HYGIÈNE DES DIFFÉRENTES SPÉCIALITÉS MARITIMES. ÎO
Tentés par certains avantages de solde et la perspective d'un avancement qui peut être rapide, les candidats aux écoles de la Marine arrivent de tous les départements français, mais plus particulièrement des grands centres usiniers. Cette origine suffît déjà à établir leur différence avec les autres hommes du contingent fournis par le métier de la mer. Les travaux auxquels ils restent soumis dans les chambres de machines, si perfectionnée que soit aujourd'hui leur aération, accentuent encore cette distinction, et beaucoup d'entre eux conservent les stigmates d'une anémie professionnelle qui s'accuse par une pâleur et une maigreur spéciales.
Chauffeurs. — Ce sont des inscrits commissionnés d'abord chauffeurs auxiliaires, emploi dans lequel quelques-uns d'entre eux s'immobilisent pendant tout leur temps de service, qui, nommés chauffeurs brevetés, après un apprentissage fixé à un certain nombre d'heures de chauffe, peuvent, en justifiant des connaissances pratiques, acquérir dans cette spécialité les grades de quartier-maître et de second maître.
Quant aux soutiers, les uns, chargés de l'arrimage et de la délivrance du charbon, sont assimilables à des chauffeurs auxiliaires, et partagent du reste souvent leurs fonctions ; les autres, très peu nombreux, s'acquittent passagèrement d'un rôle de propreté dans les différentes soutes à poudre, à projectiles ou à filin qui dépendent par ailleurs des canonniers, fusiliers, voiliers, etc.
Aucune profession maritime n'expose aujourd'hui les hommes, plus que celle de mécanicien et de chauffeur, aux traumatismes les plus divers, depuis les simples contusions et plaies contuses dues à la chute des briquettes de charbon, et depuis la brûlure du premier degré, jusqu'à l'écrasement d'un membre par une pièce de machine, ou aux grands accidents survenus à la suite de la rupture d'un gros tuyau de vapeur, d'un peat-valve, de l'éclatement d'une chaudière, et dont les annales de la marine enregistrent sinistrement plusieurs exemples.
En dehors des congestions cérébrales et des coups de chaleur dont les chambres de chauffe et de machines sont les lieux d'élection, plusieurs affections médicales (rhumatismes, anémie) trouvent encore dans ces milieux des conditions particulièrement favorables à leur éclosion, et les phlegmasies aiguës, sous l'action des violents courants d'air que les hommes subissent en état de transpiration, y naissent elles-mêmes plus facilement qu'ailleurs. Contentons-nous de signalera ce propos cette congestion pulmonaire spéciale provoquée par la douche d'air des grands ventilateurs refoulants, et qu'on a désignée sous le nom d'électro-farmite.
Toutes les spécialités maritimes dont nous venons d'indiquer les provenances, en soulignant brièvement leurs fonctions, commandent des soins hygiéniques particuliers à chacune d'elles, et qui ont trait
aux vêlements et à la propreté corporelle, l'alimentation restant la même pour toutes.
Nous avons, à l'article Habillement, élucidé la question des costumes; il nous reste à envisager ici les soins corporels.
SOINS CORPORELS. — Dans la réglementation des soins du corps appliquée actuellement sur nos bâtiments, il faut faire deux parts, concernant l'une l'hygiène corporelle des hommes de pont, l'autre celle du personnel de la machine. Celle-ci est depuis plusieurs années déjà résolument entrée dans la voie du progrès; l'autre reste toujours passible de graves reproches, que des précautions, dont nous ne possédons encore que l'ébauche, jointes aux principes individuels, si obstinément prônés par les hygiénistes, feront cesser dans un avenir qui ne saurait être lointain.
Hygiène corporelle des hommes de pont. — Tous nos navires possèdent aujourd'hui un approvisionnement d'eau douce, que, dans les ports de guerre des citernes à vapeur, et dans les différents mouillages les navires eux-mêmes, au moyen de grandes outres transportées dans des chaloupes, renouvellent aussi souvent que l'exigent les besoins du service. Cette eau est réservée au lavage des hommes et du linge.
La quantité délivrée le matin aux hommes pour leur lavage corporel varie un peu, sur des bâtiments identiques, suivant la capacité des réservoirs qui n'est pas la même sur les imités semblables, et qui est trop réduite partout. Cependant cette quantité d'eau n'est jamais inférieure à 2 litres et atteint souvent 3 litres par personne. Elle est donc devenue suflisante pour assurer une propreté individuelle, mais son mode de distribution à l'égard des hommes de pont, privés des commodités exclusives au personnel de la machine, résume encore toutes les objections qu'on est en droit de formuler contre la méthode de lavage usitée à bord.
Cette méthode est celle des bailles remplies chaque matin des provisions d'eau destinées aux ablutions que font pêle-mêle autour d'elles des séries de douze à quinze hommes. Il est à peine besoin de faire remarquer le dégoût que peut inspirer aux autres l'eau d'une baille polluée par les premiers occupants, sans parler des dangers de contagion qu'offre ce lavage en commun. On ne s'expliquerait donc pas que, malgré les prescriptions formelles qui l'abolissent en principe, un pareil anachronisme subsistât dans la marine, même sur les types les plus récents, si le défaut d'installations matérielles ne rendait partout illusoire la sagesse du règlement ministériel qui résoud définitivement la question, et, après tant d'efforts dépensés pour cette conquête de l'hygiène, la consacre en ces termes ;
« Le lavage corporel et commun dans les bailles est supprimé à bord des bâtiments de TEtat. Il est remplacé par le lavage indivi-
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duel sous la douche Barois, à Peau tiède (25° environ) et au savon.
« Les nouveaux navires seront munis de lavabos pourvus de douches; les hommes qui ne pourront trouver place aux lavabos auront chacun une cuvette qui sera logée dans le poste de l'équipage.
u Les officiers mariniers auront des lavabos particuliers.
« En été, lorsque la température extérieure le permettra, l'eau douce de lavage sera délivrée non chauffée.
« Elle sera chauffée Thi ver (1). »
Des lavabos ont été introduits sur les unités les plus modernes et occupent généralement le pourtour de la tourelle avant. Mais ils sont en nombre si insuffisant qu'ils restent inutilisés ; tous réclament d'ailleurs la distribution automatique réglant pour chaque homme la provision d'eau qui lui revient. Il ne sera pas difficile de trouver sur les futurs bâtiments remplacement nécessaire à une installation complète, et, en attendant l'application du règlement, bornons-nous à souhaiter que la délivrance d'une cuvette en fer-blanc numérotée relègue promptement dans l'oubli, avec tant d'autres errements, l'antique et déplorable coutume de la baille commune.
Hygiène corporelle du personnel de la machine. — Les mécaniciens et les chauffeurs ont depuis longtemps déjà devancé les autres catégories de marins, en bénéficiant de lavabos spécialement affectés à leur usage et situés à proximité des machines et des chaufferies. Ces lavabos, établis sur parquets carrelés, débitent de l'eau douce et sont complétés par des douches d'eau de mer, dont les hommes usent après leur savonnage.
Ce système de propreté corporelle, si bien approprié aux fonctions de ce personnel, est aujourd'hui assez perfectionné pour ne plus soulever que de petites critiques locales, relatives soit à l'exiguïté, soit à l'aération des réduits réservés aux lavabos. Sur beaucoup de navires, ils sont assez spacieux pour admettre des casiers-vestiaires servant au dépôt des vêtements de travail, qu'après leur toilette les hommes échangent contre des costumes de toile bleue dits bleus propres.
Ajoutons, pour terminer ce sujet, que, pendant la belle saison, toutes les fois que les circonstances le permettent, les hommes prennent chaque jour un bain de mer soit sur une plage, soit le long du bord.
Enfin, sur les unités nouvelles, un appareil à douches, dont la situation n'est pas toujours heureuse, quand, comme cela se voit quelquefois, une poulaine lui sert de refuge, et composé de plusieurs pommes d'arrosoir, est très utilement ouvert à l'équipage après l'embarquement du charbon. On peut, si la chaleur devient trop lourde, permettre l'usage d'affusions froides. Ces douches fonc-
(1) Règlement ministériel du 22 mai 1902.
tionnentà l'eau de mer. Il serait peu coûteux de les donner en tout temps à l'eau douce et, l'hiver, de les distribuer tièdes.
Hygiène des cheveux et de la bouche. — L'hygiène corporelle serait incomplète, si les soins réglementairement prescrits pour les cheveux et la bouche n'étaient strictement observés à bord.
Depuis 1901 (dépêche ministérielle du 17 août), le port de la barbe est libre dans la marine, et depuis 1903 (D. M. du 18 janvier), la longueur des cheveux, qui jusque-là étaient, suivant le gré de l'autorité, coupés ras ou demi-courts, peut atteindre 3 centimètres. Mais il importe de prévenir toute transmission d'affection cutanée par les outils des coiffeurs, auxquels, plusieurs fois par mois, les hommes confient leur chevelure.
Le règlement ministériel du 22 mai 1902 prévoit à cet égard toutes les mesures opportunes ; il est ainsi conçu :
« Si les instruments en acier peuvent être flambés à la lampe à alcool, ce procédé n'est pas applicable aux peignes, brosses, etc. Ces dernières même ne peuvent être soumises à l'action des bains antiseptiques qui amèneraient la chute des crins ou le décollement des deux tablettes de la brosse.
Pour désinfecter ces outils sans les détériorer, il y a lieu de les mettre en contact, en espace clos, avec des vapeurs d'aldéhyde formique.
Tout le monde peut improviser à bord un appareil à désinfection bien simple avec le formula teur Hélios. Ce vaporisateur, facile à se procurer dans le commerce, reçoit une pastille paraformique d'un prix insignifiant, dont les vapeurs, dégagées à la chaleur d'une lampe à alcool, se rendent par un tube de verre ou de caoutchouc dans un seau dit hygiénique, à travers un trou percé au couvercle. On dispose le matériel à désinfecter dans un plateau placé au fond du seau, après avoir eu soin d'y placer un peu d'eau chaude pour produire des vapeurs humides, favorables à la désinfection. Les objets à désinfecter restent en contact avec les vapeurs de formaldéhyde du soir au matin, douze heures environ.
Cet appareil, acheté sur le boni d'ordinaire, sera en service sur tous nos navires. »
Les soins de la bouche sont l'objet d'une grande surveillance à bord, et d'ailleurs la délivrance journalière du pain remplaçant le biscuit, dont la consommation devient de plus en plus rare, l'habitude de moins en moins fréquente de chiquer, la vulgarisation de la brosse à dents et de la poudre dentifrice éloignent aujourd'hui les causes qui contribuaient à altérer la denture des marins. Toutefois ceux-ci, quelque persuasifs que soient les conseils qu'on leur prodigue, se montrent encore trop souvent rebelles à l'usage de la brosse et de la poudre, et il faut avouer qu'on ne pourra leur en faire un reproche sévère, aussi longtemps qu'ils ne disposeront pas du
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lavage individuel. Les plus dégourdis d'entre eux parviennent seuls à se procurer chaque matin la petite quantité d'eau qui leur est personnellement indispensable pour le brossage des dents avec la poudre suivante, dont la distribution est régulièrement assurée par l'infirmerie :
Chlorate de potasse 10 grammes.
Poudre dentifrice \ Acide borique pulvérisé 10 —
réglementaire. } Craie lavée, pulvérisée 60 —
Essence d'anis V gouttes.
Des inspections sanitaires quotidiennes, passées à la salle de visite, et auxquelles tout l'équipage est soumis par séries, chaque homme comparaissant séparément et le corps nu, permettent aux médecinsmajors de contrôler l'observance de ces différents soins corporels.
Lavage du linge. — Deux fois par semaine, — le lundi et le jeudi, — a lieu le lavage du linge, qui comporte quatre morceaux par homme (un tricot, une chemise, un pantalon et une vareuse de toile grise).
Les hamacs et les sacs sont lavés tous les quinze jours.
Deux fois par an, les couvertures de hamac doivent être envoyées à terre, pour subir à la buanderie d'un arsenal, un lessivage et une désinfection complets.
C'est à l'eau douce, au savon et à la brosse, procédé particulièrement favorable à l'usure précoce et rapide du linge des marins, que s'opère le lavage. Les quantités d'eau nécessaires, — environ 4 à 5 litres par homme, — sont réparties le matin entre les deux bordées dans de grandes bailles, et c'est en commun, — ce qui offre déjà de sérieux inconvénients, — que les hommes savonnent et rincent leur linge. De plus, le rinçage se fait à l'eau salée, l'eau des bailles devenue rapidement très savonneuse étant remplacée à cet effet par de l'eau de mer.
C'est là une erreur, contre laquelle les hygiénistes ne cessent de protester, et qu'une moindre parcimonie d'eau douce réservée aux besoins du lavage devrait, semble-t-il, avoir abolie à notre époque.
Toutes ces critiques s'évanouiront le jour où la lessiveuse à vapeur ne sera plus exclue des habitudes maritimes. Cette lessiveuse est d'ores et déjà réglementaire à bord et doit avoir un volume en rapport avec l'effectif. Mais on ne l'utilise encore qu'au lessivage des bleus imprégnés d'huile et de graisse des mécaniciens, sous prétexte qu'une lessive mal conduite peut accidentellement brûler quelques effets.
En réalité, la lessiveuse à vapeur n'a d'autre ennemi que la routine, et, sur un bâtiment, le Duguciy-Troain, où l'un de nous a pu, pendant deux campagnes successives, se rendre compte de tous les
avantages de son mode d'emploi, il nous lut démontré qu'au bout de peu de temps, quand son apprentissage est accompli, ses adversaires n'hésitent plus à reconnaître eux-mêmes le progrès qu'elle réalise.
Vne fois lavé, le linge est suspendu sur des filières dites cartahus, où il sèche rapidement, quand la clémence du temps favorise son évaporation.
Mais ce séchage peut être compromis par des circonstances climatériques ou simplement saisonnières; d'où l'utilité des séchoirs établis sur les bâtiments modernes.
Installés autour des cheminées, dont le calorifère est ainsi très favorablement mis à profit, ils sont aérés par des ouvertures latérales, auxquelles peuvent à l'occasion suppléer leurs portes.