LES RÉSERVOIRS DE VIRUS
Le germe inconnu de la Qèvre jaune, si fragile qu'il ne peut vivre
dansle milieu extérieur, a d'autres yens d'assurer sa conservation
qu'en se perpétuant dans la descendance des Stégomyie, «'/est dans l'espèce humaine qu'il trouve le milieu favorable à l'entretien de sa
pérennité.
Fièvre jaune des enfants. - Si, chez les adultes, la maladie affecte ordinairement les caractères que nous en avons donnés, il en est autrement chez les enfants. Sa physionomie est considérablement modifiée dans le jeune âge et d'autant plus que l'âge des malades est plus tendre. Elle atteint les jeunes enfants de moins de six mois d'une ' façon si bénigne, elle présente chez, eux des symptômes si légers qu'elle passe la plupart du temps inaperçue. Elle se manifeste, en général, par un simple malaise, comme il s en montre si souvent à cet âge. Au bout de vingt-quatre ou quarante-huit heures, pendant lesquels l'humeur de l'enfant a paru plus maussade que d'habitude, tout est fini. Chez des enfants un peu plus âgés, la maladie se déclare plus nettement. Mais bien des fois des médecins, cependant expérimentés, n'ont porté le diagnostic qu'à 1 apparition inattendue d'un vomissement noir (1). Ces formes aborlives de la fièvre jaune sont le plus souvent insignifiantes en elles-mêmes, mais elles restent très graves au point de vue social, parce qu'elles demeurent inconnues.
Porteurs de virus, les enfants suffisent à infecter de nombreux moustiques qui vont semer la maladie parmi les personnes sensibles S'il ne s'en trouve pas à proximité, le virus se perpétue a 1 étal latent, en passant d'enfant à enfant, et le foyer endémique persiste. Immunité — Cette atteinte bénigne du premier âge équivaut a une vaccination. L'immunité des habitants des pays où la fièvre ■ aune est endémique en provient. Comme corollaire à cette proposition on peut affirmer que tout pays dans lequel les habitants ne sont pas sensibles à la fièvre jaune est un foyer endémique de Typhus amaril. C'est ainsi que les Créoles des Antilles seinhlen avoir contre la maladie une immunité native et qu ils traversent apparemment sans en souffrir des épidémies meurtrières pour les Européens. Cette prétendue immunité de race est le résultai d une vaccination par atteinte bénigne au cours de l'enfance dans un oyer endémique de Typhus amaril. Malgré relie guerre de quarantaine que se sont faites de tout temps les Petites Antilles, chacune accusant sa voisine de l'avoir contaminée, on n'a jamais, chez elles, pu suppri^ mér la maladie. Des historiographes consciencieux se son, efforcés ^rechercher la filiation des épidémies et le. voies d'introducUon
ÉTIOLOGIE. 1*— 403
du virus ; ils y sont parvenus d'autant plus facilement que la fièvre jaune se rencontrait chaque année ici ou là. Simond, Aubert et Noc (1) ont fait justice de ces statistiques établies à distance, dans le silence du cabinet et avec des documents de seconde main. Ils ont montré l'inanité de ces listes chronologiques, qui, sous" couleur de documents scientifiques, n'ont fait qu'égarer les chercheurs. Ils n'ont pas eu de peine à établir qu a la Martinique, loin d'avoir disparu de 1901 à 1908, la fièvre jaune avaitchaque année fait quelques victimes, que par conséquent elle y était restée toujours présente et qu'il ne fallait pas y chercher une contamination venue de l'extérieur. En un mot, la maladie, de tout temps, est restée endémique à la Martinique. L'immunité naturelle de la race nègre pour la maladie qui nous occupe, si souvent publiée, n'est pas plus réelle. Les nègres sont sensibles au virus comme les blancs. Quand ils sont originaires de pays indemnes, on les voit, dans les foyers épidémiques, présenter des formes de maladie aussi graves que les individus de race blanche. Pour eux, comme pour tous, il n'y a de réelle que l'immunité acquise.
Une première atteinte, même légère, crée un état réfractaire : la preuve en est faite. Mais cette immunité acquise très vite ne doit pas être considérée comme absolue.
Rechutes et récidives. — La fièvre jaune est sujette à rechutes. Celles-ci sont souvent plus graves que la première atteinte.
Elle peut récidiver à plus ou moins longue échéance. On n'en est plus à compter les décès survenus chez des personnes qui avaient été malades même gravement à une époque antérieure. Il y a, qui plus est, de véritables idiosyncrasies. On connaît des sujets chez lesquels la fièvre jaune reparaît tous les ans. Dans ce cas, elle est ordinairement bénigne. Cependant il est arrivé qu'elle ait fini par emporter le malade. Mais c'est là une exception. Presque toujours, quand elle récidive à brève échéance, elle se manifeste sous sa forme la plus légère.
Cette bénignité, si heureuse pour le malade, est particulièrement dangereuse au point de vue social, parce qu'elle masque le mal. Combien de fois n'arrive-t-il pas, dans les pays où la fièvre jaune est endémique, que toute une famille soit prise, presque en même temps, d'une fièvre légère n'ayant rien à voir avec le paludisme? On classe ce malaise comme embarras gastrique familial. Au fond, ce n'est qu'un Tfij)hus amaril à forme fruste.
Aux Antilles et à la Guyane française, on connaît bien ces atteintes légères, elles portent un nom particulier. La fièvre inflammatoire a été l'objet de nombreuses discussions, les uns voulant en faire une affection spéciale, les autres, au contraire, la considérant comme une
nov^ dlTm<) ÀUBERT et Noc! ÉPidémiologie amarile. Annales de l'Insi. Pasteur,
404 E. MARCIIOUX. — FIEVRE JAUNI:.
forme fruste du Typhus amaril. Simond, Aubert et Noc onl montré que cet i<> dernière opinion était la bonne.
Il y a donc, dans les foyers endémiques, des formes spécialement légère de lièvre jaune. Ces réinfections périodiques jouent môme certainement un rôle important dans la conservation de l'immunité. Il est un fait bien connu dans les pays à fièvre jaune : les personnes <jui s'en absentent pour longtemps recouvrent leur sensibilité primitive à la maladie. Après un séjour prolongé en Europe ou dans une ville indemne, un Brésilien, par exemple, peut avoir perdu son immunité. Beaucoup de parents, habitant Rio-de-Janeiro, hésitaient autrefois à envoyer leurs enfants dans les pensionnats de Pétropolis. Il n'était pas rare, en effet, d'observer, pendant les vacances d'été, des cas de fièvre jaune, suivis de décès, chez des jeunes filles ou des jeunes gens arrivés presque au terme de leurs études.
Si l'immunité se perd par un séjour prolongé loin du centre d'infection, il faut donc admettre qu'elle s'y entretient quand on y reste. Ces malaises non classés, ces accès de fièvre inflammaloire en sont la manifestation.
La fièvre jaune des vaccinés, celle des enfants, si anodines l'une el l'autre, entretiennent le virus sans inspirer aucune défiance. Qu'un apport sérieux de personnes sensibles se fasse en une de ces villes d'où la fièvre jaune paraît absente, on verra se développer une épidémie. On en cherchera bien loin la porte d'entrée, alors qu'elle est née sur place.
Pourquoi l'arrivée d'un seul étranger non immunisé ne suffit-elle pas à déceler le danger latent ? Théoriquement, il devrait en être ainsi. Mais, dans la pratique, on constate que la présence simultanée d'un assez grand nombre de sujets sensibles est nécessaire.
Il n'est pas impossible que, par passage ininterrompu au travers d'organismes résistants, le virus s'atténue. Il ne donnerait plus qu'une affection légère à une personne réceptive s'intercala nt, par hasard, dans la chaîne. On aurait ainsi l'explication de cette immunisation inconsciente que beaucoup de gens acquièrent dans les pays à endémicité latente.
Gomme pour le paludisme, il faut, pour lutter contre la fièvre jaune, rompre un maillon de celte chaîne sans fin qui conduit le virus du moustique à l'homme et de l'homme au moustique. Poursuivre les moustiques spéciaux qui véhiculent la maladie, les empêcher de piquer les malades et les personnes saines, détruire les larves, sont autant de moyens prophylactiques souverains.
L'application de l'un quelconque d'entre eux, si elle était parfaite, suffirait à supprimer radicalement la maladie. Mais, comme rien ne
peut être absolument parfait, il serait dangereux de limiter son action et de ne pas utiliser tout l'arsenal prophylactique dont on dispose. On a toujours ainsi la chance d'atteindre par une autre voie le porteur de germe qui aura franchi la barrière qu'on lui avait opposée.
Il convient donc non seulement de rechercher les malades et d'en assurer l'isolement, mais encore de poursuivre les moustiques et de les détruire partout où ils se trouvent, tant à l'état parlait qu'à l'état de larves ou de pupes.