MORBIDITÉ ET MORTALITÉ DANSEES ARSENAUX
TUBERCULOSE. — Nos deux grands arsenaux, Toulon au sud, Brest au nord, sont dans des conditions complètement opposées, puisqu'il y a à Brest, en 1900, trois fois plus de tuberculeux traités et cinq fois plus de tuberculeux décédés qu'à Toulon.
Il ne faudrait pas cependant attribuera la question de latitude, de climat, une importance plus grande qu'elle ne le mérite : car, à côté de la mortalité véritablement effrayante constatée au port de Brest, nous trouvons des chiffres très inférieurs dans des établissements situés sous un climat analogue : à Lorient, la mortalité n'est plus que de 6,23 p. 1000 des décès; à Cherbourg, 6,37; enfin dans des pays où l'hiver est très rigoureux, comme Guérigny, la mortalité tuberculeuse n'est que de 0,99 p. 1 000 des décès, et à Ruelle, de 0,57, toujours dans cette même année 1900. Sans doute Ruelle, Guérigny peuvent, dans une large mesure, bénéficier de leur situation à la campagne ; mais, pour les grands ports, ce n'est pas le clknat qu'il
faut incriminer, et il est bien vraisemblable que c'est dans les conditions de logement des ouvriers, spéciales au port de Brest, qu'il faut chercher l'explication de cette mortalité si élevée. En effet, dans la plupart des ports de guerre, les dimensions très restreintes de la ville, limitée par l'enceinte fortifiée, ont amené la population ouvrière à rechercher dans les faubourgs des logements à meilleur marché; ces logements occupent des maisons petites, en général peu élevées (un ou deux étages), peu encombrées, presque toujours entourées de jardins; elles constituent pour cette population un avantage hygiénique considérable.
Au contraire, à Brest, où les limites de l'enceinte fortifiée sont très étendues (c'est une rare place forte dans l'intérieur de laquelle il y ait encore du terrain à bâtir), il y a une bien plus grande proportion d'ouvriers qui habitent l'intérieur de la ville ou du faubourg de Recouvrance, dans de grandes maisons à plusieurs étages, aux chambres humides, étroites, mal aérées, où s'entasse un nombre d'habitants dix fois supérieur à celui qu'elles devraient abriter normalement.
Dans ce milieu, la contagion permet à la tuberculose de multiplier ses ravages, favorisée, en outre, par la dégénérescence d'une race affaiblie par l'alcool, et les mauvaises conditions hygiéniques du logement se font d'autantplus sentir dans un pays où les intempéries d'un climat très pluvieux obligent les habitants à vivre la plupart du temps enfermés dans leurs appartements.
Au contraire, l'heureuse influence du logement se manifeste à Guérigny, où la population ouvrière vit tout entière dans un grand village, aux maisons sans étages, entourées de jardins, échelonnées le long d'une grande route, à proximité de l'usine, dans un pays où la vie matérielle est, à égalité de salaires, infiniment plus facile que dans un port.
L'influence de la vie au grand air se fait encore directement sentir quand on envisage la mortalité tuberculeuse suivant les professions : tandis que, dans les corps des vétérans, des journaliers, qui vivent peu enfermés, elle atteint 33 à 40 p. 100, elle monte à 81 p. 100 des décès chez les dessinateurs, les écrivains, qui passent leur vie dans les bureaux trop souvent encombrés, mal aérés, surchauffés en hiver. Le chiffre vrai des tuberculeux est à peu près exactement donné pour la population militaire dans les statistiques de la marine ; mais, pour les ouvriers des arsenaux, il n'en est pas de même; grâce à l'autorisation de se faire soigner à domicile, le plus grand nombre des malades échappenl à tout contrôle; on ne connaît, en réalité, que ceux qui passent par l'ambulance ou l'hôpital (160 pour le port de Brest).
D'aprèsAulfret(l)etFriocourt(2),lesouvriersne survivent pas plus
(1) Auffhet, Tuberculose au port de Brest. Archives de médecine navale, juin 1900.
(2) Friocourt, La tuberculose dans la marine au port de Brest. Archives de médecine navale, juin 1904.