ANCIENS INFECTÉS
L'injection sous-cutanée, précieuse dans un accès pernicieux, présente l'inconvénient d'être douloureuse, de laisser des indurations et parfois de provoquer des abcès (même quand toutes les précautions d'asepsie ont été prises). Elle favorise enfin, au moins dans certains pays, le développement du tétanos (1). Des recherches de Kleine on peut conclure que l'excrétion de la quinine injectée sous la peau se fait très lentement : son action est donctrès prolongée, ce qui est un avantage.
En dehors des cas graves, le mode d'administration de la quinine le plus indiqué est l'ingestion par la bouche : les muqueuses gastrointestinales absorbent complètement les sels de quinine solubles. L'état de réplétion de l'estomac n'est pas un obstacle à l'absorption.
Au point de vue de la pratique, l'administration de la quinine aux enfants, qui forment la plus importante partie du réservoir de virus, soulève de grandes difficultés, en raison de l'amertume du médicament et de l'impossibilité de le faire absorber aux jeunes enfants sous forme de comprimés ou de cachets. L'euquinine, qui est un éthyl-carbonate de quinine, offre l'avantage d'un goût supportable, mais aussi l'inconvénient d'un prix élevé, encore majoré par l'obligation où l'on se trouve de donner l'euquinine à doses plus élevées que les autres sels de quinine. L'aristochine a donné de bons résultats. On fabrique en Italie (2) des chocolatines au tannate de quinine qui cachent en grande partie l'amertume du médicament. Ici aussi se pose la question du prix de revient. Nous avons songé (3) à mettre en suspension les sels de quinine ordinaires, en poudre, dans de l'huile d'olive. La dose nécessaire à un jeune enfant (0sr,l5 environ) se met facilement en suspension dans une cueillerée à café d'huile. On a soin que la poudre ne touche pas aux bords non huilés de la cuiller et qu'elle soit immergée sous une couche d'huile; l'amertume du médicament ingurgité de la sorte est tout à fait masquée. Il faut préparer la cuillerée d'huile à la quinine au moment même de l'ingestion, et surtout ne pas émulsionner la quinine dans l'huile.
Mesures propres à modifier le réservoir de virus. — L'amélioration du réservoir de virus ne dépend pas seulement d'une quininisation attentive et régulière : elle relève aussi des conditions générales de la vie de la population. L'enrichissement d'une région y est toujours suivi d'un recul du paludisme : les cultivateurs vivant dans l'aisance se nourrissent, se logent et se vêtissent mieux;
(1) H. Vincent, Tétanos et quinine. Ann. de VInst. Pasteur, t. XVIII, n° 12, déc. 1904, p. 748. — Vincent conseille d'injecter préventivement du sérum antitétanique en même temps que la solution de quinine aux paludéens porteurs de plaies anfractueuses ayant pu être souillées par le bacille du tétanos.
(2) Atti délia Soc. d. Mal., t. VI, 1905, C. Martinotti et G. Castellini, p. 87-94; E. Modigliani, p. 95 à 104.
(3) Ed. et Et. Sergent, Ann. Inst. Past., t. XX, avril 1906.
Thaité d'hygiène. XVII. — 21
ils se fatiguent moins, prennent des .distractions salutaires et peuvent entreprendre quelques petits voyages, enfin user largement des médicaments, des réconfortants et de la quinine.
Ils offrent ainsi une plus grande résistance à l'infection et à la réinfection.
L'hygiéniste ne peut, en général, que constater ce rapport inverse entre la prospérité d'un pays et son paludisme, mais par cette constatation même il fait naître l'espoir. Toutes les formes de la lutte contre la misère doivent dans ce but être encouragées.
Pour ce qui concerne la prophylaxie personnelle, les paludéens doivent se préoccuper de conserver intacte leur force de résistance ; ils doivent donc s'astreindre à l'observation des règles de l'hygiène générale, qu'il ne convient pas de développer ici : hygiène de l'alimentation, de l'habitation, des vêtements, hygiène aussi du travail et du mode d'existence ; sur toute chose les excès doivent être évités.
De pair avec le progrès matériel, le progrès des mœurs etle passage à une civilisation plus haute influent grandement sur les conditions du paludisme. Le goût de la propreté, l'aversion pour tous les ectoparasites et pour la cohabitation étroite de familles entières dans un même local, le souci de la santé et des médications régulières, toutes ces habitudes, inconnues des indigènes des pays fiévreux, même de race européenne, constituent la première conquête nécessaire pour assurer et renforcer la guérison des anciens fiévreux. De ce côté, l'hygiéniste est moins désarmé, car il peut agir par l'éducation. Il enseignera que le paludisme est évitable et curable, que, si les rechutes d'une première atteinte sont inéluctables, on peut du moins en diminuer le nombre, la fréquence et la gravité : que l'ancien infecté doit non seulement se soigner en temps convenable, mais qu'il faut craindre surtout les réinfections, car ce sont elles qui mènent l'individu à la cachexie et perpétuent pour l'espèce le réservoir de virus.
En somme, le relèvement moral et matériel des populations fiévreuses augmente la résistance des anciens malades à leur infection, facilite leur guérison et, par cette modification du réservoir de virus, constitue un des facteurs les plus précieux d'un gain permanent contre le paludisme.
Tant que la guérison n'est pas consolidée, les anciens fiévreux doivent être éloignés autant que possible des personnes indemnes et sensibles.
Isolement. — Une règle fondamentale pour les indemnes en pays fiévreux doit consister dans le choix d'une habitation ou d'un campement aussi éloignés que possible du réservoir de virus. Cette prescription est malaisée à remplir dans les pays peuplés d'Européens, ou bien dans les pays coloniaux, lorsqu'il s'agit d'entreprises agricoles, d'expéditions, où la main-d'œuvre, les escortes ne peuvent pas être