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I. — CAUSES SOCIALES ET PROPHYLAXIE PUBLIQUE

Formation et extension des foyers vénériens. — Les maladies vénériennes sévissent sur toutes les régions du globe, quels que soient la latitude et le climat. Aucune autre pandémie, peut-être, ne possèdeà un aussi haut degré le don d'ubiquité; aucune race humaine n'est à l'abri de ses coups. A peine peut-on citer quelques ilôts dépopulation encore indemne situés dans des contrées non ouvertes au commerce.

La syphilis, autant que j'ai pu en juger, est très rare chez les Mois et les Khas, sauvages qui habitent les montagnes de lAnnam et du Laos. Elle serait inconnue, dit-on, chez certaines tribus du centre de l'Afrique, chez quelques peuplades papoues de la Nouvelle-Guinée. Mais retendue de ces territoires se restreint de plus en plus. Sans nul doute, ils finiront par être submergés, et Ton peut annoncer que, dans un avenir prochain, la syphilis régnera sur toute la surface de la terre.

Plus la population est dense, plus les contacts sont multipliés, et

(1) C. .Tunis, Presse méd., 5 mars inio, n° l<), p. 16i.

LE PÉRIL VÉNÉRIEN. — CAUSES SOCIALES. 1?— G'i7

parlant plus l'intensité de l'endémie vénérienne est grande. Aussi la syphilis fait-elle d'énormes ravages dans les contrées d'Extrême- Orient, en Chine, au Japon, aux Indes Anglaises et Néerlandaises. La presqu'île Indo-Chinoise est très éprouvée : au Siam, d'après Deuntzer, la syphilis atteint au moins 70 à 80 p. 100 des résidents mâles européens; parmi les Siamois de la classe la plus élevée, un homme exempt de la vérole est une rareté. La Birmanie et l'Indo-Chine française sont aussi fort maltraitées.

La fréquence de la blennorragie est excessive parmi les Annamites, les Abyssins, les noirs de la côte occidentale de l'Afrique et les indigènes de Madagascar.

Les facteurs étiologiques qui président à l'extension et à la dissémination des foyers d'endémie vénérienne sont les mouvements de population, commandés par les grands événements politiques militaires et économiques. Pour l'observateur auquel ces données historiques échappent, la marche en apparence capricieuse de la syphilis à travers un continent, ses recrudescences subites, ses périodes d'accalmie, sa répartition régionale, sont autant de faits qu'il constate sans en découvrir la cause. Quelques exemples feront comprendre combien ces faits sociaux contribuent à l'expansion des maladies vénériennes.

La côte orientale de la Chine, depuis Shanghaï jusqu'à Canton, est à la fois Tune des contrées les plus peuplées du globe et l'un des foyers les plus actifs d'endémie vénérienne. Des courants continus d'émigration ont rayonné, à diverses époques, de cet immense réservoir d'hommes sur tout l'Extrême-Orient et le Pacifique.

Or beaucoup de ces Chinois sont entachés de syphilis. Dans les régions où la population est clairsemée, au Laos, par exemple, il est facile de suivre les différentes étapes de la vérole dans sa marche envahissante. Une localité vient-elle d'être contaminée ? Une enquête établit ordinairement que la maladie a été importée par des négociants chinois.

Les expéditions guerrières dirigées par les Siamois contre les principautés laotiennes timides et sans défense ont beaucoup contribué à propager la syphilis dansle centre de la péninsule Indo-Chinoise.

Les places, situées le long du Mékong, où les conquérants tenaient garnison, sont toutes décimées par la vérole, bien que l'occupation ait cessé depuis 1893 ; dans certains villages laotiens, la moitié des habitants portent des traces évidentes de la syphilis.

En Afrique, ce sont les trafiquants arabes, ce sont aussi les porteurs engagés sur la côte occidentale par les explorateurs européens, qui ont inli'oduil la vérole jusqu'au centre du continent noir.

La syphilis semble avoir été inconnue des indigènes du Pacifique avant qu'ils aient pris contact avec les blancs. Quand on lit la relation des Voyages autour du monde du capitaine Cook, a la fin du

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xviii0 siècle, on reste convaincu que cesontleséquipages des vaisseaux navigant dans les mers du Sud qui ont importé la syphilis dans les archipels de la Polynésie, à Taïti, aux îles de la Société, aux îlesdes Amis. etc.

En Europe, quelques territoires ont été, jusqu'à l'époque contemporaine, à peu près épargnés par la vérole. En Serbie, nous apprend Périchitch (de Belgrade), le foyer était circonscrit, il y a une trentaine d'années, aux provinces orientales : aujourd'hui il couvre toute l'étendue du pays. Cette expansion de la syphilis a été grandement favorisée par les guerres de 1876-1877 entreprises contre les Turcs. « La Serbie orientale redevint le théâtre principal des opérations militaires. Et c'est là, au milieu de cet antique foyer syphilitique, que les armées se concentrèrent. Des familles entières du département de Knjagévatz et de Timok s'enfuirent à l'intérieur du pays. Dès lors la syphilis, ne connaissant plus de bornes, se répandit au milieu des populations encore vierges. Et, lorsque la guerre fut terminée, les soldats, victimes de la syphilis pendant la campagne, rentrèrent contaminés dans leurs foyers, qui, jusqu'alors, avaient été épargnés. Dès lors la Serbie entière était infectée. »

En Russie, la syphilis se répand sous forme épidémique dans les campagnes. Plusieurs facteurs étiologiques paraissent intervenir, entre autres les suivants. L'ouvrier des villes n'est pas un déraciné ; malgré lui, il reste paysan-propriétaire dans son village d'origine, car il ne peut vendre sa part de communauté. Il laisse ordinairement sa famille au pays natal, et, quand il revient, il contamine sa femme. Celleci transmet la syphilis à ses nombreux enfants et de plus aux nourrissons que ses voisines lui confient pendant qu'elles vont aux champs. L'incroyable promiscuité des moujicks a bientôt fait de créer un gros foyer. A chaque fête religieuse, —et elles sont nombreuses en Russie, — la population tout entière baise l'icône avec ferveur. Pendant la semaine de Pâques, les paysans s'embrassent longuement à trois reprises sur la bouche, chaque fois qu'ils se rencontrent, échangeant leurs germes morbides. La condition des ouvriers est si misérable qu'ils couchent quinze à vingt, côte à côte, sur la planche, dans une salle commune. Si l'un d'eux est reconnu syphilitique, il est impitoyablement chassé par ses camarades. Après avoir erré sans trouver un asile, il retourne au village, où il contribue à propager la syphilis (1).

Dans les États civilisés de l'Europe et de l'Amérique, bien des facteurs concourent indirectement à la diffusion des maladies vénériennes : tels sont les conditions sociales qui reculent l'échéance du mariage jusqu'à l'âge mûr, les entraves apportées par la loi aux unions précoces, les charges trop lourdes qui pèsent sur la famille, en regard des facilités de l'existence faites aux célibataires dans la

(1) Marcou, La syphilis du paysan russe. Arch. gén. de méd., 1903.

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