GÉNÉRALITÉS
La fièvre récurrente (Relapsing fever des Anglais, Riickfallfieber des Allemands) est une maladie infectieuse et contagieuse caractérisée par des accès fébriles en nombre variable, séparés les uns des autres par des périodes d'apyrexie. Elle est provoquée par un agent pathogène spécifique, le Spirochsela Obermeieri, découvert en 1868 par Obermeier, en Allemagne. Le parasite vit dans le sang et s'y multiplie pendant l'accès ; il disparaît de la circulation générale dès le début de périodes afébriles qui séparent les crises.
Dans ce qui suit, nous n'insisterons pas sur les caractères cliniques de la maladie, ni sur son évolution; nous n'exposerons que les connaissances acquises concernant sa microbiologie, son étiologie et sa prophylaxie, seuls sujets trailés dans cet ouvrage. Après avoir décrit la distribution géographique de la fièvre récurrente, nous résumerons les principaux caractères biologiques et morphologiques du spirochète qui en est l'agent provocateur, les modes qui assurent la transmission de l'infection, et nous finirons par quelques considérations sur les moyens prophylactiques les plus efficaces.
Distribution géographique. — On a observé des maladies fébriles ayant les caractères de la fièvre récurrente et provoquées par des spirilles, en Europe, en Amérique, en Afrique, aux Indes et en Perse.
Europe. — La spiriliose humaine existe en Russie, en Pologne, en Bosnie, en Herzégovine et en Roumanie. De ces pays, et en particulier de la Russie et de la Pologne, elle a été souvent transportée en Allemagne et en Autriche, mais elle ne semble pas s'y être fixée très longtemps; elle n'a existé que sous forme d'épidémies passagères. La fièvre récurrente a été, d'autre part, observée, à l'état endémique en Irlande, d'où elle fut très probablement charriée en Amérique.
Afrique. — La spiriliose humaine existe dans presque tous les pays situés sur le littoral de la Méditerranée; ainsi, elle a été constatée en
GENERALITES. 1 7— 537
Tunisie par Nicolle et Du doux (1) et par Lafforgue (2), en Algérie par Soulié et Gardon (3), et en Egypte par Phillips (4) et Sandwith (5). Mais c'est surtout dans le centre de l'Afrique que cette spirillose est le plus répandue et fut le mieux étudiée. On la rencontre dans le Haut- Congo, dans l'Ouganda, de même que dans l'Afrique orientale allemande, dans le Bas-Zambèze et l'Angola. L'Abyssinie n'en est pas exempte, comme le prouvent les recherches toutes récentes de Brumpt(6). Cet auleur, ayant reçu du pays de Dirredaoua (province de Harar) des Ornithodorus, acariens qui assurent la transmission de la fièvre récurrente africaine, en fit piquer des singes et leur transmit une infection à rechutes causée par des spirochètes.
Amérique. — La fièvre récurrente a été découverte en 1905 par Charles Norris (7) à New- York et fut étudiée dans tous ses détails par Novy et Knapp (8), Norris, Pappenheimer et Flournoy (9) et par Carlisle (10;.
Asie. — Nos connaissances sur la distribution de la spirillose humaine en Asie sont loin d'être complètes. Mackie (11) l'a observée aux Indes, en particulier à Bombay, et en a décrit le microorganisme: le Spiroc/iœta Carteri : la maladie y est très répandue et provoque une mortalité de 38 p. 100. Novy et Knapp pensent que le spirochèle de la fièvre récurrente des Indes est, par certains côtés, différent des parasites spirilles qui engendrent la récurrente d'Europe et d'Afrique. Enfin, en Perse, où YArgas persicus et Y Ornithodorus Tholozani sont répandus, Schneider (1*2) a observé une maladie fébrile ressemblant à la spirillose cyclique de l'homme; il pense qu'il s'agit d'une véritable fièvre récurrente dont l'agent pathogène serait transmis à l'homme par un des acariens mentionnés plus haut.
Quelles sont les relations qui relient entre elles les fièvres à rechutes observées en Europe, en Afrique, en Amérique et en Asie? S'agit-il d'une maladie unique, provoquée par un même parasite, ou bien d'infections assez rapprochées par leur symptomatologieet leur évolution, mais engendrées par des microorganismes qui, tout en ayant des ressemblances morphologiques, en diffèrent cependant par d'autres caractères?
(1) Nicolle et Ducloux, C. R. Soc. de biologie, 1905, vol. LVIU, p. 1133.
(2) Lafforgue, G. R. Soc. de biologie, 1903, vol. LVIII, p. 1132.
(3) Soulié et Gardon, Rullet. méd. d'Algérie, 1905.
(4) Phillips, St. Rarth. Hosp. Journ., 1905.
(5) Sandwith, Practitioner, Londres, 1907 (cité d'après Sobcrnheim).
(6) Brumpt, Rull. de la Soc. de pathologie exotique, 1908, vol. I, n° 7.
(7) Norris, Proced. of the New-York patli. Soc, 1905.
(8) Novy et Knapp, The Journal of the americ. med. Assoc, janv. 1906, p. 116. (9)Norris, Pappenheimer et Flournoy, The Journ. of infect. Diseas, 1906, vol. III,
(10) Carlisle, id., 1906, p. 233.
(11) Mackie, Lancet, 1907, vol. XI.
(12) Schneider, Rull. de la Soc. de pathologie exotique, 1908, vol. I, n° 7.
o38 C. LEVADITJ. — FIEVRES RECURRENTES.
La question a été étudiée au cours de ces dernières années et résolue grâce aux ('Indes expérimentales entreprises avec des spirochèles de provenance européenne, africaine et américaine. Comme nous le verrons plus loin, il est actuellement établi que, malgré l'uniformité de leur aspect morphologique, les divers spirochètes constituent des variétés à part, qui différent entre elles par des particularités d'ordre biologique. Ainsi, l'examen microscopique à l'état frais, ou après coloration, ne permet pas à l'observateur le plus exercé de distinguer les spirilles de la récurrente américaine des parasites de la fièvre à rechutes d'Europe : et cependant, si l'on s'adresse aux réactions de l'immunité, en particulier à l'état réfractaire acquis, et aussi à l'action exercée par les immunsérums sur les spirochètes in vitro, on constate que ces deux variétés de spirilles sont sensiblement dissemblables. Il en résulte que les diverses fièvres à rechutes, l'européenne, l'africaine, l'américaine, et très vraisemblablement aussi l'asiatique, sont des maladies à part, provoquées par des microorganismes particuliers et n'ayant de commun que leurs caractères cliniques et leur évolution.
//. - MICROBIOLOGIE.
Etant donné que les divers spirilles qui engendrent les fièvres récurrentes sont des variétés à part, nous les examinerons tour à tour, et nous essayerons, après en avoir exposé les principaux caractères, de les comparer, en insistant surtout sur les particularités qui permettent de les différencier.
§ I. — Fièvre récurrente d'Europe.
« Spirochœta Obermeieri ». — En 1868, Otto Obermeier (1) (de Berlin) découvrit des filaments mobiles dans le sang des malades atteints de fièvre récurrente, mais ne publia sa découverte qu'en 1873. Elle fut rapidement confirmée par de nombreux observateurs. Dans la suite, l'expérimentation ayant réalisé la transmission de la fièvre à rechutes aux singes (Carter, Koch, Metchnikoff) et, plus récemment, aux autres animaux de laboratoire, a facilité l'étude du spirochète découvert par Obermeier et a complété les observations faites sur l'homme.
Le Spirochœta Obermeieri se présente sous la forme d'un filament mince, allongé et régulièrement ondulé. Son corps est nettement aplati et rubanné, ses extrémités amincies se terminant par un filament plus ou moins allongé. Les ondulations, dont le nombre varie
(1) Obermeier, Centralblat fur med. Wissensch., 1873; Berl. hlin. Wochenschr., 1873 p. 152 ctsuiv.
FIEVRE RECURRENTE D'EUROPE. 17—539
de 6 à "20, sont profondes vers la partie médiane et plus aplaties vers les deux bouts. Cependant, la profondeur des tours de spires est sensiblement moins accentuée que chez le Treponema pallidum , agent pathogène de la syphilis, ou leSpirochœta dentium, saprophyte de la salive. Son épaisseur est de 0 [j.,39, ses dimensions longitudinales variant enlre 19 et 20 a. Par son aspect général, le parasite se rapproche d'une spirale ondulée; toutefois, on observe fréquemment des formes qui s'écartent du type habituel, cela suivant l'âge du spirille et son état de conservation.
Mouvements. — Le spirille de la récurrente est doué d'une vive mobilité; ses mouvements, décrits en 1873 par Bliesener (1), puis par Heydeureich (2), sont de trois ordres : mouvements de progression, de rotation et (Vondulation (mouvements pendulaires). Examiné à l'état frais, entre lame et lamelle, le spirille se déplace assez rapidement, en heurtant les globules rouges et les leucocytes qu'il rencontre sur son passage. En même temps, il tourne autour de son axe longitudinal, à la façon d'un pis de vis. Lorsque, après s'être arrêté, il se fixe par une de ses extrémités soit^ur un élément cellulaire, soit sur la lame ou la lamelle, il décrit des mouvements netlement pendulaires. Enfin, le parasite, tout en se déplaçanten avant ou en arrière, montre des ondulations latérales plus ou moins accentuées. Il est fréquent de constater que, pendant sa rotation, le spirille s'allonge netlement, pour se raccourcir lorsqu'il s'immobilise.
L'activité du spirille d'Obermeier est en rapport avec le moment où l'on puise le sang chez un animal infecté. En effet, au début de l'accès, lorsque le sang renferme peu de parasites, ceux-ci sont doués de mouvements très vifs, mouvements qu'ils conservent longtemps en dehors de l'organisme. Par contre, lorsque le sang est examiné à la fin de l'accès, au voisinage de la crise, les spirochètes offrent une mobilité beaucoup moins accusée et s'immobilisent assez rapidement in vitro. Cette moindre vitalité des parasites vers la fin de la période fébrile tient, d'une part, à leur âge et, d'autre part, à l'apparition des anticorps spirillicides dans le sérum (Voy. plus loin).
Parfois les spirilles pénètrent dans les hématies, se comportant à ce point de vue comme le Spirochœla gallinarum de Marchoux et Salimbeni, lequel, comme l'a vu Borrel (3), envahit les globules rouges de poule. On constate alors dans une hématie qui a presque complètement perdu son hémoglobine un spirille disposé circulairement et qui tourne rapidement autour du centre du globule.
Colorabilité. — Le spirille delà récurrente s:1: colore plus ou moins bien avec toute? les couleurs basiques d'aniline couramment em-
(J) Bliesener, Uefoer Febris recnrrens. Dissert. Berlin, 1873.
(2) Hbydenrbich, St-Petersburg. med. Wochenschr., 1876. Inaug. Dissert. St- Petersburg (d'après Wladimiroff).
(3) Borrel, Constatation inédite, confirmée par Provazek.
540 C. LKVADITI. — FIEVRES RECURRENTES.
Fig. 195. — Sang de rat contenant des Spirochœla Obermeieri. Coloration au Giemsa
(Oc. comp. n° 4, immersion 1/12 Zeiss).
Fig. 196. — Sang de rat contenant des Spirochœla Obermeieri. Coloration au Giemsa
(même grossissement).
ployécs dans la technique bactériologique ; on le met facilement en évidence en traitant des préparations de sang, préalablement fixées à l'alcool, par des solutions de bleu de méthylène ou de violet de gentiane. Un mode de coloration facile à employer est le suivant : après avoir étalé le sang sur des lames, on le laisse dessécher et on verse une petite quantité d'alccol que Ton flambe ; après refroidissement, on colore par une solution étendue de violet de gentiane. En élevant légèrement la température, on facilite la coloration du spirille. Les p.irasites apparaissent en bleu foncé sur un fond violet clair; les globules rouges et les leucocytes se colorent en violet foncé (1). Toutefois, ce procédé, très pratique lorsqu'il s'agit de la recherche; rapide des spirilles, ne saurait être appliqué quand on désire examiner les détails de structure ou les rapports entre les microbes et les éléments cellulaires. Dans ce dernier cas, il est préférable de s'adresser aux procédés dérivés de la méthode de Romanowski au bleu de méthylène-éosine.
Ainsi, Mamourowski (2) recommande d'employer séparément les deux solutions d'éosine et de bleu de méthylène que l'on utilise préalablement mélangées, dans la méthode de Romanowski. Les préparations, après fixation, sont colorées pendant plusieurs heures avec une solution alcoolique saturée d'éosine, puis pendant vingt à trente minutes, et en chauffant, avec une solution aqueuse de bleu de méthylène. Mais les procédés les plus employés sont ceux de Giemsa et de Leishman.
Méthode de Giemsa. — Les préparations sont fixées à l'alcool absolu pendant dix minutes, puis desséchées. On fait une solution colorante en ajoutant à 30 centimètres cubes d'eau de conduite, de préférence légèrement alcalinisée avec du carbonate de soude, de XXX à XXXV gouttes du liquide de Giemsa. On verse cette solution dans une boite de Pétri, et on y introduit les lames, la surface chargée de sang dirigée vers le bas, afin d'empêcher le dépôt de précipités. Après quinze à vingt minutes, la coloration est suffisamment avancée. On retire les lames, on les lave à l'eau courante, on les dessèche sur du papier buvard et on les examine directement. Les globules rouges sont teints en rose; les leucocytes ont leurs noyaux colorés en bleu et leurs granulations en violet ou rouge, tandis que les spirilles apparaissent comme des filaments bleu foncé.
(1) Un autre procédé rapide est celui recommandé par Gûnther (Fortschr. der med., 18SJ). Les préparations, desséchées et fixées dans une étuve chauffée à 75°, sont traitées pendant dix secondes avec une solution d'acide acétique, afin d'enlever l'hémoglobine aux globules rouges et d'empêcher ainsi leur coloration. La solution d'acide est aspirée à l'aide d'une pipette et, après dessiccation à l'air, on neutralise en versant à la surface de la lame de l'ammoniaque concentrée. On colore par une sjlution de violet de gentiane dans l'eau anilinée. On lave à l'eau et on dessèche.
(2) Mamourowski, Mediz. Rundschau, 1892, vol. XLII (d'après Wladimiuoff).