PROPAGATION DE LA PESTE A COUKTE DISTANCE
ces animaux franchissaient en quelques jours par petites étapes. Lorsque ces émigrations se manifestent, il y a toujours parmi les fuyards quelques rats en incubation de peste, qui meurent en route, répandant des puces infectieuses dans les locaux où ils ont succombé. Maintes fois on a pu ainsi constater que la propagation suivait exactement le chemin tracé par les rats.
Transport par leselïeis. — A côté de cet agent, il existe d'autres véhicules. C'est ainsi que le transport des effets provenant d'une maison infectée peut introduire la peste dans une localité saine voisine du foyer. Comme nous l'avons exposé plus haut, c'est grâce aux puces qu'ils recèlent que les effets jouent ce rôle. 11 semble que ce moyen de propagation soit exceptionnel: on ne peut cependant le mettre en doute, car on en a des exemples certains. On a remarqué en Chine que les effets ayant appartenu à des pestiférés et ayant été portés par eux au moment du décès étaient particulièrement dangereux. Ce fait est des plus intéressant. Il confirme en effet l'opinion que nous avons à maintes reprises soutenue, concernant le moment de la maladie où la puce peut s'infecter sur le malade. Ce moment, c'est la période agonique ou préagonique.
Propagation à courte distance par l'individu en incubation, ou malade, ou porteur de puces infectieuses. — Enfin la maladie peut êlre apportée directement par l'homme malade ou en incubation ou simplement porteur de puces infectieuses dissimulées dans son vêtement. Nous avons cité ailleurs le cas d'une femme qui, atteinte de pneumonie pesteuse à Kurrachee, en février 1907, fut de là transportée par mer au village de Maska, à ce moment tout à fait indemne. La peste se transmit d'abord aux membres de sa famille, puis se répandit dans le village et fit 199 victimes.
De même que celle par les effets, la propagation par l'homme est un cas peu fréquent. La preuve nous en a été donnée dans l'Inde par ce fait que, dans les villages avoisinant un foyer, il arrive que de nombreux cas humains sont importés sans être suivis d'une seule transmission. Puis, un beau jour, la peste frappe quelques habitants du village sans qu'on puisse incriminer aucune source humaine et se répand capricieusement dans les maisons, sans qu'on puisse retrouver la filiation des cas. Le même fait se produit pour des localités qui n'ont jamais reçu de cas humains importés, qui n'ont jamais eu de relations avec le foyer et dont la population a adopté les mesures les plus rigoureuses de quarantaine défensive vis-à-vis de ce foyer. Donc, dans la grande majorité des cas, c'est le rat qui propage aux faibles distances, par l'intermédiaire des puces qui le parasitent, la maladie dont il est la première victime.
Comme jusqu'à notre époque les précautions et la défense adoptées par les localités avoisinant un foyer s'adressaient à l'homme seul, on m' saurait s'étonner que la propagation ait défié tous les règlements
cl lous les cordons sanitaires. Si dans le passé elle a présenté une marche lente, irrégulière, capricieuse, du moins celle marche n'a été en rien influencée par aucune des barrières que l'homme avait cru pouvoir lui imposer.
Motifs pour lesquels la propagation de proche en proche en Europe a été moins active qu'autrefois, autour des foyers récents. — On comprend aujourd'hui pourquoi la môme peste qui a une extension rapide dans l'Inde se propage lentement en Europe autour des foyers récemment apparus ; pourquoi les épidémies qu'elle provoque sont très sévères en Orient et moins en Europe; pourquoi les épidémies des siècles passés ont eu en Europe un caractère infiniment plus grave que celles de ces dernières années.
C'est que ce n'est point la maladie, à proprement parler, qui a des propriétés d'expansion plus ou moins accusées, des tendances épidémiques ou des tendances sporadiques, comme on l'a écrit souvent. Toutes ces qualités que l'on prête à la maladie existent en dehors d'elle et sont absolument indépendantes d'elle. Dans les villes de l'Inde ou delà ('bine, les rats et les puces pullulent; c'est pourquoi les épidémies sont sévères et la propagation rapide. En Europe, la proportion de ces animaux est moindre, et l'on ne voit plus des épidémies, comme celle de Marseille en 17'20, causer la mort de 80000 personnes dans un seul foyer.
Certes, la plupart de nos villes d'Europe n'ont pas à se targuer de progrès comparables, dans le domaine de l'hygiène, à ceux accomplis dans le domaine industriel ou scientifique. Mais, par la fatalité de l'évolution sociale et de l'augmentation des salaires, un plus grand bien-être règne dans la classe inférieure. Les maisons mieux construites n'offrent plus un accès aussi facile aux rats. La propreté plus grande des appartements, les conditions meilleures du vêtement et du couchage, la diminution du nombre des animaux domestiques dans les maisons, ont également amené une notable diminution dans la quantité des parasites, puces, poux, punaises, qui hantent l'habitation et le corps de l'homme. En Chine et dans l'Inde, au contraire, les mêmes conditions qui favorisaient, dans les précédents siècles, la pullulation des parasites humains et murins, se rencontrent encore aujourd'hui ; construction défectueuse des maisons, sol des habitations fait de terre battue ou d'un mélange de terre et de fiente de vache, appartements privés d'aération et de lumière, malpropreté des vêtements et des objets de couchage, négligence dans la propreté corporelle, promiscuité des habitants avec les animaux domestiques. Telles sont les raisons pour lesquelles les caractères de la peste paraissent changés quand elle sévit en Europe, alors que dans les cités orientales ils se maintiennent identiques à ce qu'ils étaient autrefois.
TRANSPORT DE LA PESTE AUX GRANDES DISTANCES. I ? — 'i91