TRANSPORT DE LA PESTE A GRANDES DISTANCES. I
théorie, les transmissions que Ton rapportait à cette cause avaient été observées généralement sur des individus habitant une localité déjà pestiférée. De telle sorte qu'il était impossible d'affirmer que la maladie n'avait pas été contractée par la fréquentation de locaux infectés ou d'individus malades, plulôt que par le contact de marchandises.
D'autre part, lorsqu'un navire arrivait dans un port sain, après avoir présenté en cours de route des malades parmi les hommes du bord, en dépit des précautions les plus minutieuses prises vis-à-vis de ces malades, de leur isolement et de l'isolement des bien-portants de l'équipage dans les lazarets, on voyait qu'il suffisait de décharger le navire pour faire naitre des cas. On rendait alors les marchandises responsables du développement d'une épidémie. On était arrivé même à admettre que le miasme pouvait être disséminé par l'air.
Les études récentes ont permis de préciser les modes par lesquels la peste est transportée à bord des navires. Le plus ordinaire et pour ainsi dire le seul est encore le rat.
On sait que ce rongeur est l'hôte habituel des bateaux; fréquemment les deux espèces Mus decumanus et Mus raltus s'y rencontrent simultanément. Dans les cales, les soutes, les doubles parois, dans l'espace existant entre le bordé et le vaigrage, ils vivent et multiplient non sans détriment pour la cargaison et les approvisionnements de l'équipage. Un navire est-il en relâche à quai, les rats en profitent pour se rendre à terre la nuit en exploration. Réciproquement les rats des égouts ou des navires voisins y accourent en quête d'un logis ou d'un festin.
Il est commun, par suite, qu'un navire quittant un port pestiféré emporte dans ses cales quelques rats en incubation de peste. Si les conditions sont favorables à bord, c'est-à-dire si les rats du navire sont parasités par des puces, ce qui est le cas ordinaire, la transmission du virus s'opère et une épizootie se déclare parmi eux. Tantôt cette épizootie ne dépasse point les cales du navire, et la maladie alors demeure confinée parmi les rats ; tantôt les animaux malades fréquentent les locaux occupés par l'équipage et y répandent des puces infectées. Des cas se manifestent alors parmi les hommes. Dans les deux cas, le navire est susceptible de semer la peste sur son passage.
La présence, à bord, de pestiférés humains est un épiphénomène de médiocre importance au point de vue de la propagation. Ce sont les rats pesteux qui, abandonnant le navire, vont contaminer les ports de relâche.
Nous avons, il y a douze ans, démontré ce mécanisme du transport de la peste au loin par les navires. Toutes les observations faites postérieurement sur ce point en divers pays Font venues confirmer
P.-L. SIMONU. — PESTE.
nos assertions : A. Sydney, à Portos à Naplesyâ Jf'Àssom>ption el dans nombre d'autres ports, la peste a été importée par des rats pestera de 1 1 ; i \ ires qui avaient relâché dfabHuS un foyer de peste *'l qui, la plupari du lemps. n'avaient présenté aucun cas parmi leur équipage. On pcul s'élonnn- que les cas humains semblent, à notre époque, se manifester à bord des navires importateurs de peste avee moins de fréquence que dans le passé. Il est à considérer que, jusqu'à ces dernières années, la pesle murine était inconnue; seuls les bateaux qui présentaient des cas humains attiraient l'attention. Mais il y a a celte proporlion moindre des cas chez les matelots une autre cause : sur les navires à voiles, plus petits et plus mal aménagé-, 1<> marin vivait en quelque sorte plus près des rats; de plus lc> traversées duraient fort longtemps. Ces deux conditions favorisaient la transmission de la peste, des rats aux matelots: il était assez rare qu'une épizootie ne s'accompagnât pas de quelques cas humains. Aujourd'hui les traversées sont rapides, sur des vapeurs mieux aménagés, dont les cales, repaire principal des rais, demeurent en générai fermées pendant le voyage. L épizootie a donc moins de facilités pour se doubler d'une épidémie, bien que le cas s'en présente encore trop fréquemment.
XII. - CAUSES DU RETOUR PÉRIODIQUE DES ÉPIDÉMIES. RÉSUMÉ DES CONDITIONS DE LA PROPAGATION.
Période épidémique et période iiiterépidémique dans un foyer de peste. ■ — C'est un fait d'observation très ancien que la peste importée dans une localité n'en disparaît point après une première épidémie. Cette épidémie est toujours suivie d'une accalmie trompeuse, à laquelle fait suite une recrudescence épidémique plus ou moins grave. L'alternance des périodes de calme et des retours épidémiques se continue, en général, jusqu'à l'extinction définitive de la maladie dans la localité. Nous avons été très vivement frappé* de la régularité du retour épidémique. Il se produit presque toujours à une année de distance, dans la même saison que l'épidémie précédente. De telle sorte que Tannée, pour cette localité envahie, se divise en deux périodes, la période épidémique et la période interépidémique.
Un fait non moins intéressant, c'est que le retour épidémique ne correspond pas aune môme saison de l'année pour tous les foyers en activité dans un territoire. Si nous considérons, par exemple, sur la côte occidentale de l'Inde deux foyers assez éloignés tels que Bombay et Kurrachec, nous voyons que la période épidémique à Bombay, en 1896et dans les années qui ont suivi, s'étendait d'octobre à mai ; au contraire, à Kurrachee, elle durait de février à juin oujuillet. Nous avons donné des preuves multiples de cette variation de la
CAUSES DU RETOUR PÉRIODIQUE DES ÉPIDÉMIES. t:~ '#95
période épidémique d'un foyer à un autre. Les conditions inhérentes au climat semblent être rarement en cause dans cette variabilité. C'est ainsi qu'on voit la période épidémique coïncider avec la saison des pluies dans un foyer, avec la saison sèche dans un autre, ici avec l'hiver, là avec l'été. Toutefois nous avons personnellement constaté que les grandes chaleurs sont défavorables à l'épidémie. Elle décline des que la température se maintient à 30° ou au-dessus. Au contraire les températures moyennes ou fraîches aident à son développement.
Il existe une étroite corrélation entre la marche de la maladie chez les rats et chez les hommes dans une même localité ; lorsque l'épidémie décline, l'épizoolie est en voie de disparition et, réciproquement, le retour épidémique coïncide avec le retour épizootique. Durant la période d'accalmie, si l'on observe quelques cas humains sporadiques, il est possible de retrouver également des atteintes isolées chez les rats.
Rôle du rat, des puces et de la température atmosphérique dans le retour épidémique. — Tous ces faits nous ont conduit à affirmer la subordination du retour périodique de la peste humaine au retour périodique de la peste murine. « L'accalmie est l'époque pendant laquelle la pesle ne peut sévir épizootiquement chez les rats. L'intervention du rat dans le retour annuel de la peste est une de ses causes essentielles, mais non la seule (1). »
La puce est l'agent qui, avec le rat, influe sur le retour périodique de l'épidémie.
En quoi donc consistent l'action de la puce, celle de la température et celle du rat?
La puce se multiplie abondamment pendant la saison chaude de l'année. C'est un lait connu. Par les temps froids, à une température inférieure à 5°, elle se reproduit peu; ses œufs mettent plus longtemps à éclore et ses larves à évoluer. Sa multiplication est également gênée soit par une grande humidité de l'atmosphère, soit par une grande sécheresse, soit par une chaleur torride. Une humidité moyenne la favorise. Nous savons que la multiplication des cas dans une épizootie expérimentale exige un très grand nombre de puces. Il en est assurément de même pour l'épizootie naturelle. Par conséquent les conditions qui permettent la multiplication des puces sont parmi celles qui assurent le retour épizootique.
Nous avons vu que la température exerce une influence sur la disparition plus ou moins rapide du microbe pesteux dans le tube digestif de la puce. Si donc l'évolution des épidémies est enrayée par les hautes températures, on peut expliquer le phénomène par celte double action de la chaleur, d'une part sur la re-
(1) Simom), loc. cit.
production des puces, d'autre part sur la durée de leur infection.
Durant la période épizootique, le nombre des rats, dans une localité, diminue considérablement en raison de la mortalité très importante d'ordinaire, en raison aussi de rémigration au loin d'une certaine proportion de ces rongeurs. Un autre phénomène sur lequel nous avons appelé l'attention, c'est l'immunilé dont jouissent à la suite de Tépizootie un assez grand nombre d'entre eux. Il en résulte qu'à la lin de la période épidémique il existe très peu de rats sensibles à la peste. Cette population murine se renouvelle très promptement durant l'accalmie, par la reproduction d'une part, d'autre part par l'immigration des rats du voisinage.
La Commission anglaise a confirmé tous ces faits. Elle a en outre déterminé, par l'expérimentation, que les piqûres de puces infectées contaminent 82 p. 100 des animaux d'expérience par une température de 24° et 32 p. 100 seulement par une température excédant 30°.
En définitive, le retour périodique de l'épidémie accompagne le retour épizootique. Cette recrudescence de la peste parmi les rats exige trois conditions : retour de l'abondance des rats, retour de l'abondance des puces, enfin une température inférieure à 30° en moyenne. Pour chaque localité, la période épidémique coïncide avec la saison de l'année où ces trois conditions sont remplies.
On n'a pu élucider jusqu'à présent la question de l'extinction de la maladie parmi les rats dans un foyer, extinction qui, très généralement, se produit au bout de quelques années. Nul doute que cette extinction chez l'espèce murine ne soit la cause de la cessation de l'épidémie humaine.
Résumé des conditions de la propagation. — Pour nous résumer en ce qui concerne la propagation de la peste soit à l'intérieur, soit à proximité d'un foyer, soit à des localités éloignées, nous dirons que cette propagation peut être effectuée par le rat, par l'homme, par les effets et en général par tous les objets susceptibles de convoyer des puces infectées. Le rôle de l'homme estfort restreint; celui des matériaux convoyeurs de puces l'est encore davantage. Dans l'immense majorité des cas, c'est le rat pesteux qui propage la peste parmi les hommes, en répandant autour de lui principalement après sa mort, des puces infectieuses. Les mœurs de cet animal, ses migrations en cas d'alarme, ou pour cause de disette dans son quartier, la facilité de son transport par chemin de fer aveclesmarchandises, les grains spécialement, l'habitude qu'il a de hanter les navires, expliquent toutes les particularités de la propagation de la peste à petite et à grande distance.
Ce rôle du rat n'est pas exclusif des cas de transmission d'homme à homme par l'intermédiaire des puces ou, dans certaines formes de peste, par contagion directe sans cet intermédiaire. Il n'est pas exclusif non plus des cas de transmission par d'autres animaux por-
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leurs de puces. Mais, en dehors du rat, les autres moyens constituent un appoint si irrégulier, si inconstant et si faible, qu on ne peut en faire état lorsqu'il s'agit d'instaurer des mesures générales de défense contre la maladie. C'est pour la prophylaxie individuelle seulement qu'il est utile d'en tenir compte.