‹ Traité d'hygiène (volume 3)Chapitre 32 sur 129 · HYDRATES DE CARBONE · texte numérisé non relu

HYDRATES DE CARBONE

Pain ou biscuit

Viande fraîche

— conservée

Graisse ou huile.. .....

Vin

(1) Les quantités de viande fraîche, 400 grammes, et conservée, 300 grammes, se valent sensiblement, la viande fraîche ayant toujours une certaine quantité de déchets (os, aponévroses) qu'on ne trouve pas dans les conserves de viande.

Lorsque Ton examine les chiffres obtenus par cette analyse, on est tout cl abord frappé de la faible proportion de graisses qui revient à la nouvelle ration (elle ne s'élevait pas d'ailleurs au-dessus de 40 grammes dans l'ancienne ration). Cette pénurie des corps gras n'aurait pas cependant de grands inconvénients, si elle était compensée par un apport plus considérable des hydrates de carbone qui se transforment aisément en graisses dans l'économie ; mais malheureusement il n'en est pas ainsi, et le chiffre de ces derniers correspond à peine à une ration de travail ordinaire, le chiffre des albuminoïdes étant seul en léger excès.

C'est ce cjue nous montre la comparaison de ces chiffres avec ceux donnés par les principaux auteurs qui se sont occupés de cet important problème de l'alimentation.

D'après le professeur Armand Gautier (1), la ration d'entretien strict de l'homme au repos absolu doit comprendre un minimum de :

Albuminoïdes.

Graisses.

Hydrates de carbone.

Pour Bodet (2), ces éléments seraient seulement de :

80 pour les albuminoïdes, 60 pour les graisses, et 300 pour les hydrates de carbone.

Enfin le professeur Maurel (3), de Toulouse, admet clans les mêmes conditions, pour les climats tempérés :

90 pour les albuminoïdes, 60 pour les graisses, et 300 également pour les hydrates de carbone.

(1) A. Gautier, L'alimentation et les régimes chez l'homme sain et chez les malades, Paris, 1904.

(2) Bodet, Bulletin de thérapeutique, décembre 1900,

(3) Maurel, Archives de médecine navale, 1900-1901.

Mais ce n'est là qu'une ration d'entretien correspondant exactement aux pertes physiologiques de l'organisme. Tout homme qui se livre à un travail quelconque doit recevoir un supplément de nourriture proportionnel à ce travail; l'appréciation de ce supplément peut se faire soit par l'expérimentation, soit par l'observation des moyennes alimentaires qui paraissent nécessaires aux ouvriers de nos pays pour accomplir leurs divers travaux ; les chiffres obtenus sont u'ailleurs sensiblement les mêmes dans les deux cas.

Le professeur Maurel, prenant un certain nombre d'hommes nourris au régime lacté, leur fit accomplir un travail facile à évaluer ; il leur fît monter une certaine quantité d'eau à une hauteur donnée, soit un travail approximatif de 43 500 kilogrammètres, et, dans ces conditions, il lui suffit d'ajouter à la ration de ces hommes 1 demi-litre de lait pour les maintenir en bonne santé, à leur poids initial; il en conclut que les dépenses dues à un travail physique moyen ne dépassent pas le cinquième de la ration d'entretien et que, par conséquent, cette dernière étant connue, il suffit de l'augmenter de cette quantité pour avoir la ration de travail.

De son côté, le professeur Armand Gautier, observant les populations agricoles du midi de la France, dont le travail est très considérable, admet qu'un bon ouvrier fournit, dans sa journée de huit à dix heures de travail, de 260 000 à 280 000 kilogrammètres. Pour produire ces 260 000 kilogrammètres, ces ouvriers consomment en automne un supplément d'aliments contenant par jour des principes nutritifs dans les proportions suivantes :

Albuminoïdes. Graisses. Hydrates de carbone.

Si on ajoute à cette dépense la ration alimentaire stricte d'entretien de l'homme au repos, on a :

Ration de repos. Ration de travail. Total.

Albuminoïdes 78 78,5 156,5

Graisses 50 35,5 85,5

Hydrates de carbone 370 339,0 709,0

En tenant compte de la différence de travail fournie par les hommes en expérience de Maurel et les ouvriers de Gautier, les chiffres de la ration de travail offrent une concordance très suffisante entre les données de l'expérimentation et de l'observation.

Il faut encore chercherquel est le chiffre de calories auquel correspondent les divers éléments de la ration du marin. Si l'on prend comme chiffre moyen 4 calories par gramme pour tous les albuminoïdes, quelle que soit leur origine, animale ou végétale ; 9 calories (8,65 d'après Gautier) pour les corps gras ; et 4 calories (3,88 d'après Gau- Traité d'hygiène. X. — 8

tier) pour les hydrates de carbone, l'alimentation des marins correspond par jour aux chiffres suivants :

Pour les albuminoïdes 170x4= 680 calories.

Pour les graisses 34x9= 306 —

Pour les hydrates de carbone 524x4 = 2096 —

Total 3 082 calories.

Ce nombre de calories correspond à un travail relativement modéré ; car, même si Ton adopte les chiffres les plus faibles, ceux donnés par le professeur Maurel pour la ration d'entretien, il ne faut pas compter pour cette dernière moins de 2 800 calories pour un homme adulte du poids de 70 kilos : il ne resterait donc que 300 calories environ de disponibles pour la ration de travail, ce qui est évidemment bien peu.

Mais en prenant les moyenne relatives à l'alimentation des ouvriers les plus divers, les chiffres calculés par Smith, Gautier, Atwater sont bien supérieurs, alors qu'il s'agit simplement d'un travail fatigant sans être excessif : ces divers auteurs donnent un mininum de 3 884 calories nécessaires pour l'alimentation des ouvriers observés.

D'autre part, « entre l'énergie mesurée au calorimètre à l'état de chaleur par l'homme au repos, et celle qui correspond aux dépenses du même individu fournissant ce même travail fatigant mais non excessif », Atwater a trouvé 1 400 calories.

Enfin, d'après Smolensky, les ouvriers chargés d'un travail très rude, surtout lorsqu'ils vivent dans un pays froid, ont besoin d'une alimentation correspondant à 5 290 calories.

En prenant une moyenne d'environ 1 200 calories nécessaires à l'homme pour fournir en plus de sa ration d'entretien un travail raisonnable, c'est donc un total de près de 4000 calories qui sera indispensable, chaque fois que les hommes auront à fournir une corvée tant soit peu longue, des exercices prolongés, veilles de nuit, etc., et encore ces chiffres seront-ils insuffisants dans bien des cas, où les marins, dans les circonstances de service à la mer, en canot ou en torpilleurs, qui se répètent assez fréquemment, auront à fournir un travail exagéré.

En appliquant ces données à la ration du marin, il est aisé de voir que les allocations fournies réglementairement ne peuvent suffire à un travail bien considérable ; or le personnel de la machine et des chaufferies, aujourd'hui très nombreux à bord, fournit par moments un travail énorme qui exige une alimentation spéciale. Aussi il y a toujours eu dans la marine une ration supplémentaire que l'on appelait autrefois ration de boulimie, qui a été supprimée et remplacée par des allocations fixées par le règlement de janvier 1898: ces allocations sont accordées aux chauffeurs, torpilleurs, élèves des bâtimentsécoles, pilotes, etc., et proportionnées à la durée de leur travail.

Azote.

Carbone.

Ce service hors rations accorde à chaque homme par quart <le quatre heures de chauffe un supplément de 100 grammes de pain et 01U,125 de vin ; plus une allocation journalière de 10 grammes de café et 10 grammes de sucre destinés à la confection d'une boisson hygiénique.

Le rendement fourni par ces suppléments a également fait l'objet dune étude du Dr Guezennec (1), qui les trouve notoirement insuffisants.

« Chaque homme, dit-il, faisant deux quarts par jour, il en résulte que les allocations supplémentaires lui fournissent un supplément de :

Pour sucre et café

Pain et vin

Total par jour 3,60 91,00

Or, d'après Smith, pour un travail actif (auquel il convient d'assimiler le travail des mécaniciens et des chauffeurs), les quantités d'aliments nécessaires à un homme de poids moyen doivent être portées à 440 grammes de carbone et 25 grammes d'azote.

L'homme exigerait donc un supplément de :

440 — 310 = 130 grammes de carbone ; 25 — 20 = 5 — d'azote.

Orles allocations supplémentaires réunies fournissent une augmentation de 90 grammes de carbone (en chiffres ronds) et 3,60 d'azote par jour; il en résulte que ces allocations ne fournissent pas les quantités de carbone nécessaires à l'entretien des combustions organiques. Le complément exigerait :

130 — 90 = 40 grammes de carbone.

Comment pourrait-on compléter ce déficit de 40 grammes de carbone? »

Guezennec propose, en éliminant les aliments solides, pour lesquels la fatigue donne peu d'appétence, d'ajouter un supplément soit de sucre, soit de vin, soit de mélange de café, sucre et tafia, soit de thé, soit de fromage. En évitant la surcharge en alcool, il estime qu'il serait urgent de compléter les allocations faites aux mécaniciens, aux chauffeurs et aux soutiers, eu égard aux énormes déperditions qu'ils subissent à la mer.

Le Dr Gauran (2), à bord du Protêt, dans l'océan Pacifique, signalait également l'insuffisance des suppléments de la ration pour les chauffeurs et les mécaniciens qui, « obligés de fournir un travail très pénible

(1) Guezennec, loc. cit.

(2) Gauran, Notes médicales recueillies pendant une campagne dans l'océan Pacifique.

dans une température très élevée, ne sont pas suffisamment nourris » ; il fait observer qu'on n'est pas allé assez loin dans le service hors rations, le pain et les boissons hygiéniques sont insuffisants, et que, pour compléter la ration, il faudrait y ajouter au moins 100 grammes de viande, l'élément azoté capable de fournir le meilleur travail.

Sans doute il serait avantageux de fournir aux hommes surmenés un supplément azoté de valeur nutritive indiscutable ; mais à la mer, dans les longues traversées, dans les croisières, dans tous les cas où les équipages doivent vivre de la ration seule, les approvisionnements de viande fraîche sont insuffisants pour permettre ces suppléments, et la viande conservée ne peut rendre les mêmes services en raison des troubles digestifs qu'elle ne manque pas de provoquer dans les pays chauds en particulier.

Il en est de même des compléments de la ration, fournis par les allocations en alcool, tafia, café, thé, etc.

S'il est vrai que l'alcool peut être considéré comme un aliment, cette proposition n'est vraie que dans une certaine mesure, et l'on admet généralement que la consommation du vin ne peut dépasser

I demi-litre par jour, en tant qu'aliment utile : au delà de cette dose, il constitue un excitant du système nerveux dont l'utilité est plus que contestable, et dont le rendement en travail est certainement inférieur à quantité d'autres aliments solides.

En résumant les observations qui précèdent, en nous basant aussi bien sur les calculs théoriques que sur les observations recueillies par un grand nombre de médecins-majors, on peut conclure que la ration du marin français, même en y adjoignantes allocations supplémentaires prévues par les règlements, ne donne pas un nombre de calories suffisant pour le travail que les marins ont à fournir dans un grand nombre de circonstances.

De plus, cette ration présente une pénurie de corps gras qui, en dehors même de la quantité d'énergie perdue de ce chef, n'est peutêtre pas sans inconvénients pour la santé des hommes.

Ce côté de la question a déjà été signalé, et le médecin en chef Couteaud (1) dans « La prophylaxie et la lutte contre la tuberculose à bord », écrivait :

« Les corps gras me semblent exister en proportion trop faible dans l'alimentation du bord. Le Breton habitué au beurre n'en. trouve pas dans la ration. Le Normand ne retrouve plus son lard de Normandie si estimé pourtant, mais aujourd'hui non réglementaire. Les sardines à l'huile, excellents produits cependant, ont aussi disparu de la ration.

II me semble qu'on est allé un peu loin dans la voie des suppressions, et que les éléments hydrocarbonés ont été trop sacrifiés. Ce sont des aliments respiratoires, qu'on ne l'oublie pas, et peut-être les pêcheurs

(1) Couteaud, médecin en chef de la marine. Lutte contre la tuberculose à bord, Archives de médecine navale, février 1903.

d'Islande, qui boivent tous l'huile de foie de morue à longs traits, ont-ils raison de prétendre que cette pratique les préserve de la tuberculose. »

Il y aurait donc certainement avantage à apporter à la ration une modification qui correspond à un besoin réel : sans doute, cette augmentation des corps gras est facile à réaliser pour les équipages a terre, ou pour les équipages des navires d'escadre, dont le ravitaillement journalier est très facile : il suffit que les commandants en second et les officiers chargés de s'occuper de l'alimentation du bord connaissent ce desideratum et en tiennent compte dans les achats qu'ils ont à faire pour l'ordinaire de leurs hommes : il appartient aux médecins-majors des navires de les guider dans ces achats.

Mais c'est là un inconvénient du régime de l'ordinaire appliqué dans la flotte, où les hommes sont dispersés en un très grand nombre de groupes séparés les uns des autres, la nourriture peut être très différente d'un bord à l'autre suivant les idées des commandants, leur instruction hygiénique, leurs connaissances plus ou moins précises des règles qui président à la bonne alimentation des travailleurs : il est à désirer que les règlements fixent les quantités approximatives des éléments de la ration qui doivent être achetés journellement pour les hommes soit au repos, soit au travail.

Il est encore un aliment que l'on a supprimé de la ration réglementaire, et que nombre de médecins embarqués ont vivement regretté : c'est le fromage, autrefois le fromage de Hollande, dont la conservation facile, la grande valeur alimentaire pour un faible encombrement, faisaient un aliment de premier choix pour les navigations lointaines: il constituerait une ressource précieuse pour les allocations supplémentaires à donner aux hommes, le jour où ils fournissent un travail exagéré, et aurait avec le pain qui l'accompagne une valeur réparatrice autrement grande que le vin, le tafia et le café, qui, au delà de l'allocation réglementaire et journalière très suffisante, ne donnent guère que l'illusion du bien-être par l'excitation nerveuse qu'ils procurent.

H reste encore à apprécier la valeur hygiénique des modifications apportées par la nouvelle ration qui, nous l'avons vu, si elle est pauvre en graisses, est en revanche très riche en matières albuminoïdes empruntées au règne animal.

L'intention très louable de cette modification a été de substituer à l'éternel dîner de fayots un menu substantiel et varié, et d'assurer aux hommes soit un ragoût, soit un rôti, enfin un plat de viande à chaque repas : et c'est ainsi que la quantité de viande a été portée à 400 grammes par jour ; mais il faut tenir compte des déchets inévitables, la viande étant fournie non désossée, et, de ce chef, les chiffres que nous avons donnés pour les éléments albuminoïdes doivent être considérés comme un peu trop élevés.

Or, dans les escadres, il est encore facile d'appliquer cette réglementation, la viande fraîche dont la qualité est vérifiée chaque jour par une commission de compétence indiscutable étant fournie quotidiennement par le service des subsistances de la marine ; mais, dès qu'un navire s'éloigne des côtes, les animaux sont embarqués vivants, et pour peu que la croisière se prolonge, ne tardent pas à dépérir, quels que soient les soins très attentifs dont les entourent leurs gardiens intéressés à leur bonne conservation ; la chair de ces animaux maigrit, perd son aspect persillé si recherché, et si la traversée se prolonge, les repas seront composés la plupart du temps avec de la viande de conserve. Si bien préparé et si bien conservé que soit cet endaubage, quelle que soit sa valeur alibile très réelle, il est toujours moins bien toléré que la viande fraîche, et son usage n'est pas sans provoquer quelques troubles dyspeptiques chez les marins qui en font un usage prolongé : sans doute, les jeunes estomacs de vingt ans s'en accommodent, mais il y a à bord un grand nombre d'hommes rengagés et de sous-officiers d'âge mûr, qui demandent un peu plus de ménagements et qui fournissent, en effet, un nombre de dyspeptiques très élevé dans les hôpitaux.

C'est là un inconvénient de ce régime, mais il n'est pas le seul.

Pour que l'homme puisse vivre en équilibre physiologique parfait et pour qu'il puisse travailler, il lui faut une nourriture dans laquelle les ternaires soient aux azotés dans la proportion de 1 à 4 ; d'autre part, il n'est pas indifférent d'emprunter les albuminoïdes à l'animal ou à la plante. L'utilisation dans l'intestin des albuminoïdes végétaux n'est que des 85 centièmes environ des albuminoïdes animaux, et, de plus, la viande fraîche, rôtie, a sur la digestion, sur le cerveau, une action excitante qui semble rendre le travail plus facile.

Mais il importe surtout, lorsqu'on fait usage de viande, de ne pas dépasser cette proportion de 1 à 4 pour les ternaires. Lorsque cette proportion est dépassée, il en résulte des habitudes qui rendent très pénible la diminution et la privation de l'aliment préféré : et de plus il se fait chez les personnes habituées au régime carné prédominant une modification telle des organes glandulaires qu'elles supportent avec peine un changement de régime et digèrent très difficilement les amylacés. La viande devient une véritable nécessité alimentaire et, si elle vient à faire défaut, on ne pourra obtenir des hommes un rendement de travail satisfaisant, quelle que soit la valeur du régime substitué.

Il faut toujours songer que les équipages doivent être entraînés au point de vue de la guerre, c'est-à-dire pour un temps où ils auraient à fournir un effort excessivement considérable, et juste en ce même temps où les approvisionnements, particulièrement en viande fraîche comme en viande conservée, seront forcément réduits.

Dans la ration telle qu'elle est comprise aujourd'hui, la proportion

des albuminoïdes par rapport aux ternaires est largement dépassée, puisque nous lavons évaluée à 171 pour les premiers et à 496 pour les seconds, ce qui correspond à un peu plus du tiers.

On peut donc craindre que le jour où des raisons de force majeure réduiront la quantité de viande et entraîneront dans la ration un supplément d'hydrocarbonés plus faciles à trouver dans les légumes secs de conservation très longue, ce jour-là, les hommes, habitués à une alimentation tout autre, souffrent de ce changement étaient de la peine à fournir la somme d'énergie intense qu'ils auront à dépenser. Sans en revenir au régime végétarien un peu exclusif d'autrefois, il y aurait lieu d'assurer une meilleure proportion des divers éléments de la ration, et d'augmenter la quantité des hydrocarbonés, surtout en ce qui concerne les allocations supplémentaires.

Celles-ci sont manifestement insuffisantes, et une plus grande latitude doit être laissée aux commandants pour donner à chaque homme un supplément de nourriture proportionné au travail qu'il a à fournir en certaines circonstances.

Les approvisionnements doivent être complétés par Tachât de fromages : gruyère, hollande, de légumes secs : fèves, pois, lentilles, maïs.

La suppression de la viande à un repas, au repas du soir par exemple, permettrait, grâce à l'économie réalisée, l'achat de condiments : graisses, beurres, huiles indispensables à la bonne préparation des légumes secs, et, tout en compensant la pénurie de la ration en corps gras, on pourrait ainsi rétablir la proportion des albuminoïdes aux ternaires, proportion de 1 à 4, indispensable à une alimentation saine et réparatrice.

MODIFICA TIONS DE LA RATION SUIVANT LES CLIMA TS. — Les navires de guerre sillonnent toutes les mers du globe, et leurs équipages ont à supporter les climats les plus variables ; dans certaines croisières, ces changements de latitude se font assez brusquement et non sans préjudice pour leur santé ; dans d'autres cas, très fréquents, les équipages vivant à bord de petits bateaux stationnaires dans les rivières de certaines régions, particulièrement en Afrique et en Indo-Chine, ont à supporter toutes les rigueurs du climat tropical, sans bénéficier des traversées, des séjours plus ou moins longs en pleine mer, si favorables aux organismes débilités par l'anémie tropicale.

Il paraît évident, a priori, que la nourriture ne doit pas, dans des climats dont la température est très élevée, être la même que dans les régions des mers arctiques. Les données de la physiologie concordent à ce sujet avec l'observation de l'alimentation des peuplades habitant ces pays divers.

Si Ton cherche quelle est l'utilisation des 3 000 ou 4 000 calories qui représentent la ration de travail de l'homme adulte, on voit

qu'une grande partie de ces calories (70 à 75 p. 100 suivant les auteurs) est dépensée par la chaleur de radiation du corps et réchauffement de l'air ambiant : il faut y joindre la chaleur latente de vaporisation de l'eau par les poumons et par la peau.

Donc, au fur et à mesure que la température de l'air s'élève, les pertes de l'organisme par refroidissement deviennent de plus en plus faibles, augmentant la part d'énergie transformable en travail : d'où cette conclusion que l'homme peut, dans les climats chauds, vivre et travailler avec une alimentation beaucoup plus réduite que dans les pays froids. Cette réduction proportionnelle au degré de la température ambiante ne peut pas, d'ailleurs, s'abaisser autant que les chiffres ci-dessus pourraient le faire croire, parce qu'il faut ajouter aux dépenses normales du corps la perte de calorique causée par l'énorme évaporation de la peau dans les pays chauds. Encore y aurait-il lieu de tenir compte de la variation de l'humidité de l'atmosphère. Cette évaporation de la peau, très active dans certains climats chauds et secs, comme le Sénégal, la côte d'Abyssinie, devient très faible dans des pays comme la Cochinchine, le delta du Tonkin, où la tension de la vapeur d'eau est très considérable.

De plus, il est d'observation courante que les indigènes des pays tropicaux se contentent d'une alimentation très réduite dans laquelle les albuminoïdes n'entrent que pour une très faible quantité, et cependant certains de ces peuples non seulement jouissent d'une excellente santé, mais encore sont capables d'efforts considérables et longtemps soutenus : les troupes indigènes du Tonkin marchent aisément plusieurs jours de suite avec une faible provision de riz et de poisson sec et font preuve, dans des expéditions militaires, des mêmes qualités d'entrain et de vigueur que les Européens qui les conduisent au feu.

Parmi les Européens qui vivent dans les colonies, il est à remarquer que ceux qui y jouissent de la meilleure santé, qui y prospèrent, y passent leur vie complète, sont toujours des gens sobres, ayant une alimentation peu abondante, souvent plutôt végétale qu'animale; c'est le cas des familles créoles établies depuis plusieurs générations dans quelques-unes de nos colonies ; c'est le cas des missionnaires des missions étrangères, qui, bien que vivant presque toujours à la mode des indigènes, dont ils adoptent même le costume, se portent généralement bien, et ont, en Indo-Chine au moins (1), une longévité qui se rapproche sensiblement de celle du clergé de France.

D'après Armand Gautier, les ouvriers agricoles des environs de Lille consomment par jour 159 grammes d'albuminoïdes alimentaires comme ceux des environs de Narbonne ; mais, en revanche, les premiers résistent à leur climat froid et pluvieux, en ajoutant à

(1) Communication du supérieur des missions étrangères. Les missionnaires ne sont jamais rapatriés que dans le cas d'une santé irrémédiablement compromise.

leur ration 315 grammes de substances grasses et amylacées de plus que les seconds.

L'instinct des habitants des régions chaudes et des régions froides les a donc portés à modifier leur alimentation suivant les besoins imposés par le milieu à leur organisme.

Les règlements maritimes se basant sur cette tradition en ce qui concerne du moins les pays froids ont prévu des allocations spéciales pour les hommes naviguant dans les régions froides. A partir d'un certain degré de latitude Nord pour quelques bâtiments en mission à Terre-Neuve, en Islande, il est prévu par jour et par homme un supplément de 125 grammes de pain ou de 80 grammes de biscuit; pour la confection de boissons chaudes, il est alloué 3 centilitres de spiritueux, 15 grammes de sucre et 4 grammes de thé.

Pour les pays chauds, il neutre, d'après les mêmes règlements, aucune modification de la ration d'Europe, telle que nous l'avons étudiée. Non seulement elle ne subit aucun changement, mais encore elle est augmentée : elle comprend, en effet, un supplément dit de boisson hygiénique pour laquelle chaque homme reçoit :

10 grammes de café, ou 4 — de thé, et 10 — de sucre.

Telles sont les seules modifications prévues pour la ration d'après la latitude où se trouvent les bâtiments. Elles sont insuffisantes : « Nous ne disons pas qu'elles sont inutiles, disaient Rochard et Bodet (1), mais nous demandons autre chose; on a déjà fait beaucoup pour l'amélioration de la ration,... c'est une raison de plus pour signaler à la bienveillance toujours vigilante de l'autorité maritime les desiderata qu'on peut faire disparaître. Aucune autre question ne laisse une plus grande latitude, une plus grande liberté d'action au médecin et à l'administration, parce qu'aucune autre ne soulève moins d'incompatibilité entre les exigences militaires et celles de l'hygiène ; toutes deux s'y meuvent très à l'aise, et les questions budgétaires elles-mêmes n'y apportent aucune difficulté sérieuse ; il ne s'agit, en effet, que de changements à faire et non d'additions à apporter. »

Nous ajouterons même : il ne s'agit que de diminutions en ce qui concerne les tropiques.

Ces desiderata, exprimés il y a longtemps, n'ont pas été pris en considération dans la constitution de la nouvelle ration, et il est vraisemblable que cette question n'a pas été traitée, non pas par omission, mais en raison de l'extension donnée dans la marine au régime de l'ordinaire : chaque navire pouvant modifier à son gré,

(1) Rochaiid et Bodet, loc. cit.

suivant ses ressources, suivant la saison et le climat, son genre d'alimentation.

Gomme nous l'avons dit plus haut au sujet de la composition de la ration, ce serait parfait si ces questions étaient bien connues de tous et s'il n'y avait pas à leur sujet une diversité d'opinions dans lesquelles la mode, les goûts personnels, les caractères entrent trop souvent pour une large part.

Il n'est pas inutile que ces principes soient réglés d'avance par des hommes de compétence indiscutable, quitte à laisser dans leur application une latitude aussi grande que possible.

Ces questions ont fait l'objet de nombreuses études, particulièrement chez les Hollandais, qui ont adopté depuis longtemps une ration ordinaire des pays tempérés et une ration tropicale.

En France, depuis une vingtaine d'années, le professeur Maurel (de Toulouse) a publié une série d'études des plus complètes et a fourni les conclusions les plus précises au sujet des besoins alimentaires des Européens dans les pays chauds (1).

Après une longue suite d'expériences sur les animaux, sur les malades, sur lui-même, dans les diverses régions du globe, Maurel est arrivé à fixer les rations ainsi qu'il suit :

Fixation approximative de la ration d'entretien de l'homme adulte, par kilogramme de poids, en aliments simples et en calories, d'après les climats et les saisons.

Saison chaude des pays intertropicaux (1 gramme d'azotés et 4 grammes de ternaires) (température mensuelle moyenne : 30° à 25°).

Azotés 1^,00= 5c»I,00(M

( Corps gras 1^,00 = 9ci,000 (

Ternaires, j Alcool 08^,50= 3cai,500 i ' '

( Hydrates de carbone. . . 2£r,50 = 10^,000 )

Saison fraîche des pays intertropicaux et saison chaude des pays tempérés (lsr,25 d'azotés et 5 grammes de ternaires) (25° à 20°) :

Azotés l&r,25 = 6cai,000 \

r Corps gras l&r,00 = 9cai,000 ( 3<)cal 500

Ternaires. 5 Alcool 0S'\50 = 3^1,500 \

( Hydrates de carbone.. . 3sr,50 = 14cal,000 ;

Saisons intermédiaires des pays tempérés et saison chaude des pays froids (lg"r,50 d'azotés et 6 grammes de ternaires) (20° à 10°) :

Azotés 1^,50 = 7cai,500\

.Corps gras 1^,00 = 9ca.,000 / 38cal

Ternaires. 5 Alcool 0&r,50 = 3cai,500 (

( Hydrates de carbone.. . 4^,50 = 18c»l,000 )

Saison froide des pays tempérés et saisons intermédiaires des pays froids (l&r,75 d'azotés et 7 grammes de ternaires) (10° à 5°) :

Azotés 1ST 75 = 8»»1 ,750 \

C Corps gras ier,00 = 9cai>000 f ,

Ternaires. ] Alcool 0S«\50 = 3cai,500("

' Hydrates de carbone. . . 58'', 50 = 22™i,000 J

(1) Maurel, Archives de médecine navale, t. LXXIV et LXXV, 1900 et 1901.

Saison froide des pays froids (2 grammes d'azotés et 8 grammes de ternaires) (+ 5° et au-dessous) :

Azotés 2er,00 = 1 ()cai,000 j

t Corps gras l*r,00 = 9-1,000

Ternaires. 1 Alcool 0S«\50 = 3^1,500 ( '

( Hydrates de carbone... 68r,50 = 26—1,000 ]

Ces quantités d'aliments correspondent à la ration d'entretien de l'homme n'ayant à faire face à aucun travail manuel professionnel.

Ces dépenses sont calculées d'une façon suffisamment approximative par kilogramme du poids du corps, en ayant soin de se baser pour fixer la ration d'un homme sur son poids normal et non sur son poids réel : cette observation est capitale quand il s'agit des obèses. Dans un autre tableau, Maurel donne le nombre de calories correspondant à ces diverses rations pour des hommes du poids de 60, 70 et 80 kilogrammes.

Ration d'entretien.

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