XVII. — VACCINATION ANTIPESTEUSE
Tentatives anciennes de vaccination. — Les premiers essais de vaccination anlipesieuse remontent au commencement du xixe siècle, à une date où l'on ne soupçonnait même pas l'existence d'un microbe spécifique. On avait cru remarquer, d'une part, que la première peste immunisait l'individu; d'autre part, que les anciens varioleux étaient réfractaires à la peste. D'où l'idée de provoquer l'immunité en injectant un mélange de lymphe variolique et de pus provenant de bubons pesteux. Ces tentatives furent parfois inoffensives, probablement parce que le pus retiré de bubons déjà anciens ne contenait plus le microbe. Par contre, six inoculations pratiquées en 1824 par Cerutti en Egypte déterminèrent cinq décès. Le procédé de vaccination par le pus bubonique fut dès lors abandonné.
Vaccination par le sérum. — L'un des premiers résultats qui suivirent la découverte du microbe fut l'immunisation des animaux. Roux, Yersin, Calmette et Borel, en 1894, entreprirent à l'Institut Pasteur d'immuniser des chevaux en vue d'en retirer le sérum jouissant de propriétés préventives et curatives. Leurs recherches aboutirent à une méthode qui permet de vacciner l'animal assez fortement pour qu'il résiste à l'inoculation d'une dose mortelle de microbe vivant et virulent. Celte méthode consiste à préparer d'abondantes cultures de peste en bouillon. On tue ces cultures par exposition prolongée à la chaleur de 00 à 65°. Le liquide contenant les bacilles morts et leur toxine se montre très toxique par injection sous-cutanée. Mais, si l'on injecte d'abord des doses très faibles et
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qu'on laisse un intervalle suffisant entre deux injections, on arrive à faire supporter des quantités formidables du liquide toxique à l'animal. A ce moment on peut sans danger lui inoculer le microbe vivant. Aux cultures en bouillon chauffées, qu'on employait primitivement, Roux a substitué depuis longtemps des émulsions chauffées de culture sur gélose. Il a imaginé dans ce but des flacons plats, connus sous le nom de boîtes de Roux, qui permeltent d'obtenir un développement extrêmement abondant de la culture.
Le sérum du cheval ainsi immunisé a acquis des propriétés remarquables : si l'on injecte à un animal de laboratoire, un singe par exemple, une petite quantité de ce sérum et qu'on lui inocule ensuite la peste, même à plusieurs jours de distance, il ne manifeste aucun malaise. Il est vacciné. Si on inocule d'abord le microbe et qu'on injecte le sérum ensuite, lorsque la maladie a commencé d'évoluer, l'animal guérit. Le sérum de cheval immunisé est donc à la fois un vaccin et un remède.
Les expériences de laboratoire ont montré qu'il suffit d'une quantité minime de ce sérum pour vacciner de petits animaux. Cinq à six gouttes injectées sous la peau d'une souris lui confèrent immédiatement une immunité qui peut durer plus de huit jours. On a donc songé à utiliser ce procédé pour préserver les individus sains dans les régions pestiférées.
Les premières vaccinations humaines furent effectuées par Yersin en Chine en 1895.
L'injection du sérum à l'homme, à la dose de 10 à 20 centimètres cubes, s'est montrée inoffensive et presque indolore. Rarement elle est suivie d'une élévation de température, qui dure quelques heures et s'accompagne de courbature ou de lassitude.
Ces accidents légers ne se produisent qu'avec le sérum de certains chevaux; il est aisé de reconnaître par un essai préliminaire l'innocuité du sérum qu'on doit employer.
Le procédé de vaccination par le sérum est pratique, facile à employer et d'un effet sûr. Parmi les observations qui démontrent son efficacité, nous pouvons citer le cas d'un Indou vacciné par nousmême à Maisur : cet homme habitait avec toute sa famille, composée de quinze personnes, une petite maison du centre de la ville. Seul des quinze habitants de la maison il consentit à se laisser injecter 10 centimètres cubes de sérum en septembre 1897. Dans l'intervalle des trente jours suivants, les quatorze personnes non vaccinées furent atteintes de peste, lui seul échappa à la contagion. Un cas aussi concluant est celui d'une famille annamite de Nha-Trang. Cette famille comprenait six personnes, dont trois furent vaccinées par Carré au cours de l'épidémie de 1898. Les trois membres non vaccinés moururent de peste, tandis que les trois vaccinés demeurèrent indemnes.
Î22 l'.-L. SI.MOM). PESTE.
La aéro-vaccination prosente malheureusement un défaut grave qui restreint dans une large mesure bcs applications: ces! La courte <1 1 1 1 « m de la protection qu'elle assure.
I)e> expériences *|u<* bous avons l'a i l « • - persounelleraenl dans les villes de l'Inde en 1897, nous avons tiré les conclusions suivantes :
« Le sérum confère une immunité immédiate, qui dure dix jours ou plus dans la plupart <les cas, mais qui, chez quelques individus., ne dépasse pas une semaine.
« La mortalité, parmi les individus atteints de peste qui ont subi la vaccination, est sensiblement la même que parmi les malades non vaccinés.
« En raison de la courte durée de l'immunité quelle confère, la séro-vaccination est difficilement applicable à loute la population dans un foyer.
« Par contre, elle constitue un procédé excellent pour certain- cas particuliers. »
Les expériences de séro-vaccination, en Annam,au cours de l'épidémie de Nha-Thang et en diverses autres contrées, ont confirmé ces conclusions.
Un des avantages les plus précieux de la séro-vaccination <i-l de conférer une immunité immédiate. Le fait qu'on ne peut citer un seul cas où, chez un vacciné, la peste se soit manifestée dans les trois jours qui ont suivi l'injection, autorise à admettre que, chez l'individu en période d'incubation, le développement de la maladie est arrêté court par le sérum. Ce procédé est donc à recommander tout spécialement aux personnes habitant une maison où s'est produit un cas de peste. On sait combien rarement ce premier cas demeure isolé; presque toujours, au moment où il se manifeste, d'autres habitants de l'immeuble sont déjà infectés.
La séro-vaccination est encore à recommander à tous ceux qui sont appelés à fréquenter temporairement des locaux où se sont produits des cas de peste, aux voyageurs obligés de s'arrêter dans une localité où sévit la maladie, en un mot à tous les individus exposés pendant une courte période à contracter la peste. C'est un auxiliaire précieux de la prophylaxie individuelle. L'injection vaccinale ne doit pas être renouvelée de peur de provoquer des accidents d'anaphylaxie.
Lymphe de Hafl'kine. — En 1896, llaffkine a appliqué à l'homme, en le modifiant légèrement, le premier procédé employé par Versin, Calmetle et Borel pour vacciner les chevaux, l'injection de culture de peste en bouillon tuée par la chaleur. Il préparait le vaccin de la façon suivante :
On Introduit du bouillon nulritif ordinaire dans un matras, et l'on y ajoute une petite quantité de beurre fondu ou d'un autre corps gras. Apre- stérilisation, on ensemence le microbe de Yersin. La culture pousse en stalactites, que l'on fait tomber au fond du rase
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par agitation lorsqu'ils sont assez développés, afin de permettre le développe nient de nouveaux stalactites sous la couche graisseuse. De cette manière, on obtient une culture extrêmement abondante. Après six semaines, on soumet les matras, dans un bain-marie, à une température de 55° environ pendant le temps nécessaire pour tueries microbes. Le liquide contenant les bacilles morts est alors réparti en tubes pour l'usage. C'est cette culture morte qui, additionnée d'une faible proportion (0,5 p. 100) d acide phénique, constitue le vaccin. La quantité injectée au début par Haffkine pour un adulte ne dépassait pas 2cmc,5. Plus tard, on a augmenté la dose et, au lieu d'une seule, on a fait deux injections successives à quinze ou vingt jours de distance. L'injection était pratiquée sous la peau du bras.
A la suite de l'inoculation, des phénomènes locaux et généraux se manifestent. Au niveau du point où Ton a pratiqué l'injection, on observe, au bout de cinq ou six heures, de la rougeur et un gonflement douloureux, parfois accompagnés de l'engorgement des ganglions correspondants. En même temps on constate une élévation de la température. L'individu ressent de la céphalalgie, de la lassitude et un malaise général. Bientôt la fièvre augmente et dépasse souvent 3(J°. Dans les cas ordinaires, elle tombe après quarante-huit heures, mais le gonflement douloureux et l'impotence fonctionnelle du bras peuvent persister huit à dix jours, parfois plus longtemps.
Les résultats de cette méthode, telle qu'elle a été appliquée durant les premières années par son auteur, se sont montrés assez inconstants. D'une façon générale, il semble que la mortalité ait été considérablement diminuée parmi les vaccinés.
La Commission d'enquête sur la peste dans l'Inde a émis les appréciations suivantes :
« La vaccination de Haffkine n'assure pas une protection absolue, mais elle diminue sensiblement le nombre des atteintes parmi ceux qui Tout subie.
« Elle réduit considérablement la mortalité parmi les vaccinés, non seulement du l'ait que le nombre des atteintes est diminué, mais aussi parce que la proportion des décès est moindre chez les individus qui prennent la peste après avoir été vaccinés.
« Elle ne semble pas assurer la protection durant les premiers jours qui suivent l'opération. »
Ou peut donc tirer de cette méthode des avantages appréciables pour la prophylaxie. 11 faut compter toutefois avec la répugnance que témoignent les individus pour une injection suivie d'accidents douloureux et d'incapacité temporaire de travail. Le procédé, surtout en raison de cet inconvénient, a été remis à l'étude dans divers laboratoires et notablement modifié.
Vaccin obtenu par cimilsion de cultures sur gélose i uées
par la chaleur. - Dès 1899, la Commission allemande à Bombay a reconnu la supériorité, sur le vaccin de Haffkine, des émulsions faites avec la culture en gélose. Le procédé <!<■ préparation qu'elle a préconisé n'esl autre que le procédé perfectionné par Houx, employé à l'Institut Pasteur depuis 1898 pour l'immunisation des chevaux. On recueille par raclage la culture développée en boîtes de Houx, et on la dilue dans l'eau physiologique en proportion telle que 100 centimètres cubes de l'émulsion contiennent 25 centigrammes de corps microbiens desséchés. Cette émulsion de microbes lues par l'exposition à G5° pendant trois quarts d'heure au bain-marie n'est additionnée d'aucun antiseptique. La dose vaccinale employée est de
1 centimètre cube, contenant 2^,5 de corps microbiens.
Cette méthode de préparation du vaccin a été adoptée par Oswald Cruz au Brésil avec de légères variantes. La dose d'émulsion est de
2 centimètres cubes, au lieu de 1 seulement, renfermant la même quantité (2n,g,5) de substance active. L'inoculation est faite à la région dorsale, au niveau de l'omoplate. En ce point la douleur consécutive est beaucoup moins marquée qu'au bras. Au Japon, Shiga a employé en grand un vaccin de même nature. L'injection d'émulsion sur gélose est suivie d'une réaction beaucoup moins importante que l'injection de lymphe de Haffkine. La réaction locale est peu intense, peu douloureuse et de très courte durée. Le mouvement fébrile très léger disparaît en vingt-quatre heures.
Méthode de Calmette. — Calmelte et Salimbeni ayant constaté sur la souris que, dans l'intervalle qui s'écoule entre l'inoculation et l'établissement de l'immunité, non seulement l'animal est sensible à la peste, mais que cette sensibilité est même exagérée, ont préconisé l'emploi simultané d'une petite quantité de sérum préventif et de la culture chauffée. Par ce moyen, le sujet serait mis à l'abri de la peste aussitôt après l'opération. C'est ainsi que procède Oswald Cruz au Brésil. On doit ajouter le sérum au moment de l'opération, pour empêcher qu'il neutralise les toxines vaccinantes par un longcontact avec elles. D'autre part, la quantité de sérum doit être minime, au maximum 2 centimètres cubes, pour ne pas gêner l'action immunisante de la culture chauffée. Enfin on doit éviter, dans la suite, de répéter l'injection de sérum de crainte d'accidents d'anaphylaxie.
Vraccin de Besredka. — A l'Institut Pasteur de Paris, Besredka a effectué des recherches en vue d'obtenir un vaccin qui présentât les avantages de la méthode préconisée par Calmette, tout en évitant les inconvénients qui résultent de l'association du sérum aux cultures chauffées.
11 utilise la propriété, mise en lumière par Ehrlich et Morgenroth, que possède toute cellule de fixer son anticorps à l'exclusion de toule aulre substance qui pourrait s'y trouver mélangée, lorsqu'elle
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est mise en contact avec cet anticorps. Les corps microbiens obtenus par raclage de cultures sur gélose de quarante-huit heures sont émulsionnés dans une petite quantité d'eau physiologique et tués par une heure d'exposition à la température de 60° au bain-marie. On verse ensuite l'émulsion dans un vase contenant un sérum antipesteux fortement agglutinant. Les microbes agglutinés tombent bientôt et forment un dépôt au fond du vase. Le sérum est décanté, et le dépôt est soumis à plusieurs lavages successifs dans l'eau physiologique. Les corps microbiens sont ainsi débarrassés de tout le sérum et ne conservent que l'anticorps qu'ils ont fixé pendant la mise en contact. L'émulsion de ces corps microbiens chargés de sensibilisatrice ou anticorps spécifique constitue le vaccin. La dose à inoculer à un adulte correspond à un poids de 5 milligrammes de corps microbiens desséchés.
Besredka a vérifié sur lui-même que l'injection de cette dose de microbes tués, double de celle qu'on injecte dans les autres procédés, ne détermine qu'une réaction locale et générale insignifiante. Elle évite donc l'inconvénient capital de la vaccination de Hafï'kine. Pour Besredka, l'absence de réaction générale résulte de ce que les corps microbiens sont débarrassés des produits toxiques contenus dans le liquide de culture ; l'absence de réaction locale est due à la présence de la sensibilisatrice fixée par les corps microbiens, grâce à laquelle la phagocytose de ces corps microbiens est très rapide.
L'immunité conférée par le vaccin aux animaux de laboratoire est établie au bout de quarante-huit heures environ. Elle persiste pendant plusieurs mois. Les propriétés manifestées par ce vaccin en laboratoire sont des plus encourageantes, et il aurait donné de bons résultats en Amérique. Il est à souhaiter qu'une vaste expérience sur l'homme puisse être réalisée dans un foyer de peste.
Vaccin de Lustig- et Galeotti. — Ces deux savants, au lieu d'employer les corps microbiens, ont cherché à en extraire chimiquement les substance toxiques qui constituent le vaccin.
A cet effet ils l'ont agir, sur les microbes obtenus par raclage des cultures sur gélose, une solution de potasse caustique à 0,75 p. 100 à la température d'environ 10°. Après un contact de douze heures, on neutralise la macération avec de l'acide chlorhydriquc. Il se forme un précipité floconneux qui est recueilli sur un filtre, desséché dans le vide et pulvérisé ensuite. Ce produit toxique constitue la substance vaccinante de Luslig et Galeotti. Sa toxicité est, à poids égal, moindre que celle des corps microbiens dont elle est retirée. On l'emploie à la dose de 2 à 3 milligrammes pour un adulte, dissoute dans une solution de carbonate de soude à 1 p. 100.
Vaccination par des microbes de peste atténués, vivants.
- Yersin et Carré, ayant constaté que la virulence du bacille pesteux
est variable, onl cherchée obtenirdes bacilles assez virulents pour (pic
526 P.-L. SI.MOM). — PESTE.
leur inoculation détermine ta vaccinatioi de l'anima] sans entraîner
d'accidents graves (1). Les résultais sur les rats et les singes onl été encourageants., et Yersin sVst inoculé lui-môme le microbe atténué sans éprouver d'accidents.
Toutefois il n'a pas appliqué la méthode dan- tes foyers épidé.
miques.
Kolle et Otto, à quelques années de distance, onl repris les expériences de Yersin et Carré et sont arrivés à des résultats analogues.
Strongaemployéce vaccinaux Philippines sur 200 individus. Aucun accident grave ne s'est produit.
Choix d'un procédé de vaccination. — Nous avons limité notre exposé aux procédés les plus importants et les mieux expérimentés ; il en existe encore d'autres. Comme on le voit, la question de la vaccination antipesteuse est en grande partie résolue. Si l'on ne possède encore aucun vaccin dont l'efficacité et la facilité d'application soient comparables à celles du vaccin jennérien, on a cependant le choix entre divers procédés susceptibles d'être utilisés comme auxiliaires de la prophylaxie. Auquel doit-on donner la préférence dans un cas donné ?
Nous n'avons rien à ajouter à ce que nous avons dit au Congrès médical de 1900 concernant l'emploi du sérum à titre préventif.
C'est un procédé de choix pour des cas particuliers ; toutefois ses applications sont limitées.
Le vaccin de Haffkine, en raison des accidents sérieux qu'il occasionne, doit céder le pas aux vaccins préparés avec les cultures sur gélose, qui ont donné au Brésil et au Japon d'excellents résultats.
Dujardin-Baumetz, qui s'est particulièrement occupé de la préparation des vaccins antipesteux à l'Institut Pasteur, estime que les émulsions de cultures chauffées ne provoquent qu'une réaction insignifiante et, par suite, qu'elles doivent être utilisées sans addition de sérum. Nous nous rangeons à cet avis et donnons la préférence au vaccin ainsi préparé.
Les autres procédés n'ont pas reçu jusqu'à présent des applications assez nombreuses chez l'homme pour fonder des conclusions définitives sur leur valeur. Nul doute que d'important^ progrès, dans cette question de la vaccination antipesteuse, seront encore réalisés dans un avenir prochain.
XVIII. — PROCÉDÉS DE DESTRUCTION DES MURIDÉS ET DES INSECTES PROPAGATEURS DE LA PESTE.
De l'étude que nous avonsfaile au triple pointue vue de l'hygiène, de Tépidémiologie et de la prophylaxie de la peste, il ressort que
1 \ SimoM) et Yeksin, C. R. du congrès intcrnationnal de médecine de Paris. 1900.
cette maladie épidémique est intimement liée à la présence, dans l'habitation, de rats, de puces et parfois de punaises. Nous nous sommes efforcé de mettre en relief cette vérité que l'hygiène et la prophylaxie se résument à la destruction des rats et des puces. L'étude des moyens dont l'homme dispose pour opérer cette destruction présente donc un très grand intérêt.