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TRANSMISSION DE LA PESTE

recherches faites plus récemment par Verjbitski et par les médecins de la Commission anglaise de l'Inde les ont amenés à partager notre manière de voir.

Les expériences de Verjbitski qui viennent à l'appui de cette hypothèse ont consisté à faire piquer un lot de rats par des puces saines, sur une petite surface de peau préalablement rasée, à la cuisse par exemple. Aussitôt que les puces ont piqué, on applique avec un pinceau une culture de peste en bouillon sur le siège des piqûres. Les rats ainsi traités contractent la peste, tandis que les rats témoins qui, sans avoir été piqués, reçoivent le même badigeonnage sur la môme région de peau rasée, demeurent indemnes. La piqûre de la puce offre donc une voie suffisante à la pénétration du microbe.

Quoi qu'il en soit, bien que noire hypothèse réunisse en sa faveur des arguments nombreux, à l'heure actuelle encore la question n'est pas définitivement jugée.

EXPÉRIENCES DE TRANSMISSION PAR LES PUNAISES. Il est facile de faire piquer la souris, le rat ou le cobaye par des punaises, à la condition de raser la peau au point où on les applique.

Lorsqu'une punaise a sucé du sang virulent, on peut mettre en évidence la présence du microbe dans son estomac soit par l'examen microscopique, soit par inoculation du contenu intestinal à un animal sain. La persistance du microbe dans l'intestin n'est pas de longue durée et varie, d'après Verjbitski, suivant que l'insecte a été soumis à un jeûne plus ou moins prolongé avant de piquer l'animal pesteux. Si la punaise a jeûné depuis une semaine seulement, le microbe ne persisterait pas plus de deux jours: au contraire, si le jeûne a été de plusieurs mois, le microbe peut persister jusqu'à huit jours au maximum.

Le bacille de Yersin conserve sa virulence dans le corps de la punaise et parait s'y multiplier. En effet, le nombre de bacilles présents dans les déjections augmente pendant les deuxjours qui suivent la piqûre et diminue ensuite.

Les punaises infectées se sont montrées capables de conférer la peste par leurs piqûres jusqu'au quatrième jour après avoir ingéré le sang virulent. A partir du cinquième jour, elles étaient inoffensives. On a pu, avec les mêmes punaises, donner la peste à deux animaux différents en les faisant piquer, le premier vingt-quatre heures et le second quarante-huit heures après qu'elles avaient sucé le virus.

En général la transmission ne s'obtient pas avec une seule punaise. Il faudra au moins trois piqûres pour la déterminer à coup sûr.

La plaie pratiquée par la trompe de la punaise, de même que celle causée par la trompe de la puce, constitue une voie suffisante pour l.i pénétration du microbe. Si l'on fait piquer par une punaise saine l'oreille rasée d'un cobaye et qu'on badigeonne ensuite sa surface

\:\ P.-L. SIMOSD. — PESTE.

avec une culture de peste, ranimai prend la maladie, tandis que le même badigeonnage de l'oreille rasée, quand elle n'a pas été piquée, demeure sans effet.

On ignore encore de quelle façon s'effectue dans la nature la transmission par la punaise : si le microbe est porté dans la plaie par la

I rompe ou s'il est déposé avec les déjections à côté de la plaie de façon à la souiller. Il est possible que l'écrasement accidentel d'une punaise infectée, pendant qu'elle est en train de piquer, puisse favoriser l'inoculai ion en inondant la piqûre avec le contenu intestinal.

II estfacile, en effet, de conférer la peste à un animal en écrasant sur sa peau la punaise infectée en train de piquer.

Conservation du microbe vivant dans les taches du linge. — La durée de conservation du microbe dans les taches résultant de l'écrasement des puces et des punaises et dans les taches déterminées par leurs déjections était intéressante à connaître. Verjbitski a constaté que, si cette durée est longue pour des effets conservés en milieu humide, à l'obscurité et à basse température, elle est fort courte lorsque les effets sont exposés à la lumière et à la dessiccation. Elle pourrait varier dans ce cas de douze heures à quatre jours. C'est donc seulement dans des conditions exceptionnelles que la peste peut se transmettre au moyen des effets souillés par le contenu intestinal de punaises ou de puces infectées. Les expériences laites par Hankin et par nous-môme sur la durée de la vie du microbe dans les grains, les aliments, le coton, les étoffes, les milieux de culture, en se plaçant dans les conditions normales de température, d'éclairage et d'humidité, viennent à l'appui de cette opinion. D'autre part, la Commission anglaise a recherché pendant combien de temps le microbe pouvait se conserver lorsqu'il était répandu sur le sol des habitations les plus aptes à demeurer longtemps infectieuses après avoir abrité des rats pesteux. Elle a constaté comme nous que cette durée était très courte et que l'on ne pouvait jamais expliquer par la présence du microbe répandu sur le sol la longue période pendant laquelle une habitation demeure dangereuse à habiter, lorsque la peste s'y est une fois introduite.

Il est donc à peu près impossible que des effets provenant d'une maison infectée, les draps d'un malade par exemple, demeurent dangereux si ce n'est quand ils renferment des parasites, puces ou punaises, porteurs du microbe spécifique.

VII. — RELATION ENTRE LE MODE D'INOCULATION ET LA FORME DE LA MALADIE. — PESTE PNEUMONIQUE.

Opinions courantes sur les modes de pénétration du virus. — On sait que la forme bubonique est la plus commune. Vient ensuite la forme pneumonique et en dernier lieu la forme sans

PESTE PNEUMONIQUE. iï-'i;5

bubons apparents, a marche rapide, que nous avons jadis désignée sous le nom de peste typhoïde et que la plupart des auteurs appellent peste septicémique, bien que Ton n'ait pas établi jusqu'à présent l'existence de la septicémie à la première période de l'atteinte (1). On s'est demandé si ces différentes formes relèvent de la transmission parasitaire ou si certaines sont dues à des modes particuliers de pénétration du virus.

En ce qui concerne la forme bubonique, on semble avoir cessé de contester qu'elle soit due aux piqûres des insectes vecteurs du virus. Il n'en est pas de même pour la pneumonie.

En s'appuyant sur la présence du microbe de Yersin dans les crachais du malade, sur le fait qu'il suffit de mettre ce microbe en contact avec la muqueuse nasale pour qu'il s'y cultive et détermine une forme pneumonique, sur la facilité avec laquelle les personnes qui approchent un pneumonique peuvent souiller leurs mains avec les crachats virulents répandus autour de lui, la plupart des épidémiologistes ont accepté comme une doctrine la contagion directe du malade à l'homme sain. Le mécanisme de cette contagion serait des plus simple : une parcelle de crachats virulents arriverait au contact de la muqueuse nasale portée soit par la main souillée, soit par un autre procédé.

Sans doute on n'a rienà objectera la possibilité de cette contagion directe. Nous estimons qu'elle a dû se produire maintes fois et qu'on doit, lorsqu'on approche un pestiféré pneumonique, prendre toutes les précautions voulues pour éviter la souillure des mains ou des vêtements. Nous avons d'ailleurs des preuves de cette contagion dans les cas authentiques de transmission par les crachats de pneumoniques ayant souillé la muqueuse oculaire. Tel fut le cas, à Bombay, d'une infirmière, M1,e Macdougall, qui, ayant reçu dans l'oeil une gouttelette de salive d'un malade pneumonique qu'elle soignait, présenta le lendemain de la conjonctivite, puis un bubon parotidien, et succomba à la peste.

Mais, à l'encontre de nombreux auteurs, nous ne croyons pas que ce soit là le mode exclusif de la propagation des cas pneumoniques. Du moins nous estimons qu'il n'en a pas été fourni de preuves suffisantes et que la question n'est point jugée.

La peste pneumonique entendre souvent la peste pneumonique. — Un premier point attire l'attention, c'est que, dans une maison où un premier cas pneumonique a évolué, les cas suivants sont généralement des cas pneumoniques. Nous en avons rapporté deux remarquables exemples (2) : l'un observé à Maska, village de l'Htnl de Culch, par notre ami le médecin militaire anglais Mason,

I) ('.alliai le considère cette forme comme résultant le plus souvent d'une infection par voie gastro-intestinale. Ce serait la véritable peste intestinale primitive. (2] Simond, La propagation de la peste.

est celui «l'une famille dont i'2 membres, 'habitant la même maison, ont successivement succombée la peste pneumonique. Le premier de ces 12 cas fut celui d'une femme qui, ayant contracté la peste à KurracHee, était rentrée malade dans sa famille. Ace moment, la peste n'avait pas encore fait son apparition dans le village de Maska; par conséquent, selon toute probabilité, il n'existait aucun rat infectieux dans la maison, et la transmission des cas s'est effectuée d'homme à homme avec ou sans l'intermédiaire d'un insecte. Notre second exemple, observé par nous-même à Kurrachee, est celui de sept agents de police musulmans qui périrent en quelques jours de cette forme de peste. Le premier cas avait été contracté, d'après nos renseignements, en visitant des habitations où la maladie faisait des victimes. Les autres se manifestèrent parmi les collègues du premier qui l'entouraient au moment de sa mort et qui passèrent la nuit à veiller son cadavre.

Des faits de même ordre ont été notés par divers observateurs. Green a établi qu'un cas de peste pneumonique, celui de Kalar Nath, mort le 16 août 1898 à Calcutta, a été le premier d'une série de 20 qui se sont manifestés sur les personnes qui avaient été en contact avec ce cas, puis sur celles qui eurent contact avec les cas suivants et ainsi de suite. A Bombay, le Dr Mauser, qui traitait un pneumonique, contracta la même forme et après lui Mlle Joyce, l'infirmière qui le soignait. Un fait de ce genre qui se présente dans des conditions expérimentales, peut-on dire, est celui du laboratoire de Vienne en 1898, où le garçon de laboratoire Barich, qui traitait des animaux pestiférés, meurt de peste pneumonique, puis après lui le médecin et l'infirmière, qui lui donnèrent des soins. Plus récemment, en décembre 1908 et janvier 1909, H. de Brun a traité à l'hôpital de Beyrouth 5 cas mortels de pneumonie pesteuse dérivés d'un premier cas (non observé par lui), diagnostiqué pneumonie, qui s'était manifesté en ville. On pourrait citer d'autres exemples encore.

C'est donc un fait établi que la peste pneumonique engendre fréquemment la peste pneumonique et que sa transmission est indépendante de l'intervention des rats. Par suite, il peut sembler très naturel d'admettre l'hypothèse que tous les cas de cette forme résultent d'une souillure accidentelle de l'orifice des voies respiratoires. Cependant diverses objections se présentent à l'esprit.

Objections à l'opinion d'après laquelle la pneumonie pesteuse se transmet ordinairement par contagion directe. — Tout d'abord, nous voyons que cette transmission pneumonique a atteint à diverses reprises des infirmières ou des médecins très avertis qui avaient soigné un malade pneumonique. Tels sont les cas du Dr Mueller et de l'infirmière Pescha, à Vienne; du I> Mauser à Bombay; de l'infirmière directrice de l'hôpital de la peste à Cape- Town, Mllc Kayscr, et de sa sœur, qui prit la peste en la soignant.

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S il est permis d'affirmer que, dans les familles de la basse classe, aucune précaution efficace contre la contagion n'est prise le plus souvent lorsqu'un cas de peste se manifeste dans la maison, que dans ce milieu les mesures élémentaires de propreté sont négligées, que les conditions les plus favorables à la transmission directe se trouvent réunies chez les indigènes de cette catégorie en Chine et dans Tlnde, il est difficile de penser qu'il en est de même pour les médecins et les infirmières victimes de leur dévouement. Ceux-ci, conscients du danger, familiarisés avec les pratiques de la propreté et de l'antisepsie médicales, ont dû généralement se garantirpar les moyens les plus stricts contre la souillure soit des mains, soit des vêtements, par les excrétions du malade, par les crachats sanglants en particulier, dont l'infectiosité leur était bien connue. C'est ce que Ton peut admettre aussi bien pour le Dr Mueller (de Vienne) que pour les infirmières et les médecins anglais qui furent victimes de la pneumonie pesteuse, dans Tlnde ou au Cap.

Comment donc se peut-il faire que, en dépit de cette prudence éclairée, la contagion s'exerce vis-à-vis d'eux de la même -façon que vis-à-vis des personnes de classe pauvre qui, dans les circonstances analogues, n'observent aucune précaution?

De ce que les soins de la plus scrupuleuse propreté, de ce que la prudence naturelle à des médecins et à des infirmiers exercés, parfaitements instruits de la présence du microbe dans les crachats pneumoniques et du péril mortel auquel ils sont exposés, demeurent sans effet, on serait en droit de conclure que les malades pneumoniques sont contagieux à un tel degré que toute personne qui les approche est condamnée presque à coup sûr à la pneumonie pesteuse.

Et pourtant il n'en est rien. Nous avons vu passer dans les hôpitaux de l'Inde des centaines de cas pneumoniques; nous en avons observé et traité un très grand nombre ; nous avons vu ces pneumoniques maniés par des infirmiers indigènes insouciants de toute précaution, qui les transportaient dans leurs bras, faisaient leur toilette, changeaient leur literie inondée de crachats sanglants, leur faisaient absorber des médicaments, leur donnaient en un mot tous les soins qui exigent le contact du malade. Presque tous ces infirmiers négligeaient de se laver les mains après chacune de ces opérations. Or, à notre grand étonnement, aucune contagion ne sanctionnait ce complet mépris de l'hygiène. C'est donc que le malade pneumohique est dans certains cas très dangereux, dans d'autres à peu près aussi inoffensif que le malade bubonique.

On a vu que les cas pneumoniques succèdent le plus souvent à des cas de même nature dont il est possible de démontrer qu'ils dérivent. Si la transmission s'effectue directement par des crachats virulents qui ont souillé le vêtement ou les mains, cette transmission doit

',;s p.-L. SIMOND. — PESTE.

être possible à tous les moments de la maladie En effet, dès les premières vingt-quatre heures, Le malade expectore des crachats virulents. Nombre de faits cependant témoignent que La transmission a presque toujours lieu soit dans les dernières heures de la vie du

malade, soit après la mort.

Nous avons observé que, si un individu esl atteint de peste pour avoir été en contact avec un pneumonique, c'est d'ordinaire après le décès du cas qu'il a approché que la même forme de peste se manifeste chez lui. Par conséquent la Iransmission remonte à La lin et non au commencement de la maladie. Il n'est pas toujours facile de faire la preuve que le moment de cette transmission coïncide avec L'agonie ou est postérieur au décès du malade, surtout lorsque le sujet contaminé est demeuré près de lui pendant toute la durée delà maladie; mais les faits abondent où la transmission s'effectue après le décès, alors que, durant la maladie, le pneumonique a paru inoffensif pour son entourage. Tel est le cas que nous avons observé parmi les agents de police d'une ville de l'Inde dont il a été question plus haut.

Un d'entre eux, atteint de peste pneumonique, fut pendant les trois jours que dura sa maladie soigné dans son domicile par sa femme et ses voisins. Aucun de ceux-ci ne contracta la peste. Quand arriva l'agonie, il fut assisté, entouré par une douzaine de ses correligionnaire's musulmans, dont il était le supérieur religieux. Ceux-ci passèrent la nuit auprès du corps et procédèrent à l'ensevelissement. Dans les trois jours qui suivirent, sept d'entre eux manifestèrent la peste pneumonique mortelle.

Nous avons enregistré plusieurs faits du même genre, et d'autres auteurs ont également signalé que la pneumonie pesteuse était fréquente parmi les personnes qui avaient veillé des cadavres de pestiférés pneumoniques. Il est d'ailleurs établi que la transmission s'exerce fréquemment aussi parmi les gens qui veillent des cadavres de pestiférés buboniques. C'est pour cette raison qu'en Chine le cadavre est considéré comme plus dangereux que le malade.

Probabilités en faveur de la transmission parasitaire de la forme pneumonique. — Si nous insistons aussi longuement sur la question de la transmission de la peste pneumonique, c'est afin de mettre en relief l'insuffisance de l'explication donnée par la plupart des auteurs, lesquels attribuent tous les cas pneumoniques à une contagion immédiate. A notre avis, le l'ait que la transmission se produit peu avant ou même après la mort, c'est-à-dire à partir du moment où les microbes pullulent dans le sang circulant, esl en harmonie avec notre hypothèse que la transmission de cette forme est le plus souvent médiate et s'effectue par l'intermédiaire des puces ou des punaises. C'est à ce mode de propagation également qu'on doit attribuer les cas buboniques survenus parmi les personnes ayant

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veillé un cadavre pesteux. Une confirmation de cette théorie est donnée par le l'ait que la transmission est plus fréquente dans les maisons indigènes, où pullulent les parasites, que dans les hôpitaux où la literie est bien tenue.

La peste pneumonique ne dérive pas toujours d'une forme semblable. On observe qu'elle est très fréquente dans certaines épidémies, rare dans d'autres, qu'elle frappe parfois des individus qui n'ont approché aucun malade atteint de pneumonie. On a vu un premier cas se manifester dans une maison où les rats avaient succombé en grand nombre à l'épizootie. On sait que le premier cas de Vienne évolua chez un garçon de laboratoire chargé de nourrir des rats pestiférés. Très fréquemment le premier cas est suivi de cas semblables par séries: mais ce fait, chose singulière, est rare dans les hôpitaux.

Pour nous résumer, disons que la pneumonie pesteuse engendre souvent des cas de même forme en dehors de toute intervention du rat, que la contagion directe est susceptible de s'exercer grâce à la présence du microbe dans les mucosités et les crachats, que cependant divers faits permettent d'incriminer dans une partie des cas les parasites, puce et punaise, de la transmission de cette forme.

En considérant que la plupart des cas buboniques sont transmis du rat à l'homme par la puce, nous nous demandons si le microbe puisé par ce parasite ou par la punaise dans le corps humain ne jouirait pas d'une virulence plus grande que lorsqu'il est retiré par l'insecte de l'organisme du rat. Cette virulence exaltée pourrait expliquer la plus grande fréquence des cas pneumoniques dans les cas de transmission parasitaire d'homme à homme.

VIII. — ENDÉMICITÉ. — FOYERS ANCIENS ET FOYERS ACTUELS. HYPOTHÈSE D'UN FOYER PRIMITIF EN CHINE.

Il n'est pas sans importance, pour la recherche des moyens de défense contre la peste, d'être éclairé sur ses foyers permanents ou accidentels, sur ses modes de dissémination et de transport au loin, sur les conditions du développement des épidémies, de leur durée, de leur disparition et de leurs retours périodiques.

Enclémicité de la peste. — Avant l'épidémie de Hong-Kong de 1894, les médecins de la génération actuelle considéraient la peste comme une maladie disparue de l'Europe, mais qui conservait en Orient et en Extrême-Orient un certain nombre de foyers endémiques. Ces foyers, très éloignés les uns des autres, étaient situés dans quelques provinces de Chine, dans les districts de I .ahrwhal et de Kumaon (Himmalaya), dans certains districts du Kurdistan, de Tlrak-Arabi, de l'Assyr, de l'Egypte et de la Tripolitaine.

Les documents manquent pour s'assurer si ces foyers existent

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depuis nue antiquité reculée. Il semble au contraire que la plupart soient de formation assez récente. Bien que la peste, depuis les temps anciens, ail paru l'aire élection de domicile dans les pays qui s'étendent de la Méditerranée aux Indes, il est douteux qu'elle y soit née. A maintes reprises elle y est, d'une façon certaine, arrivée de l'Extrême-Orient. Ce fait et bien d'autres nous font penser que l'Extrême-Orient a été de tout temps le point de départ de ses incursions et que, si elle a fréquemment laissé sur son passage des foyers endémiques secondaires, ces foyers n'ont pas eu une durée indéfinie. Ils se sont éteints au bout d'un nombre variable d'années; toutefois ils ont pu se rallumera maintes reprises grâce à des importations nouvelles. C'est le cas de certains foyers actuels de l'Inde, tels ceux du Kathiwar et du Gugerat, qui ont été en activité à la tin du xviic et au commencement du xixr siècle. Chaque fois, la peste s'y est installée pendant une vingtaine d'années pour disparaître ensuite complètement. Ces foyers ne se sont rallumés en 1890 et 1897 qu'à la suite d'une nouvelle importation.

Nous savons, en effet, que là où elle s'installe la peste séjourne un temps plus ou moins long. Tantôt elle disparait au bout d'une courte période; plus souvent un foyer endémique secondaire est créé. Alors pendant de longues années, la maladie se manifeste à l'état endémoépidémique, puis elle disparait totalement jusqu'à une importation nouvelle. Il nous parait constant que certains points du globe offrent à la peste un asile plus sûr et un terrain d'évolution mieux approprié. C'est là qu'elle fait de longues haltes chaque fois que les circonstances favorisent ses incursions traditionnelles à travers le monde. Dans quelques-uns de ces points, surtout ceux situés en région montagneuse comme l'Assyr, l'Irak-Arabi, l'Uganda, le Yun-nan, le Gahrwhal, elle semble s'éterniser, c'est-à-dire que parfois un siècle ou plus s'écoule sans qu'on soit certain de sa disparition. Dans d'autres foyers, elle séjourne seulement dix à vingt anavant de s'éteindre. Très rares sont les localités où, après une première épidémie, la maladie disparaît sans retour offensif. Les épidémies de l'Inde du commencement du xix° siècle fournissent de nombreux exemples de cette longue persistance de la peste dans la plupart des points où elle a été une fois introduite. Sans remonter aussi loin, on retrouve les mêmes faits à l'époque actuelle. C'est ainsi qu'à Bombay depuis 1896, à Rio-de-Janeiro depuis 1899, pour ne citer que ces deux localités, la peste se maintient à l'état d'endémie. En se basant sur les exemples du passé, on est en droit de prévoir qu'au bout d'une période de quelques années ces deux villes seront entièrement délivrées du fléau.

Il se peut très bien que les foyers endémiques d'Egypte, d'Assvr, de Perse, de l'Uganda et d'autres encore, soient du même genre que ceux, tout modernes, de Hong-Kong, Bombay, Rio-de-.Ianeiro. Leur

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origine daterait soit des épidémies de la première moitié du x-ixe siècle, soit d'une époque antérieure.

Il est fort probable que la peste trouve en certaines régions, le plus souvent des régions montagneuses, quelques conditions particulières qui lui permettraient sinon de s'éterniser, du moins de se maintenir pendant de très longues périodes à l'état enzootique chez le rat. Les cas humains sporadiques ou épidémiques se succéderaient parmi les habitants de ces contrées d'une façon plus ou moins fréquente depuis une époque qu'on ne peut fixer. Ils cesseraient avec les circonstances qui amèneraient la suppression de l'enzootie.

On ne peut que faire des suppositions en ce qui concerne la raison pour laquelle la peste disparait d'un territoire, au bout de dix ans par exemple, alors qu'elle demeurera vingt ans ou plus dans une région voisine. L'existence chez le rat d'une forme chronique de la peste peut avoir une influence pour prolonger rendémicité dans un foyer. Cette peste chronique que nous avons observée le premier sur des rats et qui a été confirmée par Kolle, limiter et la Commission anglaise, offre cette particularité de se manifester avec quelque fréquence non point dans tous les foyers, mais dans des districts particuliers.

Hypothèse d'un foyer primitif en Chine. — Existe-t-il une région limitée dont on ait quelque raison de penser qu'elle est le berceau de la peste?

Si l'on considère, dune part, que la maladie est connue en Chine depuis l'antiquité, d'autre part, que les grandes incursions de la peste sur lesquelles on a conservé des documents, comme la peste noire ou la peste de 1896, sont parties de provinces chinoises, on est amené à penser que la source permanente de la maladie est en Chine. On est confirmé dans cette idée par les conditions de la propagation et de la conservation du virus. Le terme d'endémie rend assez mal les faits en ce qui concerne la peste. Nous savons effectivement que, pour se propager, elle a besoin d'intermédiaires, dont le principal est le rat. Il n'y a endémie que s'il y a enzootie. De même la peste ne se maintient à l'état endémo-épidémique dans une ville, à Bombay par exemple, que grâce à la persistance de la maladie chez le rat à l'étal enzoo-épizootique. Ces faits démontrent que la peste est une maladie de certains rongeurs, qui, accidentellement, se propage à l'espèce humaine. A cet égard, la plupart des épidémiologistes partagent aujourd'hui notre manière de voir.

La durée de la conservation de la peste humaine dans un foyer tel (pie Bombay ou Hong-Kong dépend donc exclusivement de sa persistance parmi les rats. Or il ne semble pas que l'enzootie murinc puisse durer indéfiniment dans une localité donnée. S'il en était autrement, la maladie une fois installée dans une ville n'en devrait jamais disparaître tant que les rats y subsisteraient, et ce n'est point Tit.\m': d'hygiène. XVII. — 34

LlsrifjXSSl.J,)

Fit;-. 10 i.

EXTENSION DE LA PESTE AU XIXe SIECLE DE 1799 A 1893

?oyers permanents ou temporaires et principales localités visitées par la peste.— (Les dates sont celles de la première manifestation êpidèmique notable au cours de cette période, dans chaque localité . )

Vie tmi'lii

i85 P.-L. SIMOND. — PESTE.

là ce qu'on observe. Pourdes raisons qui échappent jusqu'ici, chaque fois que la peste visite une région «'I s'y établit à Eclat enzootique, les rais, au bout d'un certain nombre d'années, en sont délivrés d'une Façon définitive. Elle ne peut leur revenir que si elle est à nouveau importée dans la localité. Ce sont là des constatations de faits. Toute l'histoire des incursions de la peste en Orient, et en Europe esi en harmonie avec cette assertion.

Deux hypothèses se présentent à l'esprit pour expliquer la conservation de la peste dans la nature.

Ou bien la maladie est sans cesse en marche dans le monde. Elle se propage sans interruption d'une localité à une autre, séjourne dans chacune plus ou moins longtemps suivant les circonstances, puis s'y éteint d'une manière définitive. En ce cas l'enzootie murine serait la condition de la perpétuation de la peste. Il n'existerait pas de foyers endémiques permanents, mais seulement des foyers accidentels dont la durée d'activité serait limitée. Il y aurait ainsi une étroite analogie entre Tendémicité pestique et l'endémicité amarile.

Ou bien il existe une espèce animale chez laquelle, contrairement à ce qui existe pour le rat, la peste se perpétue indéfiniment à l'état enzootique. Nous avons vu que diverses espèces de mammifères peuvent manifester la peste naturelle : le singe, l'écureuil, les kanguroos, le chat, le cobaye, l'arctomys. Les premiers ne présentent cette maladie que d'une façon accidentelle, à la condition de vivre dans un foyer où elle sévit chez les rats et les hommes. II en est autrement pour YArctomys bobac ou tarabagane. Beliavsky et Reschtnikof ont observé en 1891 une maladie transmise à l'homme par ce rongeur et qui n'est autre que la peste. Celte maladie est bien connue des tribus nomades Buriates ou Cosaques, qui chassent le tarabagane et l'apprécient comme un mets délicat. Les chasseurs savent la reconnaître chez l'animal à la présence de bubons cl à diverses particularités. Lorsque ces signes existent, ils ne manquent pas de livrer à leurs chiens le gibier suspect. Malheureusement il leur suffit parfois de l'avoir manié pour contracter la maladie et la transmettre ensuite aux membres de leur famille. Après Beliavsky et Reschtnikof, Zabolotny a étudié sur place celle maladie des larabaganes et nous a confirmé qu'il s'agit de la peste véritable due au bacille de Yersin. Le Dr Clemow, qui a publié une revue de la question (1), cite de véritables épidémies de familles el de villages, dont la source certaine avait été le cas d'un chasseur devenu malade pour avoir capturé et manié un arelomys pesleux. L'aire où l'on peul trouver celle marmotte est assez étendue ; cependant l'enzootie n'aurait été observée que dans la Transbaïkalie el la vallée mongo lienne de Solenko.

(l) Clemow, Journal of tropical médiane, fév. 1900.

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