PROPHYLAXIE MARITIME
Transport de la peste par voie maritime. — De tout temps, la peste a été transportée par mer, aux grandes comme aux petites distances. On connaît les cas célèbres de l'importation à Constantinople et à Gênes, en 1347-1318, par des navires venus de Gaffa en Crimée : de l'importation à Marseille, en 1720, par un navire venu de Port-Saïd, le Grand- Saint -Antoine, qui avait eu des cas parmi l'équipage en cours de traversée ; de l'importation à Messine, en 1743, par un navire marchand venu de Morée. Plus près de nous la peste, en 1894, passe de Canton à l'île de Hong-Kong. De cette station maritime, point de convergence de toute la navigation de l'Extrême- Orient, elle a été véhiculée par les navires à Formose et à Amoy en 1894, à Bombay en 1896. De là elle a gagné, toujours par la voie maritime, divers ports de la mer Rouge, de la Méditerranée, de l'Atlantique et jusqu'aux ports américains, où jamais elle n'était apparue.
Si l'on se reporte à l'histoire des épidémies de l'antiquité, on voit qu'à aucune époque l'expansion de la peste par la voie maritime n'a été aussi rapide qu'aujourd'hui. La raison en est facile à trouver; elle tient au développement pris durant le xixe siècle par la navigation à vapeur.
Par quel véhicule la peste est-elle introduite et conservée à bord des navires? On a admis jadis que c'était par l'homme et par les marchandises.
En général, on observait en effet que les navires propagateurs de peste avaient des malades parmi leur équipage. Si ces malades faisaient défaut, si le navire n'avait pas eu de cas depuis longtemps déjà à son arrivée, on rejetait sur les marchandises la responsabilité de l'importation.
Nous avons vu plus haut que le rôle du malade est peu important. (Juant au rôle des marchandises autres que les hardes et effets, il est constant qu'elles ne peuvent servir de véhicule. L'agent ordinaire du transport par bateau nous est connu, c'est le rat. Quand on étudie les débuts de chaque épidémie, dont le germe n'a
pu être apporté que par mer, ce qui frappe d'abord, c'est que les premières personnes atteintes ne sont point celles qui ont eu contact avec des malades de l'équipage. Ce sont bien plutôt les individus employés au déchargement et, plus souvent encore, ceux qui logent dans les entrepôts où sont remisées les marchandises. Parfois on sait quel est le navire qui a importé la maladie ; bien plus fréquemment ce navire demeure ignoré. Toutes ces constatations anciennes ont longtemps fait incriminer les marchandises: mais ceux qui ont adopté cette manière de voir ne soupçonnaient pas que, là où l'on emmagasine la cargaison d'un navire, on emmagasine presque toujours en même temps des rats de ce navire. En tout cas, soit par les chalands quand le navire reste mouillé, soit directement par les ponts volants lorsque le navire est à quai, presque toujours quelques rats de ce navire s'en échappent aux escales et élisent domicile dans les quartiers les plus voisins. S'il y a des rats pesleux parmi eux, ceux-ci disséminent la peste parmi leurs congénères du port; en quelques jours, l'épizootie est constituée. Les cas humains la suivent bientôt. Cette origine apparaît avec évidence pour la plupart des ports contaminés depuis 1894, Bombay, Kurrachee, Cutch Mandvi, Sydney, Porto, Pisco, Cape-Town, etc.
Ainsi une notion nouvelle est acquise : lorsqu'un navire ayant touché un foyer de peste arrive dans un port, c'est par les rats qu'il renferme dans ses cales que ce navire est surtout dangereux. S'il a des passagers et des malades, des précautions sont à prendre vis-àvis d'eux et surtout de leurs hardes. Pour les marchandises, elles ne sont à redouter que par la facilité qu'elles offrent au rat pour débarquer avec elles.
De cette notion découle la conduite à tenir vis-à-vis du navire contaminé. •
Proclamons-le tout d'abord, la prophylaxie maritime qui apparaît à première vue très simple est, dans la pratique, hérissée de difficultés. Par conséquent, lorsqu'il est possible de ne pas accueillir dans un port un navire suspect, c'est encore la meilleure solution du problème.
Des raisons multiples obligent fréquemment le port de relâche à ne pas user de cette rigueur. En ce cas comment empêcher la peste de débarquer?
Une première mesure à prendre, c'est d'empêcher le navire pestiféré de venir à quai.
En second lieu, il faut procéder à la destruction des rats à bord. Cette opération nécessite le débarquement au lazaret de tout le personnel dont la présence n'est pas indispensable, passagers et hommes d'équipage.
S'il y a des malades, ils sont transportés à l'hôpital pour > être isolés. Leurs bardes et effets, de même que ceux des personnes
saines, sont passés à l'étuve à 80-90° pendant une demi-heure, ou à 70-80° pendant une heure, de façon à tuer tous les insectes qu'ils peuvent renfermer. A ces températures, non seulement les puces et les punaises, mais aussi le microbe delà peste ne résistent pas, que l'étuvage soit pratiqué à sec ou à la vapeur.
Dès longtemps nous avons préconisé, pour la désinfection des linges, hardes et effets suspects de receler la peste, la substitution de l'étuvage à 70-90° à fétuvage au-dessus de 100°. La destruction des insectes et des microbes est tout aussi bien assurée, et les tissus délicats, qui supporteraient mal les hautes températures, ne sont point détériorés.
Une fois débarrassé de ses passagers et d'une partie de son équipage, le navire est désinfeclé à la vapeur sulfureuse, de façon à faire périr tous les rats qu'il abrite et les puces dont ces rats sont porteurs. C'est là une opération dont la pratique à l'intérieur des navires modernes, surtout avant le déchargement, n'est pas sans présenter de grosses difficultés et de sérieux inconvénients. Lorsqu'elle est effectuée dans de bonnes conditions, elle offre le maximum de garanties. Nous aurons à revenir sur les procédés en usage pour la réaliser.
Après cette sulfuration, il n'y a plus de danger à procéder au débarquement du bateau. Ce déchargement peut s'opérer en rade, sur des chalands, ou à quai. Il est toujours prudent, pendant le déchargement, d'exercer une surveillance en vue de s'assurer si quelques rats n'ont point échappé à l'action de l'acide sulfureux.
Nous avons supposé que les passagers sains et malades sont descendus au lazaret. Les derniers doivent y être placés dans un local d'isolement absolument exempt de puces et de punaises, pour y être traités jusqu'au décès ou à la guérison.
Quant aux premiers, il n'est pas indispensable de les soumettre à une longue quarantaine. Partant de ce principe que l'incubation ne dépasse pas une durée de quatre jours, on peut les libérer soit à la fin du quatrième, soit au cinquième jour après l'arrivée. Toutefois ce serait une erreur dangereuse de croire que le seul fait de les avoir isolés pendant cinq jours les rends inoffensifs. Ces passagers sains peuvent apporter avec eux du bateau, dissimulés dans le linge de corps ou le vêtement, des insectes infectieux. Et, dans ce cas, l'isolement à lui seul n'aurait aucune valeur, s'il n'était complété par une autre précaution.
Nos recherches dans les camps de ségrégation de Kurrachee,enl898, ont montré que les personnes saines, provenant de maisons pestiférées, qui sont soumises à un isolement rigoureux, peuvent conserver ïa peste dans leurs effets pendant une durée de onze jours et plus (1).
(1) Simoni», La propagation de la peste (Annales de l'Institut Pasteur, 1898).
La Commission d'enquête sur la peste de l'Inde a répété, dans les camps de ségrégation, ces recherches qui lui ont donné des résultats identiques aux nôtres. Elle a cru à tort pouvoir en déduire des précisions concernant la durée de l'incubation.
Les auteurs jadis s'appuyaient sur des observations de ce genre pour attribuer une durée de six, huit, dix jours et plus à l'incubation. Nous savons aujourd'hui que les cas observés parmi les individus soumis à l'isolement n'ont pas toujours été contractés dans le local d'où ces individus proviennent. Le plus souvent ceux-ci ont été infectés dans le local même où ils sont isolés par des puces apportées dans leurs vêlements.
Par conséquent, la première mesure à appliquer à des passagers sains d'un navire infecté, dès leur entrée au lazaret, doit consister à les débarrasser d'une manière absolue des puces et punaises dont ils sont porteurs. Nous ne voyons, pour atteindre ce but, aucun moyen plus simple et plus efficace que de les faire débarquer dans un local spécialement aménagé et comprenant : 1° des cabines d'entrée où ces passagers puissent se dévêtir; 2° des cabines intermédiaires disposées pour le bain ou la douche: 3° des cabines de sortie où, à l'issue de la douche ou du bain, ils puissent revêtir d'autres effets pour, de là, se rendre dans les hôtels du lazaret. Les effets abandonnés par les personnes suspectes dans les cabines d'entrée seraient immédiatement désinfectés par la chaleur, puis rendus à leurs propriétaires. A la condition d'avoir subi cette purification, mais à cette condition seulement, les personnes restées bien portantes pendant quatre jours au lazaret peuvent être libérées au bout de ce laps de temps.
Nécessité de la surveillance des rats à bord au point de vue de la peste. — Nous avons supposé que le navire soumis à ces mesures avait présenté, au cours de la traversée, des cas de peste humaine authentiques. Or, il peut très bien arriver que ce navire ait la peste exclusivement parmi ses rats. De là la nécessité pour l'agent sanitaire chargé de l'arraisonnement d'interroger avec soin le médecin et le capitaine sur tout ce qui concerne les rats à bord : leur abondance, les locaux où ils se tiennent et, en particulier, de s'enquérir si des rats morts ou des rats malades ont été vus pendant la traversée. Dans le cas où l'on a observé une mortalité inusitée parmi ces animaux, le navire doit être considéré comme pestiféré et traité comme tel.
Il est à noter que, dans les temps modernes où la navigation est rapide, où les logements de l'équipage et des passagers sont mieux séparés des cales, neuf fois sur dix la peste murine ne se transmet pas aux personnes à bord. Le danger n'en est que plus grand, puisqu'il passe inaperçu, et ce fait donne la clef de l'extrême diffusion de la peste dans le monde, à notre époque.
PROPHYLAXIE OFFENSIVE. fl ? - 503
Dans l'application de la défense sanitaire contre l'entrée de la peste par voie maritime, le point essentiel est de savoir si un bateau est ou non porteur de rats pestenx. Là est le nœud de la question. Il importe, par conséquent, que tous les marins de toutes spécialités et de tous grades soient instruits de la nécessité, en vue de leur sécurité môme, de surveiller de très près les rats à bord et de déclarer toutes leurs observations à cet égard au médecin arraisonneur.
Toute une série de mesures s'imposent, en raison des récentes découvertes concernant la propagation de la peste, d'une part aux navires, d'autre part aux ports.
Les navires doivent être construits de façon à faciliter la dératisation. — Pour les navires, ce sont d'abord des modifications dans la construction de nature à permettre la dératisation rapide et à rendre son exécution prompte et sûre par les vapeurs ou gaz asphyxiants. En second lieu, l'équipage d'un bateau devrait être astreint à pratiquer à son bord, d'une façon permanente, la destruction des rats.
Nécessité des mesures de destruction des rats dans les ports. — En ce qui touche les villes-ports, leur administration devrait prendre toutes les mesures nécessaires pour les purger des rats. Certaines de ces mesures peuvent présenter des difficultés ; toutefois il ne s'agit point d'obtenir la destruction totale de ces animaux, destruction qui ne paraît pas encore réalisable. Par la surveillance des égouts et le grillage approprié de leurs ouvertures, par la surveillance des entrepôts, docks et magasins où sont accumulés les grains et toutes les marchandises débarquées dans le port, par l'organisation de brigades de chasseurs de rats, par des prescriptions aux habitants, il est facile d'arriver à une diminution telle du nombre des rats, aux abords du porl, que le danger de la propagation de la peste soit réduit des neuf dixièmes.
Pour les navires autant que pour les villes, les frais de la guerre aux rats seraient couverts, et largement, par la suppression ou la diminution des dégâts que ces animaux commettent. L'hygiène ne serait-elle pas en cause que la raison économique devrait à elle seule dicter des mesures énergiques et générales contre les rongeurs.
(-ette considération permet d'espérer que les populations des ports, les armateurs et les marins, ne tarderont pas à envisager les moyens pratiques de se débarrasser de ces commensaux si coûteux à nourrir et si dangereux à fréquenter.
Il est même à prévoir que le lemps approche où la juste appréciation des méfaits de toutes natures commis par les rats et la démonstration de l'intérêt économique et hygiénique qui s'attache à leur suppression détermineront l'organisation internationale de la destruction des espèces murines nuisibles à l'humanité.