V. — PIED DE MADURA
SYNONYMIE. MycéLome, Fiiiujus de l'Inde, pied de
Cochin, périkal.
DÉFINITION. — Le pied de Madura est une affection qui atteint le plus souvent le pied, quelquefois la main, et est caractérisée par la formation de galeries et de fistules cratériformes dont s'échappe un liquide séro-purulent contenant des grains tantôt jaunâtres, tantôt noirs, pathognomoniques de la maladie.
AGENT PATHOGÈNE. — Les grains maduriques ont été pour la première fois bien décrits, en 1860, par Vandyke Carter, qui en reconnut la nalure parasitaire .Ils sont en général friables eteomposés par un véritable feutrage mycélien, très dense et résultant de l'intrîcation de filaments très ténus. Leur volume varie de celui dune tête d'épingle à celui d'un pois. Nous étudierons séparément une variété à grains pales ou jaunes, une variété à grains noirs et une variété très rare à grains rouges.
Variété a grains pâles ou jaunes. — C'est la plus fréquemment observée. La description et l'étude qu'a donnée Vincent en 1894 d'un cas observé en Tunisie ont servi de type à la plupart des descriptions classiques. Le parasite formant les grains se présente sous forme d'un mycélium très grêle de 1 [j. à 1 [-»-, 5 de diamètre. Les filaments qui le composent sont pourvus de ramifications réelles qui s'insèrent sous des angles variables au filament principal. Le protoplasma du mycélium prend bien les matières colorantes (Gram, Ziehl), mais présente des lacunes et des condensations qui lui donnent une apparence irrégulière. Dans certains points, dans la continuité ou près des extrémités des filaments, ces condensations forment des renflements (2 [j. environ) simulant des arthrospores, mais ne correspondent pas à des formes durables du parasite.
Sur des coupes ou sur certaines parties des frottis, on peut observer que les éléments constituants du grain offrent une disposition manifestement rayonnée, comme dans l'actinomycose ; mais on ne voit pas, comme dans celte dernière, de terminaison en crosse ou en massue. Certaines formes de dégénérescence, décrites
ACHALME. — MICKOHKS SAPROI'H YTKS.
récemment par Vincent, paraissent néanmoins s'en rapprocher.
Dans les cultures, la morphologie du champignon ne présente pas de modification, si ce n'esl que les filaments sont encore plus grêles (l ;j environ .
Mais, dans les cultures anciennes de quinze jours environ, on voit, dans les points en contact avec l'air, l'extrémité des filaments se cloisonner en segments réguliers, ovoïdes, plus larges que le filament mycélien lui-même. Ce sont là des rameaux fructifères, qui donnent rapidement naissance à des spores vraies, disposées en chapelet à l'extrémité de t'hyphe fertile. Ces dernières, d'un diamètre de 2 ij. environ, sont ovoïdes, très réfringentes et présentent, d'après Vincent,
Hg. 66. — Aspect microscopique d'une coupe de mycétome à grains noirs deBoufï'ard,les grains sontenchatonnésdans leur kyste fibreux ; grandeur naturelle (d'après Boudard).
Fig. 67. — Caractères des grains noirs de YAspergillus Bouffardi (d'après Bouïïard).
la particularité de se colorer facilement par les couleurs d'aniline et la méthode de Gram. Elles constituent les formes durables du champignon, qui peut ainsi se conserver très longtemps (plus de neuf mois dans le cas de Vincent). De même elles résistent quelques minutes à la température de 85°,alorsque les formes mycéliennessontdétruites par un chauffage de trois minutes à 60°.
Les meilleurs milieux pour l'obtention des cultures semblent être les infusions végétales (foin, pommes de terre) étalées en couche mince dans des flacons d'Erlenmayer et de manière à ce que l'aération soit largement assurée ; le Streptothrix Madurœ est en effet essentiellement aérobie. Dans de bonnes conditions de culture, on peut obtenir, au bout d'un mois, des grains gros comme des pois, se colorant en rose, ou môme en rouge dans les parties au contact de l'air. Souvent la surface du liquide finit par se couvrir d'une elïlorescence blanche très délicate formée par des spores.
Sur lait, le parasite pousse assez bien, mais sans le coaguler. Le milieu se peptonise très lentement.
La gélatine n'est pas liquéfiée ou du moins ne l'esl que d'une
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manière inconstante. Sur gélose, on obtient des colonies ombiliquées de la grosseur d'un pois, et qui deviennent d'un blanc mat après avoir présenté une coloration légèrement rosée. Sur pommes de terre, la culture est plus caractéristique et présente une coloration rose qui peut aller jusqu'au rouge foncé si la pomme de terre est très acide. L'addition d'acide tartrique aux milieux favorise l'apparition et l'intensité de la coloration (Vincent).
La température optima des cultures est 37°.
L'inoculation sous-cutanée, intraveineuse, ou intrapéritonéale, n'a donné aucun résultat chez le cobaye, le lapin, lepigeon, la poule, le chien et le mouton (Nocard).
Cette description si précise de Vincent peut-elle s'appliquer à tous les cas de pied de Madura, ou faut-il admettre que le syndrome peut être produit par plusieurs espèces microbiennes? C'est dans le sens de cette dernière conclusion que l'on serait tenté d'interpréter les discordances manifestes qui existent entre les divers auteurs dans les détails plutôt que dans les grandes lignes de la description du parasite. Néanmoins les examens microscopiques de Kanthack, Boyer et Surveyor, Hewlet, Unna, Jeanselme, rapprochent davantage le microorganisme du champignon de l'actinomycose par la constatation de la présence de renflements en crosse à la périphérie des grains. De même les études de Legrain en Algérie, de Delbanco en Amérique, ne permettent pas d'identifier avec l'espèce de Vincent les parasites qu'ils ont observés, à moins que l'on admette des variations polymorphiques considérables. De même Musgraeve et Clegg ont décrit aux îles Philippines, sous le nom de Streptolhrix (Discomyces) Freeri, une espèce ou variété se distinguant du Streplothrix Madurœ (Vincent) par une croissance plus rapide et une plus grande virulence.
De toutes manières, ces diverses descriptions sont assez concordantes pour permettre d'affirmer que ces diverses variétés ou espèces appartiennent au même genre de champignons inférieurs. La division des rameaux et le mode de fructification décrits par Vincent dans les cultures doivent faire ranger le parasite du pied de Madura dans le groupe des hyphomycètes et le genre Oospora. Dans un remarquable travail, Sauvageau et Radais ont en effet démontré que le genre Streptolhrix devait être classé parmi les hyphomycètes et englobé par le genre Oospora. Le champignon du pied de Madura doit donc porter le nom de Oospora Madurœ ou de Discomyces Madurœ, qui doit être substitué au nom de Steplothrix Madurœ que lui avait donné Vincent.
Variété à grains noirs. — La divergence d'opinion était encore plus marquée en ce qui concerne la nature du parasite du mycélome à grains noirs. Les observations de Le Dantec, Savtschenko, Berestnew, qui ne trouvèrent dans les grains trufi'oïdes que des bactéries
ACIIALME. — MICROBES SAPROPHYTES.
exclusion de toul filament mycélien, suscitèrent quelques 'origine mycosique du pied de Madura à grains noirs.
en amas a doutes sui
Mais l'accord est à peu près fait maintenant sur le point qu'il s'agi sail là d'infections secondaires. Les travaux de Wright, Laveran, Bruas, Bouffard, Brumpt, Nicolleet Pinoy, ont établi dune manière à peu près définitive que le mycétome à grains noirs était dû à certaines espèces microbiennes assez éloignées de celle qui provoque le mycétome à grains pâles. Elle en diffère principalement par le diamètre plus considérable des éléments mycéliens, 3 à \ u contre 1 u à J fj., 5.
Les cultures obtenues par Bruas, Bouffard, sur banane, mimosa, dourah, ont permis d'étudier plus complètement le mode de fructification.
Gh. Nicolle et Pinoy, partant
Fig. 68. — Grains blancs du mycétome à lndiella Reynieri (45/1) (d'après Brumpt).
d'un mycétome tunisien, n'appartenant franchement ni à la variété blanche ni à la variété noire, ont pu obtenir des cultures absolument caractérisées d'un champignon qu'ils ont identifié avec YAspergillus (Sterigmatoeystis) nidulans, dont ils considèrent leur microorganisme comme une variété. Ils ont même réussi à reproduire par son inoculation chez le pigeon un mycétome à grains franchement noirs. La couleur, d'après ces auteurs, semble due dans certains cas à la formation de spores conidiennes.
L'existence de formes de pied de Madura dues à des mucédinées, semble donc hors de doute. C'est à cette conclusion qu'arrive Brumpt dans sa thèse contenant de nombreux documents histologiques auxquels le critérium des cultures fait malheureusement le plus souvent défaut.
Alors que Vincent voudrait que l'on conservât le nom de pied de Madura à la maladie produite par le microorganisme qu'il a découvert
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et que Ton nomme mycélome les affections s'en rapprochant cliniquement, Brumpt les décrit toutes sous le nom de mycétomes et distingue :
Parmi les mycétomes à grains blancs :
La forme la plus fréquente due au parasite de Vincent : Discomyces Madurœ ;
Une forme qui ne serait autre qu'une localisation de l'actinomycose et liée au développement de YOospora {Discomyces) bovis ;
Le mycétome de Gh. Nicolle et Pinoy, causé par YAspergillus (Slerigmatocyslis) nidulans var. Nicollei ;
Certains mycétomes dus à des mucédinées (non cultivées) pour lesquelles Brumpt crée le genre Indiella et qui comprend les espèces /. Mansoni, I. Renyeri, I. Somaliensis.
Parmi les mycétomes à grains noirs, il considère que les uns sont dus au parasite étudié par Wright, Laveran, Nicolle et Pinoy, qui se rapproche du genre Oospora et pour lequel Brumpt crée le genre Madurella et l'espèce ,1/. Mycetomi, et que les autres sont causés par des mucédinées, parmi lesquelles YAspergillus nidulans et YAspergillus Bouffardi. Lorsque des cultures auront été obtenues, il y aura probablement lieu à la revision de ces genres et espèces.
Variété à grains rouges. — A peine mentionnée par quelques auteurs, cette variété semble très rare. On l'a considérée comme un aspect un peu spécial des variétés précédentes. Une observation, recueillie à Saint-Louis par Pelletier et dont l'examen microscopique a été fait par Laveran, semble devoir lui donner une certaine spécificité pathogénique. Le parasite était représenté dans ces cas par des zooglées colorées formées par un Micrococcus d'un diamètre de Ou, 7 environ, prenant le Gram et auquel Laveran donne le nom de Micrococcus Pellelieri. Il n'y a pas eu de cultures.
Après ce que nous venons de voir sur le déterminisme des diverses variétés de mycétome, nous n'insisteronspas sur l'opinion des auteurs qui admettent l'unicité du pied de Madura et prétendent qu'il s'agit là d'une môme affection à diverses phases de développement. Si les lésions histologiques et le syndrome clinique sont identiques, quelle que soit la couleur des grains, la pluralité du parasite semble maintenant bien établie, bien que les expériences de Gh. Nicolle et Pinoy montrent qu'il ne faut pas attribuer une valeur trop absolue à la couleur des grains du mycétome, cette couleur étant due principalement à l'action de la tyrosinase.
DISTRIBUTION GÉOGRAPHIQUE. — Le mycétome est endémique dans un certain nombre de districts de l'Inde anglaise. Madura et Cochin sont les principaux centres ayant donné leur nom à la maladie: mais on observe des foyers importants à Hirsar, Ajmeer, Delhi et dans plusieurs localités du Pundjab, du Gachemir et du Rajputana. Il est à noter que ces divers points sont séparés par de
Traité d'hygiène. XVII. — 9
ACHALMi:. — MICROBES SAPROPH YTKS.
vastes régions comme
le Bas-Bengale, qui sonl restées complètement indemnes. De même le mycétome n'a jamais été >ii^nnlé sur la côte orientale «le la péninsule Gangétique.
En Asie, on a également signalé sa présence dan- la presqu'île indo-chinoise, principalement en Cochinchine.
Tout le nordde l'Afrique fait partie du domaine du mycétome, qui intéresse principalement le Sénégal, la (iuinée, le Soudan, l'Algérie,
la Tunisie, l'Abyssinie, la cote des Somalis, Madagascar et la Réunion.
Enfin quelques cas ont été signalés en Amérique, principalement aux Antilles, à la Guyane et dans les divers États de 1 Amérique centrale. Quelques observations ont été également recueillies dans le sud des États-Unis.
Au sujet de la distribution géographique des deux variétés, on myces Mad u rse avec filaments radiés peut dire que le mycétome à (d'après Scheuler). grains pâles est le plus fréquent
dans l'Inde et en Algérie. La variété à grains noirs est au contraire plus répandue sur les côtes occidentales et orientales d'Afrique. Les deux variétés ont été observées à Madagascar.
CONDITIONS INDIVIDUELLES. — Le pied de Madura est une maladie endémique propre à l'espèce humaine. Le parasite doit être un champignon saprophyte, qui, comme celui de l'actinomycose, existe à la surface du sol dans certaines régions et est introduit sous la peau, à la faveur d'un traumatisme quelconque. Les épines des végétaux et spécialement du mimosa semblent être les agents d'inoculation les plus répandus, et cette hypothèse est corroborée par la prédilection de la maladie pour le pied ou la main et sa fréquence chez les agriculteurs qui marchent pieds nus. Colebrook a remarqué que tous les cas traités par lui venaient de localités à cotlon soil (terres à coton).
Fig. 70. — Coupe d'un grain de Disco-