujourd'hui d'étudier devant vous.
Je voudrais voir très rapidement ce qu'était la santé de notre race avant la guerre, comment nous nous sommes comportés devant 'le choc subit de 'l'agression ; quelles réactions a provoquées cette énorme et soudaine 'perturbation, et enfin tirer quelques | conclusions, surtout au 'point de vue de l'avenir et des conséquences lointaines que dès maintenant, il nous faut prévoir. Ce sont là quelques-uns des aspects les plus géné-l
(1) Conférence faite par M. le I>r Chauffard, le 6 janvier Si 91 5, à [Alliance d'Hygiène soGiale\ sous la présidence de M. le Dr Roux, d'après la Revue Scientifique.
avec la fréquentation scolaire ; en effet, dans ces affections, le traitement par l'immobilisation complète est le procédé de choix; dans les tuberculoses osseuses à évolution très lente, avec fistules difficilement tarissables,les petits malades doivent être considérés comme des tuberculeux contagieux; on pourra toutefois, si l'état local le permet, admettre ces enfants à l'école, à la condition très stricte qu'ils portent un pansement rigoureusement occlusif.
L'existence, même ancienne, d'une telle affection considérée comme guérie obligera dans tous les cas à des précautions spéciales vis-àvis de l'enfant qui en est porteur : on s'efforcera de lui éviter les efforts physiques, et on lui procurera dans la mesure du possible les conditions d'hygiène favorables à son état : école de plein air, suralimentation, etc.
La syphilis osseuse pourra parfois être dépistée par le médecinscolaire : nous n'avons pas à insister sur tout l'intérêt que présentera pour l'enfant la connaissance exacte de l'affection dont il était porteur, bien souvent à l'insu de ses parents et sans que ceux-ci n'aient jamais songé à le traiter d'une façon efficace.
Les lésions et les déformations d'origine rachitique ne commanderont pas d'autres mesures que quelques précautions générales d'hygiène.
Les affections articulaires ayant laissé des troubles de la locomotion, comme cela est habituel dans la tuberculose, obligeront parfois à prendre des dispositions spéciales ; il est bien entendu que les enfants porteurs d'ankyloses, suites de coxalgie ou de tumeur blanche, devront être surveillés dans leurs ébats et ne pas prendre part
à tous les exercices gymnastiques ; mais, en plus de ces mesures générales, et si l'on veut réduire au minimum les attitudes vicieuses toujours préjudiciables au développement de ces enfants
Fig. 220.— Chaise-table pour coxalgique.
Le siège est échancré du côté malade, pour laisser le membre inférieur de ce côté dans l'extension ; l'enfant est assis sur la fesse saine.
déjà tarés, il faudra indiquer aux maîtres dans quelles conditions ces enfants peuvent être admis dans la classe, et il serait d'abord utile de leur fournir une table et un siège spéciaux, leur permettant de s'asseoir sans que leurs membres ankylosés imposent à leur corps une attitude par trop défectueuse. Nous ne décrirons pas ici les labiés construites, par exemple, pour les coxalgiques, nous contentant d'en reproduire un modèle (fig. 220).
Les affections de la colonne vertébrale doivent nous retenir un certain temps.
Tuberculose vertébrale ou mal de Pott. — Elle est très importante à déceler dès son apparition ; un examen régulier de la colonne vertébrale de tous les enfants pendant leur fréquentation scolaire éviterait à coup sûr de voir se développer jusqu'à un degré avancé et parfois irrémédiable les maux de Pottqui nous arrivent à l'hôpital à une période déjàtardivede leurévolution. Aussitôt cette grave maladie reconnue, l'immobilisation complète de l'enfant s'impose, soit dans un corset plâtré, soit par un appareil à extension continue, et la fréquentation scolaire devient impossible.
L'examen de la colonne vertébrale, pratiqué suivant les règles que nous avons indiquées au début de ce chapitre, suffira à révéler l'existence du mal de Pott ; on n'attendra pas, pour l'affirmer, la formation d'une gibbosité très apparente : une légère saillie anormale d'une ou de plusieurs vertèbres constituera déjà un signe de lésion avancée, puisque cette déformation est la conséquence de la destruction au moins partielle d'un ou plusieurs corps vertébraux ; dans la pratique, le défaut de mobilité d'un segment de la colonne vertébrale, constaté dans les différents mouvements que nous avons indiqués, suffira à mettre en garde; l'attitude gênée de l'enfant, la difficulté éprouvée pour se baisser, la manière de se tourner tout d'une pièce, la douleur enfin réveillée par la pression ou la percussion de la région suspecte, suffiront à faire porter le diagnostic de mal de Pott. Le médecin scolaire, amené à faire pareille constatation, devra de suite en faire part à la famille en lui indiquant l'urgence des mesures à prendre.
Rachitisme. — Il affecte rarement la colonne vertébrale d'une façon isolée; on rencontre en même temps ses stigmates du côté des membres et du crâne. D'ailleurs, le rachitisme ne produit pas sur la colonne vertébrale de lésions spéciales ; il provoque seulement des courbures anormales analogues à celles que nous observerons dans la scoliose; le plus souvent, il s'agit de lordoses ayant débuté de très bonne heure, avant l'âge de cinq ou six ans, et s'étant vite aggravées, avec déformation thoracique considérable. Ces lésions vertébrales rachitiques sont au surplus assez graves etf difficiles à améliorer par les simples mesures de] prophylaxie scolaire : elles relèvent presque toujours de l'orthopédie.
Scoliose. — Elle est pour le médecin scolaire l'affection osseuse la plus importante à connaître. La fréquence de cette maladie parmi les écoliers a permis de la désigner sous le nom de maladie scolaire; il paraît bien, en effet, que les mauvaises attitudes conservées par les enfants pendant les classes jouent un rôle prédominant dans la genèse de cette déformation.
Nous n'étudierons pas ici la maladie dans tous ses détails; nous nous efforcerons seulement de montrer ses rapports avec la vie scolaire, aussi bien au point de vue de sa pathogénie que de son traitement.
La scoliose est essentiellement caractérisée par une déviation dans le sens latéral de la colonne vertébrale. Elle peut être totale, c'est-à-dire étendue à tout le rachis dévié suivant une seule courbure (fig. 221); elle est plus souvent partielle, c'est-à-dire étendue à un segment limité de la colonne vertébrale ; mais rarement cette déviation partielle initiale reste simple, et il s'établit bien vite des courbures de compensation, qui viennent ajouter à la courbure primitive des courbures secondaires (fig. 222) ; la courbure initiale peut siéger au
niveau des vertèbres cervicales ou dorsales, mais le plus souvent elle intéresse les vertèbres lombaires. Quelle que soit d'ailleurs la courbure initiale, le résultat final est le même; les courbures de compensation s'établissent, et habituellement on voit trois courbures se superposer; soit par exemple une courbe primitive lombaire à convexité gauche, ce qui est le cas le plus fréquent: une courbesus-jacente et dorsale à convexité droite va s'établir pour que le poids du corps se trouve réparti également de chaque côté du plan médian ; mais cette seconde courbe sera à son tour prolongée par une troisième courbe, cervicale, de même sens que l'inférieure, c'est-à-dire à convexité gauche : en effet, la ligne de gravité de la tête doit toujours tomber à l'aplomb du sacrum, et pour que la colonne vertébrale arrive à ce degré de redressement, il est nécessaire qu'il y ait compensation entre les différentes courbures. C'est en somme dans le plan trans-
Fig. 221. — Scoliose totale à convexité gauche.
versai ce qui se passe pour les courbes physiologiques dans le plan antéro-postérieur.
Soit maintenant une courbe dorsale à convexité droite : elle se compensera par deux courbes inverses, c'est-à-dire à convexité gauche, lune lombaire importante, l'autre cervicale, beaucoup moindre.
Soit enfin une courbe cervicale primitive à convexité gauche : elle se compensera par deux courbes sous-jacentes inverses, une dorsale droite et une lombaire gauche.
« On voit donc que des courbes primitives différentes, cervicale gauche, dorsale droite, lombaire gauche, aboutissent au même résultat final de compensation, et le fait est que les scolioses partielles de quelque amplitude sont toujours à deux à trois courbures : à trois courbures, devrait-on dire, car, si la courbe compensatrice cervicale est souvent inappréciable cliniquement, anatomiquement elle existe (1). »
Nous allons indiquer rapidement quelles sont les conditions qui favorisent le développement de la scoliose.
L'âge auquel apparaît habituellement la maladie est la fin de la seconde enfance, d'où la dénomination de scoliose de l'adolescence : en effet, la scoliose d'origine rachitique, apparue dans la première enfance, est plus rare et nous intéresse moins directement.
Beaucoup plus fréquente chez les filles que chez les garçons, la scoliose apparaît plus souvent chez les enfants des villes que chez les petits campagnards; il faut attribuer cette prépondérance à la plus faible musculature des habitants des villes. On a établi des rapports entre l'apparition de la scoliose et la poussée de croissance qui précède ou accompagne la puberté ; on a également cherché à rapporter l'origine de la maladie à certaines affections ayant une influence débilitante sur l'organisme des enfants : tels les troubles digestifs habituels, les affections cardiaques ou pulmonaires, les maladies du rhino-pharynx et en particulier les végétations adénoïdes qui modifient notablement les conditions de la respiration et de l'hématose ; la sédentarité paraît jouer un rôle important dans l'apparition des déviations vertébrales ; les écoliers qui prolongent leurs études sont beaucoup plus souvent atteints que les petits paysans, qui se livrent de bonne heure au travail des champs ; on a enfin invoqué l'hérédité maternelle, bien que la preuve de ces faits paraisse difficile à établir.
Mais la cause la plus fréquente, celle qui doit retenir toute notre attention, c'est Y attitude vicieuse adoptée par la plupart de nos écoliers pendant V exécution de leurs travaux scolaires; cette cause est si habituelle qu'on a pu dire de la scoliose qu'elle était la maladie
(1) A. Broca, Les déviations ostéo-articulaires des adolescents (La Tribune médicale, 1905, n°s 44, 45, 48, et 1906, n°» 5 et 11).
professionnelle de V écolier ; le Dr Le Gendre, dans une formule qu'on jugera sans doute un peu sévère, mais qui malheureusement ne manque pas de vérité, a pu dire de nos écoles qu'elles étaient des « fabriques de myopes et de bossus ».
Les attitudes vicieuses peuvent être tenues dans la position debout ou dans la position assise.
Debout, les écoliers prennent souvent la position dite hanchée, dans laquelle ils s'appuient davantage sur une jambe que sur l'autre ; cette position est prise d'une façon instinctive, car elle n'exige du côté du « membre portant » qu'une tension purement passive et peu fatigante, grâce à l'entrée en jeu du « fascia lata » ; d'autre part, dans cette attitude, le membre opposé peut rester en résolution complète, sans avoir . à exercer aucune sorte d'effort. Comme le membre inférieur droit est le plus vigoureux, c'est plus souvent sur lui que la position hanchée sera prise. En conséquence, le bassin va s'incliner d'une façon plus habituelle du côté du membre qui ne sert pas d'appui :
dans le hancher droit, le bassin s'inclinera de telle façon que l'interligne sacro-vertébral regardera en haut et à gauche; pour maintenir l'équilibre vertical, le rachis décrira une courbe latérale, lombaire, à convexité gauche (fig. 222); nous verrons que cette courbure lombaire gauche est le plus fréquent point de départ des scolioses de l'adolescence.
Quelle que soit l'importance du rôle du « hanche droit » dans la production
de cette courbure lombaire, nous devons beaucoup plus souvent accuser les attitudes vicieuses dans la position assise ; dans cette position, pour maintenir le torse vertical, les muscles spinaux doivent agir d'une façon continuelle ; leur résistance est vite épuisée, et leur fatigue amène le corps à rechercher un appui ; en avant, cet appui peut être réalisé par l'accotement des bras ou par la pression de la partie antérieure de la poitrine sur le rebord postérieur de la table, cette dernière attitude, souvent réalisée avec les mobiliers défectueux, étant déplorable dans ses conséquences; en arrière, le dos peut prendre point d'appui sur un dossier ; la présence du dossier
Fig. 222. — Enfant sam, en position de hanche droit, attitude vicieuse dans laquelle l'interligne sacro-vertébral devenu oblique regarde en haut et à gauche, et où la colonne lombaire décrit une courbure à convexité gauche.
constitue donc une nécessité absolue, car, à son défaut, le seul point d'appui possible sera trouvé en avant, dans l'attitude fâcheuse à tous points de vue que précise notre photographie (fig. 223) : cette attitude gène l'ampliation thoracique, entrave la respiration et favorise l'apparition de la scoliose à la fois par influence fAcheuse sur la nutrition générale (1) et par attitude vicieuse de la colonne vertébrale.
Non seulement il est fatigant pour l'écolier assis de conserver une attitude verticale sans point d'appui dorsal, mais encore il devient à
Fig. 223 — Enfant appuyant son thorax au bord postérieur de la table.
Fig-. 221. — Position unifessière gauche.
la longue assez pénible de faire reposer tout le poids du corps sur un banc glissant et dur par l'intermédiaire de deux seuls appuis osseux, c'est-à-dire les deux ischions; et c'est en partie pour éviter la pression continue au niveau de ces deux os que l'enfant tend naturellement à prendre un nouveau point d'appui en avant ou en arrière ; c'est dans le même but encore qu'il adoptera souvent la position dite unifessière; dans celte position, l'enfant se repose en faisant porter tout son poids tantôt sur la fesse droite, tantôt sur la gauche, mais plus souvent sur cette dernière à cause de l'inclinaison du cahier et de la torsion imposée à tout le corps par l'écriture exagé-
(1) Nous avons exposé, à propos de VÉcriture [p. 393 et suiv.) les intéressantes recherches par lesquelles le Pr Badaloni (de Bologne) a démontré avec toute la précision que donne la méthode graphique l'énorme influence des attitudes vicieuses sur la valeur de la respiration.
rément penchée; l'axe passant parles deux ischions, au lieu d'être parallèle au bord de la table, devient oblique adroite et en avant; le tronc se tord tout en s'affalant en avant : le plus souvent tout l'avantbras droit sera appuyé de toute sa longueur sur la table; le membre supérieur gauche restera sans appui, sauf cependant la main ou même la seule extrémité des doigts, qui seront maintenus sur la table pour fixer l'angle du papier (fig. 2*24).
Quelquefois l'attitude sera différente : c'est le coude gauche qui tout entier s'appuiera sur la table, tandis que l'avant-bras droit restera en dehors d'elle; dans cette position, on verra la colonne vertébrale décrire une courbe totale à convexité gauche (fig. 212, p. 414).
Ces attitudes vicieuses, adoptées par les enfants peu surveillés à ce point de vue spécial, sont favorisées encore par des conditions trop fréquemment rencontrées à l'école.
Bien souvent en effet, les tables et les bancs ne sont pas adaptés à la taille de l'enfant ; nous ne reviendrons pas ici sur tous les détails que nous avons donnés à ce sujet en étudiant le mobilier scolaire.
La myopie, qui, avec la scoliose, est la plus fréquente des maladies scolaires, est un autre facteur important dans l'apparition des attitudes vicieuses ; conditionnant à la fois la myopie et la scoliose, un éclairage insuffisant ou défectueux oblige les enfants à tenir la tête très inclinée en avant ; le corps tout entier suit ce mouvement d'inclinaison, en se contournant plus ou moins. La myopie étant le plus souvent unilatérale, il en résulte une nouvelle cause d'attitude vicieuse, puisque l'enfant cherchera à rapprocher davantage de son cahier l'œil dont il voit le moins clair; cette inclinaison latérale de la tête et du cou entraîne une inclinaison et une torsion du tronc qui viennent s'ajouter à celles provoquées déjà par la position unifessière.
Ces diverses conditions favorisantes de la scoliose étant connues, il nous sera facile de proposer les mesures nécessaires de prophylaxie scolaire.
La meilleure prophylaxie de la scoliose consiste d'abord dans une surveillance constante des enfants pendant les classes ; il importe que les maîtres comprennent le danger qui résulte pour leurs élèves des mauvaises attitudes conservées pendant le travail ; la lâche sera rendue plus facile si les horaires sont réglés de telle façon que les classes soient interrompues assez fréquemment par de courtes récréations ; dans certaines écoles d'Allemagne, les enfants sont déplacés toutes les demi-heures, et ils exécutent à ce moment, pendant quelques minutes, des exercices de gymnastique respiratoire ; durant cette pause, les élèves ne sortent pas toujours de la classe ; souvent on les groupe au fond de la salle, et ils y exécutent leurs mouvements de gymnastique pendant que les fenêtres, largement ouvertes, assurent le renouvellement de l'air ; le mouvement que se donnent les enfants évite qu'ils ne se refroidissent; Texpé-
Traité d'hygiène. VI. — 28
rience a d'ailleurs montré que, môme pendant les jours froids, l'aération ainsi pratiquée n'abaissait que de 1° ou 2° la température de la classe, dont le degré normal est vite rétabli aussitôt les fenêtres fermées.
En dehors de ces récréations et de ces pauses, les enfants doivent pouvoir prendre la position debout de temps à autre ; nous avons décrit des mobiliers qui permettent à l'écolier de se tenir debout entre la table et le banc; il est facile, avec les bancs à siège fixe, do faire sortir l'écolier du banc et de le faire se tenir debout toutes les fois qu'il n'a pas à écrire ou à lire et qu'il n'a qu'à écouter les explications du maître.
Dans l'éducation familiale, on peut donner aux enfants des tables à élévation variable, permettant d'écrire soit dans la position debout, soit dans la position assise. Nous avons décrit ces tables dans un précédent chapitre.
Quel que soit le mobilier adopté, il faudra que chaque classe soit munie de tables de différentes tailles : les enfants, mesurés deux fois par an, seront placés aux tables qui répondent à leur taille ; nous ne reviendrons pas ici sur les mensurations qui servent à établir les mobiliers scolaires.
L'examen de la vue, à l'entrée de l'école, permettra de corriger les anomalies de la vision, et en particulier la myopie : quelle que soit la bonne volonté d'un enfant myope, et malgré toute l'assiduité de la surveillance du maîlre, on n'arrivera pas à éviter les attitudes vicieuses tant que cet écolier ne portera pas de verres correcteurs.
Une intensité suffisante et une direction normale de l'éclairage compléteront les mesures de prophylaxie à prendre contre la scoliose.
Il reste, toutefois, à faire une remarque importante au sujet de la position à donner au livre de lecture et au papier de l'écriture : les lignes de l'un et de l'autre doivent être transversales, c'est-à-dire parallèles à la fois à l'axe transversal des yeux et à l'arête antérieure du pupitre. Pour le livre de lecture, une telle rectitude est facile à conserver; pour l'écriture, le problème est plus délicat, et nous l'avons étudié en détail dans un précédent chapitre. %
Les symptômes de la scoliose nous retiendront peu de temps; dans cet examen clinique, nous nous attacherons aux seuls faits intéressants pour le médecin scolaire; nous montrerons surtout en quoi consistent les attitudes anormales des scoliotiques, laissant volontairement de côté toute la partie anatomique et physiologique de la question.
L'enfant est examiné debout, nu jusqu'au-dessous de la ceinture; les talons sont joints, le poids du corps également réparti sur les deux membres inférieurs; il est important que l'éclairage tombe d'aplomb sur l'enfant à examiner, pour éviter les ombres portées qui
pourraient induire en erreuretexagérer ou diminuer l'importance des saillies osseuses.
L'observateur, assis, placera l'enfant exactement devant lui ; il marquera, par pression du doigt ou à l'aide d'un crayon dermographique, la ligne des apophyses épineuses : les inflexions de cette ligne indiqueront le degré de scoliose ; notons toutefois que, par une torsion des corps vertébraux et des apophyses épineuses, ces dernières se trouvent déjetées du côté de la concavité ; cette déviation diminue donc d'une façon apparente l'importance de la courbure pathologique.
La scoliose la plus habituelle, « la seule forme courante», dit Broca , est la scoliose dorsale droite et lombaire gauche. C'est sur un tel cas que nous réglerons notre description (fig. 225).
La déviation la plus apparente est celle de la région dorsale; il faut parfois chercher de près la déviation lombaire pour la reconnaître; c'est sans doute pourquoi elle a été niée par de nombreux auteurs. Quand la déformation est complète, à la fois cervicale, dorsale et lombaire, la ligne épineuse dessinera un S italique ; la verticale, prise de l'occiput au sacrum, coupera la ligne d'inflexion en deux points (points d'interférence); la plus grande dislance existant entre la verticale et les diverses courbures mesurant l'importance de la déviation latérale ; ce sera la « flèche » de déviation.
V épaule droite est élevée : cette élévation se constate à la fois au niveau du moignon de l'épaule et au niveau de l'angle de l'omoplate; une ligne réunissant l'angle des deux omoplates droite et gauche sera oblique de haut en bas et de droite à gauche. La même épaule sera en même temps portée en arrière et écartée de la ligne médiane par la gibbosité costale. Cesdifïérents déplacements de l'épaule droite son très souvent reconnus par les familles ou par les couturières, qui d'ailleurs n'y attachent pas grande importance et se contentent de noter que l'enfant « a une épaule plus forte que l'autre ».
La gibbosité costale est produite par l'écartement en éventail des côtes du côté de la convexité de la courbure dorsale; elle est due
Fig. 225. — Scoliose à convexité lombaire gauche avec courbure de compensation dorsale droite et cervicale gauche.
aussi à la torsion de la colonne vertébrale qui entraîne en arrière les côtes du côté de la convexité de la courbure dorsale (en l'espèce, à droite). La gibbosité est mise en évidence par la flexion du corps en avant; quand, dans celte dernière attitude, la gibbosité reste apparente, on peut conclure à l'existence d'une scoliose confirmée.
La hanche droite est plus saillante et plus basse que la gauche; au contraire, la hanche gauche paraît se prolonger en haut avec la région lombaire, soulevée par la convexité des vertèbres correspondantes : de cette attitude résulte une asymétrie fort nette du triangle lombaire.
Chez l'enfant sain, les bras tombant naturellement de chaque côté du corps, il ne reste qu'un espace à peu près virtuel entre le bord interne du bras et le tronc. Chez le scoliotiqueau contraire, du côté de la gibbosité dorsale la distance entre le bras et le tronc s'accentue à tel point que l'on peut passer deux, trois et quatre doigts entre la face interne du bras et la « taille », au-dessus des crêtes iliaques. Le bras et le tronc dessinent alors un triangle dont la hauteur pourrait en quelque sorte mesurer l'importance de la scoliose.
On note encore, dans cet examen, une diminution, parfois très apparente, de la longueur du tronc. Cette déformation, dans les cas graves, est rendue frappante par la disproportion entre la hauteur du tronc et la longueur des membres supérieurs : les coudes viennent parfois toucher les crêtes iliaques, ou descendent même au-dessous d'elles.
On fera exécuter à l'enfant des mouvements de flexion en avant, de flexion latérale et de redressement : la souplesse et l'étendue de ces mouvements seront une preuve de la curabilité de la maladie.
Cet examen dorsal étant terminé, on inspectera la face antérieure du corps en plaçant l'enfant bien en face de soi : on notera l'obliquité des épaules ainsi que celle de la ligne réunissant les deux mamelons; à droite, la poitrine est aplatie, formant un méplat ou même une dépression sous-claviculaire très marquée; à gauche, au contraire, les côtes sont saillantes en avant et tendent à effacer le creux sous-claviculaire : c'est en somme une déformation diamétralement opposée à celle constatée en arrière.
Au total, ces déformations réalisent un thorax oblique ovalaire avec forte saillie en arrière et à droite des angles costaux, avec saillie en avant et à gauche de la région chondro-costale.
Dans la scoliose au début, ces déformations ne se présenteront pas au complet ; pour le médecin scolaire , ce sont ces cas frustes qu'il sera le plus intéressant de dépister; on les reconnaîtra à l'existence d'une légère saillie costale droite et postérieure, qu'il est possible d'exagérer en faisant arrondir le dos de l'enfant, ce qu'on appelle vulgairement faire le « gros dos ». L'épaule droite, rejetée un peu en arrière, paraît plus forte que celle du côté opposé. L'écart entre les bras et
la taille est un peu plus marqué du côté droit; du même côté encore la hanche paraît volumineuse ; elle estdésignée, tout comme l'épaule, sous le nom de « hanche forte ». En avant enfin, dans ces cas au début, le mamelon gauche paraîtra légèrement surélevé en même temps que la drépression sous-claviculaire tend à s'effacer.
Moins fréquentes sont les formes de scoliose totale; dans ces cas, on n'observe qu'une longue incurvation, étendue de la région lombaire à la région cervicale; cette incurvation peut être à concavité droite ou gauche, le premier type étant de beaucoup plus fréquent Lune et l'autre de ces déviations s'expliquent par des attitudes