MORBIDITÉ ET MORTALITÉ DANS LES ARSENAUX. ÎO
de trois ans à compter du jour de leur première entrée à l'hôpital. L'évolution de la tuberculose étant en général plus longue, il est permis de conclure qu'il existe un fort effectif de tuberculeux peuplant nos arsenaux, ne venant à l'ambulance ou à l'hôpital qu'après conviction qu'il n'est plus possible de lutter ou de dissimuler leur mal (Friocourt).
Nous sommes donc absolument désarmés, ne pouvant congédier brutalement sans rémunération aucune des serviteurs parfois vieux, souvent chargés de famille, et ayant acquis des droits respectables à une pension proportionnelle, qui n'existe cependant pas pour eux.
Pour cette catégorie de personnel, le fait de service ayant occasionné la maladie (condition indispensable dans l'armée pour obtenir une pension) est exceptionnel : il faut donc attendre au moins vingtcinq années de service, après lesquelles les ouvriers peuvent être mis à la retraite anticipée avant l'âge de cinquante ans.
C'est la navette entre l'hôpital et l'atelier, coupée de temps en temps par des exemptions de service à domicile.
L'Etat entretient dans ses établissements avec l'élément contagieux un milieu de tuberculeux constituant une lourde charge et un danger permanent pour le personnel sain. Aussi le directeur Friocourt n'hésite-t-il pas à proposer la liquidation du stock d'ouvriers tuberculeux : car en calculant, d'une part, le prix de revient de ces tuberculeux à l'Etat (plus d'un million par an) et, d'autre part, la somme nécessaire pour leur allouer après congédiement une retraite proportionnelle, il y a une forte économie à réaliser, et, si forte qu'elle paraisse, elle est encore inférieure à la réalité, car nous n'y avons pas compris le capital humain qu'il ne sera possible de protéger qu'après avoir jugulé la grande pourvoyeuse de nos listes de décès.
Malheureusement ces mesures seraient loin de résoudre la question de la prophylaxie de la tuberculose, et M. Friocourt lui-même reconnaît qu'elle serait illusoire si elle n'était appliquée que dans la marine. En renvoyant nos tuberculeux dans leur famille, nous ne faisons qu'augmenter les dangers de la contagion pour leurs enfants, nos ouvriers et nos marins de demain.
Le péril ne peut être enrayé que par l'isolement de tous les tuberculeux, isolement qui ne peut être réalisé sans le concours de l'État et des départements avec le consentement des intéressés. La lèpre n'a disparu de l'Europe que grâce à l'isolement des malades. Faudra-t-il en venir aux mêmes mesures pour la tuberculose?
Nous en sommes bien loin à l'heure présente : la question de la tuberculose dans les arsenaux n'est qu'un côté particulier de la grande question générale de la lutte contre le plus terrible de nos fléaux actuels. Elle fait partie du même problème général traité plus spécialement dans une autre partie de cet ouvrage ; — mais au moins les arsenaux pourraient-ils limiter leur mal, et conserver un grand nombre de leurs ouvriers en les traitant, en les guérissant à la période
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où ils sont guérissables. Pour cela, il ne suffit pas seulement d'un examen très rigoureux à l'entrée dans l'arsenal, il faut que chaque ouvrier soit suivi, examiné fréquemment et isolé dès que se manifestera le moindre signe de tuberculose : c'est le même système que nous avons proposé, il y a déjà bien des années, pour les tuberculeux de la marine.
Il faut pour cela que tout le personnel soit astreint à de fréquentes et consciencieuses visites individuelles.
Dans l'état actuel des choses, ces visites ne peuvent se faire pour plusieurs raisons : la première est l'insuffisance du personnel attaché au service des arsenaux : par exemple, à Brest, il y a deux médecins pour 5000 ouvriers.
A l'arsenal principal de Toulon, il y a trois médecins pour 8000 hommes : dans de pareilles conditions, il ne peut être question de l'examen régulier et répété, les médecins pouvant à peine suffire à la visite quotidienne des malades, pansements à l'arsenal, gardes, visites en ville, inspection du travail, etc.
11 y a une autre raison plus délicate : ce serait la difficulté de faire accepter à des ouvriers civils qui tiennent beaucoup à leur indépendance des formalités de visite obligatoire, rappelant la vie militaire.
Mais on pourrait par la persuasion faire accepter peu à peu une formalité, qui n'est qu'une défense légitime contre une maladie contagieuse, défense à laquelle tout le monde est intéressé, et qui n'a rien •de plus arbitraire que la déclaration obligatoire des maladies transmissibles.
De plus, alors que rien n'est plus aisé que d'obliger au repos un militaire qui n'est généralement pas attaché à son travail journalier par un intérêt direct, il devient au contraire bien difficile de faire suspendre tout travail à un ouvrier qui, au début de son mal, n'en sent pas encore les atteintes, et qui déclare qu'il n'est pas malade, qu'il sesentfort et parfaitement capable de faire sa besogne, et refuse un repos forcément préjudiciable à ses intérêts, à lui et à sa famille: or c'est précisément dès le début du mal, traduit par des signes que le médecin seul peut reconnaître, que le traitement est susceptible de réussir, réussit en effet, et rendrait à l'arsenal en peu de temps un travailleur capable de rendre encore de longs services.
Il y a là une question de tact et de mesure dans l'application de prescriptions sanitaires qui ne peuvent être acceptées du jour au lendemain, maisqui deviendraient rapidement populaires en présence des bons résultats qu'elles ne manqueraient pas de donner.
L'isolement du malade a le double avantage de lui permettre une guérison durable et de soustraire à la contagion son entourage, tandis que son renvoi prématuré dans ses foyers, même avec pension de retraite, multiplie les chances de contamination etne fait qu'étendre le mal.