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PROGRÈS MODERNES

le local où il avait séjourné demeurait dangereux après son départ? On était fondé à le croire, car mille faits démontraient que l'infection persistait pendant des semaines dans un local après sa fermeture. Et cependant une désinfection rigoureuse par des antiseptiques puissants demeurait dans bien des cas sans effet.

Expérimentalement le microbe cultivé au laboratoire se montrait fragile, destructible par les antiseptiques banaux. Pourquoi donc ces désinfectants, employés systématiquement et à profusion, ne parvenaient-ils pas à supprimer le danger dans les locaux où un cas s'était manifesté?

Quelle fantaisie enfin dans la progression d'une épidémie ! Un cas est-il importé dans une localité saine, tantôt il est suivi d'une épidémie, tantôt il paraît incapable de donner naissance à des cas nouveaux. Souvent une localité éloignée de plusieurs kilomètres d'un foyer se voit envahie, alors que ses habitants se sont tenus strictement en quarantaine et sans qu'il y ait eu aucune communication avec ce foyer, ni par l'homme, ni par des effets, ni par des marchandises.

Il semble parfois que l'homme transporte avec lui le virus. Cependant la dissémination s'opère le plus souvent sans son intermédiaire. Le fait est facile à constater au cours des épidémies. Lorsque l'épidémie approche de la période d'acmé, la progression devient tout à fait capricieuse; tantôt elle se fait tout le long d'une rue, atteignant toutes les maisons soit l'une après l'autre, soit plusieurs simultanément; tantôt des cas surgissent dans des maisons et des quartiers éloignés de ceux déjà atteints, sans qu'il ait existé aucune relation entre les habitants.

Dans les villages où il est en général plus facile de remonter aux origines pour chaque nouveau cas observé, on peut relever avec certitude nombre d'attaques dans des familles qui s'étaient tenues à l'abri de tout contact avec les habitants sains ou malades des maisons infectées.

Une conclusion devait se dégager de ces faits singuliers, c'est que d'autres agents que l'homme sont capables de véhiculer le microbe de la peste et de disséminer la maladie.

Il a fallu des efforts multipliés pour aboutir, après plusieurs années, à percer le mystère du mécanisme assez compliqué par lequel s'opère la transmission et à préciser les conditions nécessaires à la manifestation d'une épidémie.

On sait aujourd'hui que, dans la nature, pour qu'une épidémie de peste puisse se réaliser, il ne suffit pas du contact direct de malades ou d'objets souillés de virus avec les individus sains. Des intermédiaires vivants sont nécessaires, en particulier le rat et la puce. Ceux-ci sont les agents ordinaires, mais ils peuvent accidentellement être suppléés par d'autres, la punaise, le singe, le rat palmiste, VArctomys bobac, etc.

Tuaité d'hygiène. XVII. — 28

Cette notion constitue le fondemenl de l'hygiène et de la prophylaxie de la peste.

Usera donc indispensable, après que nous aurons décrit le microbe et indiqué les réactions qu'il détermine dans l'organisme, d'étudier les espèces animales qui lui servent de véhicules et de rechercher les conditions dans lesquelles ces espèces concourent à la propagations de la peste.

Au mois de juin 1894, deux bactériologistes, Kitasato, délégué par le Japon, et Yersin, envoyé par l'Institut Pasteur, s'étaient rendus à Hong-Kong au fort d'une épidémie de peste pour étudier cette maladie et rechercher son microbe. L'un et l'autre, presque simultanément, annoncèrent qu'ils avaient réussi à isoler et à cultiver ce microbe.

En même temps qu'il adressait des cultures à l'Institut Pasteur,. Yersin exposait les caractères de la bactérie spécifique dans une note communiquée à l'Académie des sciences, le 30 juillet 1894, et s'exprimait en ces termes :

« Les premières recherches bactériologiques ont été faites sur dessujets vivants. L'examen du sang retiré d'un doigt, à diversespériodes de la maladie, n'a pas montré de microbes et l'ensemencement est resté stérile.

« Les bubons, au contraire, contiennent en abondance et à l'état de pureté un bacille très petit, court, à bouts arrondis, ne se teignant pas par la méthode de Gram, mais se colorant par le violet de gentiane.

« Chez huit malades, j'ai trouvé le bacille dans les bubons. Il est moins abondant dans les autres ganglions et très rare dans le sang au moment de la mort. Le foie, la rate sont augmentés de volume et renferment le bacille spécifique.

« Des souris inoculées avec une trace de la pulpe d'un bubon meurent en vingt-quatre heures avec des bacilles dans les ganglions, dans les organes et dans le sang, où ils sont plus longs et plus grêles: elles succombent à une véritable septicémie. Les cobayes meurent en trois à six jours; ils présentent de l'œdème au point d'inoculation, une tuméfaction en des ganglions voisins et une augmentation de volume du foie et de la rate. Plus la maladie se prolonge, plus les ganglions deviennent volumineux.

« Le microbe se cultive facilement sur gélose en donnant une couche blanchâtre. »

Dès cette communication, le microbe de la peste a été définitivement caractérisé. Les faits annoncés par Yersin ont été par la suite confirmés dans tous les laboratoires et, si l'on a pu, après de longues-

recherches, ajouter quelques caractères nouveaux à ceux exposés dans cette description, du moins aucun de ces derniers n'a pu être ni modifié ni retranché. On peut affirmer que le microbe isolé depuis lors des cas de peste humaine et animale, dans toutes les régions du globe, a constamment présenté les caractères précisés par Yersin.

Au contraire, le microbe découvert par Kitasato ne paraît pas avoir été retrouvé, dans les cas de peste, par les observateurs, si ce n'est peut-être exceptionnellement comme un microbe d'infection secondaire.

Les caractères de ce microbe, tels que les a décrits Kitasato et tels que les ont observés les savants auxquels il a adressé son microbe en 1804, diffèrent essentiellement de ceux du bacille de la peste. On peut s'en rendre compte par le tableau comparatif ci-dessous :

Microbe de Yersin. Microbe de Kitasato.

Forme: Coccobacille. Diplocoquc capsule rappelant

,, ,.,-,. . celui de Ja pneumonie.

Mobilité : Immobile. Mobile.

Coloration : Ne prend pas le Qram. Prend le Gram

Culture sur gélose : Crémeuse, abondante. En petites colonies délicates,

transparentes, rapj

r. ,. , du pneuniocociue.

Culture en bouillon : Ne trouble pas le bouillon. Trouble le bouillon

transparentes, rappelant celles

, puis se ... . dépose.

Action sur le lait : Ne coasrule oas le lait. nn»»..l«

pas le lait. Coagule le lait.

Si l'on a pu penser au début qu'il s'agissait là de deux variétés du microbe de la peste, la question est aujourd'hui jugée et l'on peut affirmer que le microbe de Kitasato n'a aucun rôle dans la maladie

Si connu que soit le microbe de Yersin, nous ne pouvons nous dispenser de rappeler ici ses caractères et ses principales propriétés

FORME ET CLASSIFICATION. - Le microbe de Yersin est une bactérie ovoïde plus ou moins allongée, mesurant moins de 1 p. de largeur avec une longueur variable de 1 à 3 (u.

Il appartient au groupe des cocco bacillescomme le choléra des poules, dont il se rapproche au point de vue morphologique. Il est assez pléomorphe et, suivant les conditions de culture, peut se présenter sous diverses formes. Dans les jeunes cultures 'sur gélose, il est d'ordinaire court et ovoïde. Dans les organes d'animaux infectés particulièrement dans la rate, on lui reconnaît une forme plus allongée, souvent bacillaire.

Dans les cultures âgées, il présente des formes dévolution ■ tantôt il acquiert un volume cinq ou six fois plus considérable qu'à l'état normal, tout en conservant la môme formes tantôt, en même temps que son volume augmente, il acquiert des contours irréguliers tantôt il s'allonge en bâtonnet droit ou tordu, plus ou moins épaissi à une extrémité, de façon à figurer un bacille renflé au bout en

massue, tantôt il prend la forme sphéroïde et le volume d'une levure.

Enfin, dans les anciennes cultures, il prend parfois une apparence de Coccus. Cette forme dévolution a été considérée par quelques auteurs comme une forme sporulée. Il n'en est rien, et jusqu'ici Ton ne connaît pas de spores à ce microbe.

COLORABILITÉ. — Le coccobacille de la peste prend facilement

Fig. 183. — Coccobacille de la pesle.

Préparation de culture sur gélose nutritive ordinaire (Grossissement = 1500 diamètres).

les diverses couleurs d'aniline employées dans les laboratoires. Il se décolore avec la même facilité.

Traité par la méthode de Qram, il ne garde pas la couleur. Môme la rapidité avec laquelle l'alcool le décolore, après le Gram, pourrait être considérée comme caractéristique.

Dans les préparations faites avec les humeurs ou les organes d'animaux pesteux, le bacille, en général d'un ovoïde plus allongé que dans les jeunes cultures sur gélose, manifeste une colorabilité spéciale. Ses extrémités arrondies prennent fortement la couleur, tandis que le centre demeure clair. Cette coloration polaire ne lui est pas spéciale, elle existe pour d'autres coccobacilles; toutefois elle est

très marquée chez le microbe de Yersin. Si ce microbe est cultivé sur gélose, gélatine ou en bouillon, la coloration polaire est moins évidente. On peut l'obtenir cependant, surtout en traitant la préparation par l'acide acétique, comme le recommande Haffkine.

Les formes dévolution en bacilles ou en massues prennent plus ou moins bien la couleur. Celles en Coccus se colorent faiblement et offrent l'aspect de petites coques vides.

CULTURES. — Le microbe de Yersin pousse aisément dans les

Fig. 184. — Coccobacille de la peste.

Frottis de rate d'un rat atteint de peste naturelle. Coloration bipolaire très nette par le violet de gentiane (Grossissement = 1 800 diamètres).

milieux ordinaires de laboratoire à des températures variant entre 5 et 40°. La température qui lui convient le mieux est comprise entre 25 et 3(K II se comporte commme un microbe franchement aérobie, mais peut aussi pousser en anaérobie. Il ne forme pas de spores.

Ensemencé en bouillon peptonisé ordinaire, le coccobacille pestique se multiplie sans troubler le liquide, en donnant de petites chaînettes courtes qui se déposent en grumeaux au fond du tube ou sur les parois. Souvent un voile se forme à la surface. La culture rappelle celle du streptocoque.

P.-L. SIMOiM).

PESTE

IlafTkine a montré que, en additionnant le bouillon d'un corps gras tel que l'huilé de coco ou le beurre fondu, qui forme des yeux à la surface du bouillon, on obtient une culture caractéristique en stalactites. Les stalactites, constituées par des chaînettes de microbes agglomérées, débutent à la face inférieure des gouttes de corps gras et se développent en s'allongeant jusqu'à toucher le fond du vase.

Les cultures en bouillon ne fournissent pas de formes dévolution

Fig. 185. — Coccobacille de la peste.

Culture en bouillon montrant les microbes disposés en chaînettes (Grossissement = 1 500 diamètres;.

en bâtonnets ou en massues de contour irrégulier, mais seulement des formes en granules rappelant çles microcoques.

Sur gélatine entre 18 et 23°, le microbe donne des colonies séparées, petites, translucides, en gouttes de rosée, qui poussent lentement et parfois deviennent au bout de quelques jours grandes et opaques. La gélatine n'est pas liquéfiée.

La gélose peplonisée est un bon milieu pour le bacille pestiquc. A 37°, on voit en moins de deux jours apparaître des colonies hémisphériques, blanches, qui généralement s'étendent et s'unissent aux voisines pour constituer une couche crémeuse. Ces colonies sont

glaireuses, filantes; elles adhèrent au fil de platine et, quand elles -sont petites, peuvent être enlevées en entier au moyen de l'instrument à la façon d'une parcelle d'albumine d'œuf. En vieillissant, les colonies deviennent jaunâtres; elles peuvent s'étendre et acquérir un contour irrégulier ou se réunir aux voisines, ou demeurer isolées. Sur les vieilles cultures, on trouve en abondance les formes d'involution les plus diverses. Certaines modifications du milieu, l'addi-

Fig. 186. — Coccobacille de la peste.

Formes d'involution présentant l'aspect de levures. On peut observer ces mêmes formes dans les cultures sur gélose salée (Grossissement = 1 500 diamètres).

tion de chlorure de sodium, par exemple, comme l'a montré Haffkine, favorisent leur apparition rapide.

Les cultures peuvent se faire sur sérum coagulé. La pomme de terre est un mauvais milieu.

Dans les cultures maintenues humides et à basse température, le microbe peut vivre assez longtemps. Il se conserve mieux encore à l'abri de l'air. Un bon moyen de le conserver consiste à l'ensemencer en gélatine, à maintenir celle-ci liquide à 30° environ pendant -quelques jours et, lorsque la culture est bien développée, à laisser solidifier le milieu. Emprisonné dans la gélatine, le microbe reste vivant durant de longs mois.

CONSERVATION DU MICROBE DANS LE MILIEU EXTÉ- RIEUR. — On a attaché une grande importance à préciser la durée de la conservation du bacille de Yersin dans le milieu extérieur, surtout parce qu'on attribuait à cette conservation le rôle essentiel dans la persistance de la peste à l'état endémo-épidémique dans les foyers. Nous avons expérimenté que cette conservation était de courte durée sur le sol et les matériaux desséchés, sur les milieux solides exposés aux poussières et envahis par des microbes étrangers. HafTkine a montré que, mélangé aux grains, le bacille ne pouvait être retrouvé après six à sept jours. Enfin la Commission anglaise a vu que, sur le sol des habitations indoues, où Ton a répandu des cultures de peste en bouillon, on ne peut retrouver le microbe après vingt-quatre ou quarante-huit heures.

Par contre, on a pu conserver ce microbe pendant vingt jours dans l'eau distillée stérilisée, quarante-sept jours dans l'eau de mer, trois mois dans le lait. On a constaté qu'on pouvait le retrouver vivant dans des conserves de viande après seize jours, dans les animaux pesteux enfouis, jusqu'au trentième jour.

En somme, exposé dans le milieu extérieur à l'action de la lumière en même temps qu'à la dessiccation et à la concurrence vitale, le microbe de Yersin périt en peu de jours. Au contraire, il résiste assez longtemps s'il est en milieu humide et à l'abri de la lumière.

DESTRUCTION DU BACILLE PESTEUX PAR LES AGENTS PHYSIQUES ET CHIMIQUES. — On a vu que le microbe résiste peu à la lumière et à la dessiccation. L'exposition directe au soleil des Tropiques le détruit en quelques heures. Il est également très sensible à la dessiccation, surtout à des températures un peu élevées, de 30° par exemple. Il résiste mieux à la dessiccation s'il est protégé par les mailles d'un tissu ; c'est ainsi qu'un linge imprégné de crachats pneumoniques peut le conserver pendant sept jours, d'après la commission allemande. Asburton Thompson et Tidswell, à Sydney, ont expérimenté que, suivant les conditions diverses, le bacille de Yersin, dans le milieu extérieur, périt dans un intervalle qui varie de vingt-quatre heures à trois semaines.

Le froid a peu d'action sur la vitalité du microbe; on a pu l'exposer à la température de 20° au-dessous de zéro sans le tuer. Il n'en est pas de même pour les températures élevées, associées ou non à la dessiccation.

Dans une atmosphère sèche :

A 100°, le microbe meurt en vingt minutes;

A 70°, il faut environ deux heures pour le tuer.

Dans une atmosphère humide, il périt presque instantanément à 100°, en quelques minutes à 80°, en une demi-heure à 60°, en une ou deux heures à 58°.

Les agents chimiques, désinfectants et antiseptiques, ont une

aclion rapide sur le microbe pesteux : l'acide phénique à 1 p. 100, le lysol à 1 p. 100, l'acide sulfurique à 1 p. 2 000, le font périr en quelques minutes. Le sublimé à 1 p. 1 000, seul ou additionné de permanganate de potasse, le détruit presque instantanément.

Le bacille de Yersin est donc un microbe des plus fragile. Les observations et les expériences à cet égard nous ont amené, dès longtemps, à soutenir qu'on ne saurait attribuer à sa conservation à l'état libre dans le milieu extérieur la persistance de la peste dans une région donnée.

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