‹ Traité d'hygiène (volume 5)Chapitre 157 sur 224 · V. MORAX · texte numérisé non relu

V. MORAX

Ophtalmologiste de l'hôpital Larihoisière.

On donnait autrefois le nom cT «ophtalmie » à l'état d'inflammation [des parties découvertes de l'œil qui se traduit par de la rougeur, par fune sécrétion plus ou moins abondante et par des douleurs souvent très pénibles. Comme cette inflammation est plus particulièrement localisée à la muqueuse conjonctivale, tout au moins au début, l'école anatomique du xixe siècle substitua au terme d'ophtalmie celui de conjonctivite pour désigner ces mêmes afï'ections. Nous pouvons considérer les mots de conjonctivite et d'ophtalmie comme synonymes. Si l'usage a prévalu , lorsqu'on veut désigner expressément une affection définie, de se servir du mot « conjonctivite » comme dans la conjonctivite' blennorragique, conjonctivite à pneumocoques, etc., le terme « ophtalmie » est encore employé dans les expressions génériques d'ophtalmies contagieuses, d'ophtalmies du nouveau-né, etc.

Le groupe des ophtalmies contagieuses dont l'hygiéniste a plus particulièrement à se préoccuper comprend une série d'infections conjonctivales dont la transmissibilité est si manifeste que la notion de contagiosité a été admise bien longtemps avant la démonstration rigoureuse du caractère infectieux et transmisible de ces maladies. Les recherches récentes ont montré, dans un certain nombre d'espèces microbiennes définies, la cause unique des variétés de conjonctivite observées.

Lorsqu'on se reporte aux publications nombreuses du commencement du xixc siècle, alors que les armées d'Europe furent si gravement affectées par les ophtalmies contractées durant la campagne d'Egypte, on constate que la plupart des auteurs attribuent le développement de ces ophtalmies aux conditions atmosphériques ou climatériques : l'humidité de l'air résultant de la crue du Nil, le vent,

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le sable, la réverbération solaire, etc., sont tour à tour incriminés; le préjugé populaire du « coup d'air » cause d'ophtalmie a probablement pour origine des conceptions médicales erronées. Il est démontré, en effet, que ni l'état de l'atmosphère, ni les variations du climat, ni' la réverbération solaire ne sont susceptibles de provoquer l'inflammation que nous allons étudier.

L'observation attentive des conditions d'apparition de ces ophtalmies, les recherches faites pour en déceler les origines parasitaires ont permis d'établir que, dans l'étiologie de ces affections, l'élément contage était le seul dont il y eût lieu de tenir compte. Si Ton dépose sur la muqueuse oculaire humaine un des microorganismes, reconnus comme l'un des agents de ces ophtalmies : le gonocoque, le bacille de Weeks, le pneumocoque, le diplobacille, etc., on verra apparaître la maladie en l'absence de toute autre cause. Le contage expérimental seul a réalisé toutes les conditions d'apparition de la maladie naturelle.

Il existe toute une série d'agents infectieux susceptibles de se transmettre d'homme à homme et dont la survivance paraît étroitement liée à cette transmission. En effet, ces microorganismes n'offrent qu'une faible résistance à la dessiccation, à l'action de la lumière, de l'eau ou de la chaleur: ils ne se développent ni dans les humeurs ni sur les muqueuses des espèces animales ; il leur est donc impossible de végéter en dehors des muqueuses humaines. D'autre part, ces muqueuses s'enflamment toujours sous l'influence de leur présence.

Il est vrai que, dans un certain nombre de cas, la réaction inflammatoire causée par la prolifération de ces germes n'est pas très bruyante et qu'elle peut échapper à l'observateur superficiel. Il est néanmoins beaucoup plus facile de reconnaître les porteurs de germes conjonctivaux que les porteurs de germes pharyngés ou intestinaux.

Les mesures prophylactiques à l'égard de ces infections ne sont encore que timidement appliquées, et cependant nul doute qu'on n'obtienne des résultats remarquables et à peu de frais.

A cette catégorie de parasites microbiens appartiennent le gonocoque, le bacille de Weeks, le diplobacille de la conjonctivite subaiguë, qui sont les causes de beaucoup les plus fréquentes des inflammations des membranes oculaires externes. Il faut vraisemblablement en rapprocher aussi le parasite encore inconnu du trachome, la plus répandue à la surface du globe des affections oculaires contagieuses.

Il me semble de première importance de montrer les progrès scientifiques réalisés dans ce domaine depuis une vingtaine d'années. Comme conséquence de ces recherches, nous pourrons rattacher «liivctement l'ophtalmie à la cause qui la produit; au lieu de carac-

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tériser la maladie par l'aspect de sa sécrétion, variable pour une seule et môme infection, nous la définirons par l'agent microbien qui Ta engendrée et que Ton retrouve d'ailleurs aisément dans la sécrétion oculaire. Nous aurons ainsi :

Une conjonctivite gonococcique, causée par le gonocoque ;

Une conjonctivite aiguë contagieuse ou conjonctivite à bacilles de Weeks :

Une conjonctivite subaiguë diplobacillaire ;

Une conjonctivite à pneumocoques ;

Une conjonctivite à bacilles de Pfeifl'er ;

Une conjonctivite granuleuse ou trachome ;

Cette dernière forme seule n'a pas encore livré son secret étiologique, malgré toutes les recherches faites jusqu'ici.

Conjonctivite gonococcique ou blennorragique. — Le gonocoque de Neisser, qui provoque par son développement sur la muqueuse génito-urinaire des deux sexes une inflammation suppurative, détermine des lésions analogues de la conjonctive lorsqu'il est déposé sur la muqueuse oculaire, soit à l'état de culture, soit avec l'exsudat purulent qui le contient.

Pour que la conjonctivite blennorragique prenne naissance, il faut que le gonocoque y ait été apporté par un contact direct.

Envisageant rapidement la biologie du gonocoque, nous examinerons ensuite quelles sont ses différentes conditions naturelles de transmission.

Bien avant que l'on connût le gonocoque, la virulence du pus blennorragique avait été soupçonnée, et un certain nombre de cliniciens étaient fortement convaincus de la transmissibilité de l'urétrite, de la vulvo-vaginite. etc. Mais c'est à Piringer (1841) que nous devons les expériences les plus précises sur les conditions de la contagion. Les expériences de Piringer ont été faites sur des hommes ou des enfants, et le pus qui servait aux inoculations était emprunté à la muqueuse vaginale, utérine, urétrale ou conjonctivale. Le pus était recueilli avec de la charpie, puis mis en contact avec la muqueuse à infecter après un temps variable. Piringer observa un fait extrêmement important au point de vue de la prophylaxie des infections blennorragiques ; c'est qu'après trente-six heures le pus desséché a perdu toute activité. Si le pus a été conservé à l'abri de la dessiccation, son pouvoir infectant peut exister encore deux jours après le moment où on l'a recueilli et même jusqu'à soixante heures. Ce même auteur vit que, mise en contact avec de l'eau de conduite, la matière virulente perdait assez vite son pouvoir infectant. Il démontre enfin que, pour que l'ophtalmie éclatât, il fallait absolument que le pus parvînt à la conjonclive. Ces expériences et ces données ont été en grande partie vérifiées depuis lors, non plus avec le pus renfermant les gonocoques, mais avec ce microorganistne isolé en culture pure. Il

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s'agit en somme d'un organisme fragile comme le sonl la plupart de- microbes susceptibles d'infecter la muqueuse conjonctivale (bacille de Weeks, diplobacille, bacille de Pfeiffer, etc. . Même sur les milieux nutritifs qui conviennent le mieux à son développement, celui-ci ne se poursuit qu'à la température comprise entre 30 à 38°. Une fois la colonie développée, elle perd toute vitalité après trois à huit jours si le tube est retiré de l'étuve et placé à la température ordinaire. Si la colonie est exposée à la dessiccation, la vitalité disparait dans les mêmes conditions que se perd la virulence du pus desséché.

Ces caractères biologiques bien établis nous indiquent les conditions naturelles, en somme assez étroites, dans lesquelles peut se faire le contage.

La transmission sera le plus souvent directe en ce sens que le transport se fera par les doigts, par un objet de toilette, par une projection de liquide. On ne peut supposer la transmision par les poussières, par l'eau de lavage, etc.

Si le gonocoque n'a qu'une existence éphémère en dehors de l'organisme, il peut, par contre, végéter plus longtemps sur les muqueuses humaines et en particulier la muqueuse génito-urinaire. Dans les inflammations oculaires qu'il détermine, on ne le retrouve qu'autant qu'il existe des symptômes réactionnels, mais il disparait avec ceux-ci après deux, trois à six semaines au plus. Au niveau de la muqueuse utérine ou urétrale au contraire, on le voit parfois persister fort longtemps, des mois et des années, alors que les signes morbides ont complètement cessé, en apparence tout au moins. Ces infections latentes nous expliquent aujourd'hui de nombreux points qui paraissaient incompréhensibles dans l'étiologie des infections blennorragiques et entre autres le fait qu'une femme saine (en apparence) puisse transmettre à son enfant nouveau-né une ophtalmie gonococcique ou contaminer un urètre masculin.

a. Ophtalmie gonococcique du nouveau-né. — 11 est d'observation ancienne que les nouveau-nés sont exposés à contracter dv> inflammations des membranes oculaires externes débutant dans les dix à douze premiers jours de la vie. Ces inflammations aboutissent dans un assez grand nombre de cas à la cécité monoculaire ou binoculaire par destruction partielle ou totale des cornées. Le gonocoque cause la moitié des cas d'ophtalmies du nouveau-né, et c'est toujours lui qui produit les cas graves. Il est démontré que l'infection du sac conjonctival du nouveau-né a presque toujours pour origine l'infection gonococcique maternelle. Je dis presque toujours, car il existe un très petit nombre de faits où le gonocoque a été apporté par les doigts de la garde ou de la sage-femme. Ces cas exceptionnels ne diffèrent en rien dans leur étiologie de ce qui se passe chez les enfants ou les adultes, tandis que, pour le plus grand nombre, la conta-

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