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IV. -ÊTIOLOGIE

Période antérieure à la connaissance dos microbes. —

Toute maladie qui prend le caractère épidémique, alors même qu'elle fait moins de victimes qu'une afl'eclion chronique régulière el persistante, frappe plus vivement l'esprit des populations atteintes el des médecins qui les observent. La fièvre jaune, qui se montre si brusquement, qui semble faire choix des nouveaux venus ei «les plus robustes, dont la marche est si rapide et l'allure parfois si dramatique, devait attirer l'attention tout particulièrement. Chaque observateur s'est appliqué à exposer une hypothèse qui, mieux que celles •de ses devanciers, explique l'origine de la maladie, sa marche, la gravité et la durée des épidémies.

Vivant au milieu de populations ennemies, auxquelles, en raison de l'inconnu qui planait autour d'elles, on était porté à attribuer des connaissances secrètes et un peu merveilleuses, les premiers occupants de l'Amérique considérèrent la fièvre jaune comme due aux maléfices des Indiens ou à l'empoisonnement des sources.

Petit à petit, au fur et à mesure de la pacification, l'opinion se modifia, et on en chercha la cause autour de soi.

Successivement on accusa l'eau de boisson, le genre de nourriture et, en particulier, les fruits, l'air, les miasmes, l'humidité, la chaleur, etc., tout y passa. Et l'on restait toujours aussi désarmé devant la fièvre jaune.

Recherches d'une bactérie. — Dès que Pasteur fit connaître le rôle des infiniment petits dans la production des maladies, on s'efforça de trouver un germe spécial dans cette maladie à laquelle paraissait si bien convenir une étiologie microbienne. Les premiers chercheurs, encore peu éclairés sur cette science toute nouvelle du microscope, firent plutôt preuve de confiance en elle que de discernement scientifique. Le Micrococcas xanthogenicus de Domingos Freire (1) et le cogumelle de J.-B. de Lacerda (2) avaient vraiment des formes fantastiques ; leur polymorphisme si surprenant s'expliquait par ce fait que les auteurs reconnaissaient leur microbe dans tous les éléments étrangers répandus dans les préparations.

Avec Finlay et Delgado (3), Le Dantec, Sternberg (4), Havelburg 5 et Sanarelli (6), nous entrons vraiment dans le domaine delabactério-

(1) Domingos Freire, Recueil des travaux chimiques, suivi des recherches sur la cause, la nature et le traitement de la fièvre jaune, Rio-de-Janeiro. 1880; Doctrine microhienne de la lièvre jaune et ses inoculations préventives, 1885.

(2) J.-B. Lacerda, Gaz. des hôp., 1888.

(3) C. Finlay et Delgado, Arch. de méd, nav , nov. L888.

(4) G. Sternberg, Report of the etiology and prévention of yellow fever, Washington, ixoo.

(5) W. Havelburg, Ann. Insl. Paul., juin 1S97.

i6) J. Sanarelli, Étiologie et pathogénie de la fièvre jaune. Ann. Insl Pasteur, 1897. — Monographie sur la fièvre jaune, Paris. 1897.

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logie. Mais les germes décrits par ces auteurs, microbes de hasard ou bactéries banales, se sont montrés, môme alors qu'ils étaient pathogènes, incapables de reproduire la maladie. Leur découverte n'a apporté aucun éclaircissement dans la marche des épidémies et n'a fourni aucune méthode prophylactique. Pour plus fameux que ses devanciers, le bacille ictéroïde de Sanarelli n'a pas moins fini par aller rejoindre dans l'oubli ses moins illustres congénères.

Observations des médecins brésiliens. — Aucun de ces microbes, même le dernier venu, n'était capable d'expliquer les phénomènes que depuis si longtemps avaient remarqué les médecins brésiliens. Il était de notoriété courante parmi eux que la fièvre jaune ne se contractait pas la nuit et qu'elle n'était pas contagieuse. Ces remarques, dont la justesse a été depuis scientifiquement reconnue, s'étaient imposées à l'esprit des observateurs brésiliens à cause de la situation spéciale dans laquelle ils se trouvaient.

La ville de Rio-de- Janeiro est construite au bord dune immense baie entourée d'une ceinture de hautes montagnes. Au nord de la baie, à 800 mètres d'altitude, sur un plateau dominant une de ces chaînes, est construite la ville de Pétropolis, indemne de fièvre jaune.

Elle sert de villégiature d'été aux Brésiliens riches et de séjour permanent à de nombreux commerçants et industriels européens, qui descendent chaque jour dans la capitale pour leurs affaires.

De mémoire d'homme on n'a jamais connu un de ces diarios, comme on appelle ces voyageurs quotidiens, qui ait été atteint de fièvre jaune, alors même qu'il restait la journée entière dans la ville, aux époques des plus graves épidémies. Fréquemment, au contraire, on a vu la maladie frapper ceux qui, pour leurs affaires ou leurs plaisirs, s'étaient exposés à passer la nuit à Rio-de-Janeiro. Atteints quelques jours plus tard, ces imprudents pouvaient rester impunément dans leur famille à Pétropolis et y faire toute leur maladie sans contaminer personne.

Théorie culicidienne. — Toutes ces observations, assises sur l'expérience d'un très grand nombre d'années, ne s'expliquaient guère si Ton admettait comme responsable, de la fièvre jaune l'une quelconque des bactéries décrites. Elles sont devenues au contraire parfaitement compréhensibles quand a été établie l'origine culicidienne de la maladie.

En 1848, le Dr Nott (1) insista sur la non-contagiosité de la fièvre jaune et admit qu'elle devait être transmise par un insecte qui pouvait bien être un moustique.

En 1853, Daniel de Beauperlhuis, ainsi que le fait ressortir Ai-. Agramonte, accuse nettement de transmettre la fièvre jaune,

(1) J. Nott, On the nalural story of yellow fever. Med. sec. decen., 1871.

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FIEVRE JAUNE

le moustique aux pattes tachetées que, le premier, il désigne comme une espèce domestique.

Mais c'est surtout Carlos Finlay (lj qui, dès 1881, soutint avec énergie la théorie culicidienne.

Il avait remarqué le rapport étroit qui existait à Cuba entre les épidémies de lièvre jaune et la présence, l'époque de multiplication et l'abondance de moustiques tigrés de l'espèce Culexmosquilo R. D. Il en avait déduit des observations judicieuses qui lavaient conduit à des essais de transmission expérimentale de la maladie. Sans

Fig. 175. — La baie et les environs de Rio-de-Janeiro.

doute ces expériences ne sonl pas inattaquables dans leur conduite et leurs conclusions ; sans doute les moustiques qu'il employait ne s'étaient pas infectés au moment où il l'avait cru, mais il n'en est pas moins certain qu'il a réussi nettement à transmettre la lièvre jaune. L'exposé de ses tentatives de vaccination par piqûres de moustiques n'apporte évidemment pas au lecteur la conviction que l'auteur avait en l'écrivant, mais il est hors de doute que Finlay a prévu un mode de vaccination qui certainement existe dans la nature, que

(1) C. Finlay, El mosquito hipoteticamente considerado conio ayente de transmission de la fiebre amarilla. Ac. de la Havane, t. XVII, 1881. Arch. de méd. nav., avril 1883. — Lettre au directeur des « Archives de médecine navale ». Arch. méd. n&v., mai 1884. — Statistiques des inoculations annuelles. Arch. méd. nav., 1891.

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nous ne savons pas reproduire, et qui joue un rôle très important dans l'immunité acquise par un séjour aux pays où la fièvre jaune est endémique.

Commission américaine. — La perspicacité et l'esprit d'observation du savant Cubain l'avaient conduit à bâtir de toutespièces l'histoire étiologique du Typhus amaril; mais son plus beau titre de gloire est l'influence qu'il a exercée sur la Commission américaine envoyée à Cuba en 1899 pour y étudier la fièvre jaune.

Cette Commission se composait de trois Américains : Walter Reed, J. Carroll, Lazear, et d'un Cubain, le Dr Agramonte, dont les travaux bactériologiques antérieurs (1) avaient démontré, contrairement aux recherches de Wasdin et Geddings (2), l'absence du bacille de Sanarelli dans les tissus des cadavres de jauneux.

La Commission continua les recherches d'Agramonte en poursuivant l'examen du sang des malades. Jamais le bacille ictérode n'y fut rencontré. D'ailleurs, la Commission, comme antérieurement lavaient vu Reed et Carroll (3), lui reconnut des propriétés pathogènes comparables à celles du bacille du Hog Choiera, mais non point à celles du virus qui causait la fièvre jaune.

Dans un mémoire très modeste et tout à son éloge, la Commission avoue qu'elle se trouve alors perplexe.

Va-t-elle essayer de découvrir, comme l'ont fait les chercheurs dont elle suit la trace, une bactérie nouvelle dans la flore si riche des cadavres ou de l'intestin des malades?

Elle recule devant l'effort considérable et peut-être si vain qu'il lui faudra faire. Il lui paraît préférable de rompre avec les traditions bactériologiques et de suivre Finlay dans la voie qu'il avait ouverte. L'étiologie culicidienne n'avait jusqu'alors pas fait un pas, et toute la peine que s'était donnée le savant Cubain pour convaincre le monde savant avait échoué devant l'indifférence générale.

La Commission américaine a le grand mérite de ne pas avoir fait fi de cette théorie si délaissée. Il est vrai de dire que, depuis 1881, où Finlay l'avaitémise pour la première fois, la science avait marché. Les mémorables travaux de Ross sur la transmission du paludisme par les Anophèles avaient montré que les insectes, jusqu'alors considérés comme simplement gênants, pouvaient devenir dangereux.

D'autre part, une observation faite par Carter en 1898 (4) aux envi-

(1) Aristide Agramonte, Report of bacteriological investigations upon yellow i'ever. The médical News, 19 févr. 1900.

(2) Wasdin et Geddings. Philadelphie médical journal, 27 oet. 1900.

(3) W. Reed et J. Caroll, A comparative stndy of the biological characters and pathog'enesis of Bacillus X (Sternber^), Bac il lu s icteroides (Sanarelli) and the Hogcholera bacillus (Salmon and Smith). The Journal of expérimental médiane, 15 déc. 1900.

(4) Henry Carter, A noie on the inlerval betwecn infecting and secondary cases of yellow I'ever. New-Orléans mal. Journ., mai 1900.

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rons de la Nouvelle-Orléans avait beaucoup frappé les membres <!<■ la Commission américaine el avait encore assuré leur confiance dans les expériences qu'ils allaient entreprendre.

Carter avait vu se déclarer dans un petil hameau tout à fait isolé un cas de fièvre jaune importé de la ville. La maladie évolua entièrement sans que personne fût contaminé dans l'agglomération pendant environ deux semaines. A partir de ce moment, des cas nouveaux commencèrent à se produire, et leur nombre ne larda pas à se multiplier rapidement. Toute personne sensible qui du dehors venait s'établir dans le hameau était prise de fièvre jaune de vingt-quatre heures à cinq jours après son arrivée. Tous ces faits plaidaient en faveur de la contamination par un insecte et semblaient indiquerque, chez l'agent de transport, il y avait, comme dans le paludisme, un stade de développement des germes nocifs.

Expérience préliminaire. — Les expériences de Finlay avaient été faites sur l'homme sans accident. La Commission estima que, par cette innocuité antérieure, elle était autorisée à opérer sur l'homme. Elle reçut de Finlay lui-même des œufs de Culex mosquito. Ces œufs, éclos au laboratoire, donnèrent naissance à un certain nombre de moustiques. De ces insectes, la Commission fit deux lots.

L'un fut envoyé aux États-Unis et servit à la détermination de l'espèce qu'Harward reconnut identique à C. fasciatus.

L'autre servit aux expériences et fut nourri à plusieurs reprises sur des malades atteints de fièvre jaune à différents jours de leur maladie ( 1 ). Onze personnes se soumirent courageusement à la piqûre des insectes infectés et furent piquées à des dates de plus en plus éloignées du jour de l'alimentation infectante, entre un et douze jours. Deux de ces victimes volontaires furent malades; ce furent précisément celles qui avaient été piquées par des moustiques nourris depuis douze jours sur un malade dans les premiers jours de son affection.

Cette expérience, qui vérifiait l'observation de Carter, suffit à convaincre les membres de la Commission qu'ils étaient dans la bonne voie. Mais elle n'était pas inattaquable. Les expérimentateurs croyaient bien avoir pris le soin de se mettre à l'abri de toute contamination accidentelle capable de troubler les résultats de l'expérience. Cependant un des membres de la Commission, le Dr Lazear, qui avait vécu sensiblement dans les mêmes conditions que le D' Carroll, l'un des cas positifs de transmission expérimentale, prit la fièvre jaune et en mourut.

La Commission se rendit compte très vite du côté faible de son expérience, aussi entreprit-elle de la reprendre et cette fois-ci dans des conditions de sécurité parfaite.

(1) \Y. R.EED, J. Carroll, A. Agramonte et Lazear, The etiology of the yellow lever, a preliminary note, Columbus [Ohio), 1901.

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