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TRANSMISSION DE LA PESTE

La punaise peut vivre fort longtemps sans prendre de nourriture, plus d'une année d'après des expériences dignes de foi. Son abdomen devient alors plat et mince au point d'être transparent. Lorsqu'elle rencontre un animal dont le sang lui convient, elle le pique, choisissant de préférence un endroit où la peau est fine. Si elle n'est pas dérangée, elle fait une seule piqûre de longue durée et ne retire son rostre qu'après s'être complètement gorgée de sang.

VI. - TRANSMISSION DE LA PESTE. — THÉORIES ANCIENNES. — INTERVENTION D'UN AGENT VIVANT. — PESTE CHEZ LA PUCE ET LA PUNAISE.

Nous avons passé en revue les divers facteurs de la transmission de la peste. Il nous reste à examiner dans quelles conditions ils reçoivent, hébergent et transmettent le virus soit aux autres animaux, soit à l'homme.

D'abord jetons un coup d'œil rapide sur les théories concernant la transmission qui ont été édifiées aussitôt après. la découverte du bacille et qui sont encore admises par certains épidémiologistes.

Théorie de la transmission alimentaire. — La première est celle de la transmission alimentaire. D'après cette théorie, la peste serait habituellement conférée à l'homme par l'ingestion d'aliments et de boissons souillés par le virus. Cette théorie suppose que le virus existe dans les excrétions des rats et de l'homme malades, que le rat en particulier, grâce à la fréquentation du gardemanger, est susceptible de souiller les ustensiles de ménage et les aliments avec lesquels le microbe pénétrera dans le tube digestif de l'homme. Elle suppose également que le virus traverse la muqueuse du tube digestif pour s'introduire dans l'organisme. Aucune des hypothèses sur lesquelles se fonde cette théorie n'est confirmée par les faits. S'il est vrai que dans une maison où des rats meurent de peste les habitants sont à peu près toujours atteints, on ne peut incriminer la souillure des aliments, car les cas humains se manifestent tout aussi sûrement lorsque les aliments sont parfaitement à l'abri du contact des rats, ou lorsque les habitants prennent leur nourriture hors de la maison. En ce qui concerne la pénétration du virus par le tube digestif, elle est infirmée en tant que cause habituelle par les expériences sur les singes et sur les rats. Elle ne concorde pas non plus avec l'observation clinique, puisque la forme intestinale de la peste est exceptionnelle.

Théorie de la transmission par des excoriations résultait de la inarehe nu-pieds. — Une autre théorie a été adoptée par l.i plupart des médecins qui oui ■ assisUVaux épidémies de Chine et de l'Jnde durant. les .dernières années du xix" siècle. L'habilude de marcher nu-pieds, commune chez les populations de 1 Inde et.de

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l'Extrême-Orient, a fait supposer que la contagion s'opéra il d'ordinaire par les membres inférieurs. On a admis que celle marche nu-pieds favorisait la production d'excoriations do la peau, <|>ii fortuitement étaient mises en contact avec le microbe répandu dans le milieu extérieur par les excrétions des hommes et des animaux pest iférés.

Ici encore la théorie est basée sur des hypothèses que les laits né justifient point. Lorsque nous avons cherché à vérifier si les pestiférés de llnde, surtout ceux atteints de bubons aux membres intérieurs, avaient pu s'infecter par des excoriations aux pieds, nous n'avons pas rencontré d'excoriations dans la plupart des cas, et, quand il en existait, le siège du bubon ne correspondait nullement avec les lymphatiques de la région excoriée. Bien mieux, lorsqu'il était possible. comme nous le dirons plus loin, de reconnaître la porte d'entrée du virus, il apparaissait nettement que cette porte d'entrée ne correspondait à aucune excoriation antérieure.

Théorie de la transmission alimentaire chez les rats. — Pour expliquer la propagation parmi les rats, la théorie alimentaire étant généralement admise, on invoquait surtout la réputation de férocité de ces animaux pour les accuser de se manger entre eux, de dévorer les malades de leur tribu et de multiplier par ce moyen la propagation. Cependant nous n'avons pu relever aucune observation de rats sains se dévorant entre eux, ni de rats malades dévorés par leurs congénères sains. Dans les maisons où sévit l'épizootie, il nous a été aisé de constater que, d'une façon très générale, les animaux atteints meurent dans leurs terriers ou sur le sol sans que les autres songent ni à hâter leur fin, ni à en faire leur pâture. Loin de là, les rats sains, inquiets de voir des malades dans leur compagnie, sont surtout préoccupés d'abandonner la place et de chercher des cieux plus cléments. Ils émigrent le plus souvent et quelquefois vont très loin.

En ce qui touche la possibilité de la transmission de rat à rat au moyen des aliments souillés par les excrétions, nous avons expérimenté que l'ingestion de matériaux virulents était le plus souvent inoffensive pour le rat. Cette conclusion est corroborée par des expériences plus récentes de la Commission anglaise.

Théorie de la propagation nasale parmi les rats. — Une autre théorie de la propagation parmi les rats a été basée sur les expériences de Roux et Batzarof démontrant la virulence des sécrétions nasales du rat pesteux. L'expérience fondamentale consiste à souiller l'orifice externe des narines d'un rat sain avec un peu de mucus nasal provenant d'un rat malade. Le rat sain contracte ainsi la maladie. Il est possible, en outre, dans des circonstances particulières et à titre d'expérience de laboratoire, de transmettre la peste à un rat par des aliments qu'ont souillés les sécrétions nasales du rat

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pesteux. Mais les conditions nécessaires ne semblent pas devoir se réaliser dans la nature, si ce n'est dïine façon très exceptionnelle. La forme de peste qui est transmise par la méthode de Batzarof est la forme pneumonique. Or on sait que, dans la nature, le rat qui meurt de peste naturelle présente presque toujours une peste bubonique et non pneumonique. Onnesaurait, par suite, admettre que la transmission nasale soit un mode ordinaire de la propagation naturelle chez les rats.

Insuffisance de ces théories pour expliquer le développement des épidémies. — Ayant entrepris, en 1897, de contrôler par l'observation et l'expérimentation, les théories que nous venons de passer en revue, théories adoptées jusqu'alors pour expliquer la propagation de la peste et révolution des épidémies ou épizooties, nous avons été conduit à rejeter les unes et les autres.

Sans doute il peut arriver que, véhiculé par le crachat virulent d'un malade pneumonique, le bacille de Yersin puisse venir au contact d'une excoriation de la peau et infecter l'organisme par cette voie Accidentellement aussi, ce microbe pourra être porté dans les narines par les mains qui se sont chargées du virus au contact d'un pneumonique. L'urine infectieuse d'un rat moribond contenant le bacille pourra peut-être encore servir d'intermédiaire à la contagion La virulence de cette espèce bactérienne est telle et la quantité nécessaire à une inoculation si minime, qu'on ne peut mettre en doute la possibilité de tels faits de transmission dans la nature Seulement ce sont là des faits isolés. L'observation et l'expérience nous ont montré qu'ils ne constituent jamais le moyen suffisant du développement d'une épidémie.

La propagation relève d'un a-ent vivant. - Au contraire, tous les faits concordent à démontrer que la transmission s'opère d une façon active, qu'elle relève d'un agent vivant et enfin que cet agent est un parasite commun au rat et à l'homme, susceptible de passer de l'un à l'autre, suivant les circonstances. La puce est le parasite qui joue le rôle important dans cette transmission du rat au rai et du rat à l'homme. En certaines circonstances, la punaise peut se substituer à la puce comme agent de transmission d'homme a homme, mais ce n'est qu'à titre exceptionnel.

Deux faits principaux établis au cours de nos recherches nous ont permis d affirmer, dès l'année 1898, la transmission parasitaire

En premier heu, nousavons constaté la présence, dans une certaine proportion de cas humains, d'une phlyctène qui se manifeste avant <>" en même temps que le bubon. Cette phlyctène se produit parfois expérimenlalemenl quand on inocule la peste avec ia pointe d'une aiguille a un an, mal de laboratoire. Elle marque donc, dans la peste naturelle aussi, la porte d'entrée du microbe et témoigne dune Ululation Par piqûre. En second lieu, après avoir reconnu que les

puces qui ont piqué un rat malade renferment le microbe dans leur

tube digestif, nous avons réalisé avec succès des expériences de

transmission de la peste à des rats sains au moyen de puces infectées.

Transmission de la peste par les puces et les punaises.

— L'idée de la transmission parasitaire n'a point été accueillie partout avec faveur. Parmi les médecins qui, vers cette époque, se trouvaient aux prises avec la peste, Asburton Thompson est le premier qui ait admis la justesse de nos vues touchant le rôle des puces et des rats. Par une étude systématique des faits de propagation durant l'épidémie de Sydney, il les a confirmées dès M ><>•> dune manière saisissante. Cette confirmation, cependant, na pas suffi à vaincre le scepticisme de la plupart des médecins des villes pestiférées.

Si, à f origine, nos affirmations ont rencontré des sceptiques et des contradicteurs, cela tient en particulier à ce que certains naturalistes ont objecté, fort à la légère, que les puces parasites du rat ne piquent pas l'homme.

C'est là une opinion en partie fondée pour quelques contrées de l'Europe, en partie seulement, car dans toutes les régions du globe le rat peut être, à certaines saisons, porteur de puces de l'homme, ou du chien, ou du chat, qui toutes peuvent piquer l'homme et le rat alternativement. Elle est parfaitement fausse en ce qui concerne la plupart des pays tempérés et toutes les régions chaudes. Tandis qu'en France le rat d'égout, le rat de grenier et la souris sont généralement parasités par Ctenopsylla miisculi et Ceratophijllus fascialus, la puce commune sur ces rongeurs dans les pays chauds est l'espèce décrite par Tiraboschi sous le nom de Pulex muvinus et par Rothchild sous celui de Pulex cheopis. Nous avons donné plus haut la description détaillée de cette espèce.

Si l'on fait piquer par Pulex cheopis un rat pesteux arrivé à la période où son sang contient le microbe en abondance, cette puce contracte l'infection qui, ainsi qu'on l'a vu, demeure pour elle inoffensive. Placée sur un autre rat le jour même, ou le lendemain ou le surlendemain, elle lui transmet la peste. On ne peut mettre en doute après cette expérience que, si au lieu d'un rat sain, cette puce infectée s'attaque à un homme, elle ne doive lui inoculer la maladie de la même façon.

Veut-on provoquer une épizootie pesteuse parmi des rats, ou parmi les cobayes que leur facile maniement désigne mieux que le rat pour ces expériences? Rien de plus facile. Il suffit d'introduire un animal malade dans un groupe d'animaux sains, puis de répandre dans le local qu'ils occupent en commun un nombre suffisant de Pulex cheopis. L'épizootie se réalisera de la même façon qu'on l'observe dans la nature. Le rôle de la puce est facile à mettre .mi évidence par une contre-épreuve. Si en effet on mélange des ani-

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maux sains à des animaux malades, après s'être assuré qu'ils sont les uns et les autres exempts de puces, de même que le local où ils sont enfermés, on voit les animaux malades mourir sans qu'aucune transmission se manifeste, môme si on laisse séjourner le cadavre dans le local en contact constant avec des animaux sains. La preuve de l'intervention des puces peut être faite également en laboratoire : si l'on fait piquer des puces sur un animal malade, puis, le jour même ou les jours suivants, sur un animal sain, ce dernier contractera la peste. Nos expériences, répétées dans les conditions les plus variées par Gautier et Reybaud, par Verjbitski et plus récemment par la Commission anglaise, ont forcé la conviction du public médical.

Quelles sont donc les espèces qui concourent à la transmission de la peste?

On ne peut guère douter que toutes les espèces qui piquent habituellement le rat, comme Ctenopsylla miisculi et Ceratophyllus fasciatus, soient capables de propager la maladie de rata rat. Verjbitski en a donné la preuve pour Clenopsylla miisculi et la Commission anglaise pour Ceratophyllus fasciatus. D'autre part, toutes les espèces qui sont susceptibles de piquer alternativement le rat et l'homme peuvent servir d'agents de transmission soit parmi les rats, soit entre les rats et les hommes, soit parmi les hommes. Les espèces, en outre des deux citées ci-dessus, pour lesquelles l'expérience a été faite sur les animaux, sont :

La puce de l'homme, Pulex irritans;

La puce du rat, Pulex cheopis;

La puce du chat, Pulex felis ;

La puce du chien, Pulex canis.

Ces espèces, bien qu'elles aient un hôte préféré, sont susceptibles de parasiter tantôt le rat, tantôt l'homme ou un autre animal. De toutes ces puces, celle du rat, Pulex cheopis, est l'agent le plus habituel.

On avait cru jusqu'à présent que Ceratophyllus fasciatus et Ctenopsylla miisculi étaient incapables de piquer l'homme, ainsi que le soutenait Galli Valerio. Gauthier et Raybaud ont démontré récemment que cette opinion est erronée. Les deux espèces sans doute piquent plus volontiers le rat, mais, si elles sont affamées, elles attaquent également l'homme. On doit donc les ajouter à la liste de celles capables de transmettre la peste du rat à l'homme.

La punaise, avons-nous dit, est capable parfois de conférer la peste. Pour des motifs divers, elle est bien loin déjouer un rôle comparable à celui de la puce. La principale raison provient de ce que, dans les maisons, la punaise ne fréquente pas le rat; elle s'attaque à l'homme exclusivement. Or nous avons vu que, sauf des exceptions, l'homme pestiféré ne présente des microbes dans le sang que peu d'heures avant la mort. Seules les punaises qui le piquent à la période agonique ont quelques chances de se contaminer. Le cas

où la punaise est un véhicule de ta peste ne saurait donc se produire très fréquemment. Quoiqu'il en soit, nos observations, celle- de Calmelte, de Hankin et les expériences de Verjbitski ne laissent planer aucun doute sur la possibilité de la transmission par ces parasites.

En ce qui touche la transmission d'homme à homme sans intermédiaire de rat, les puces se trouvent dans les mêmes conditions que les punaises, c'est-à-dire qu'elles ne peuvent s'infecter sur un malade qu'à la période voisine de l'agonie. On s'explique par suite la rareté de la contagion d'homme à homme par cet intermédiaire tandis que, dans la grande majorité des cas, la transmission a lieu par les puces infectées sur le rat. L'épidémie est donc sous la dépendance de l'épizootie. Au contraire l'épizootie résulte de la transmission du rat au rat; elle est tout à fait indépendante des épidémies. C'est pourquoi l'on voit régulièrement l'épizootie précéder l'épidémie.

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