EDMOND BONJEÀN. LE SOL. SON ROLE EN HYGIENE
Gibert (1) (du Havre) attribue un rapport entre la nature du sol même et la propagation du choléra, de la diphtérie, de la fièvre typhoïde, de la phtisie. Nous rappellerons les débats si intéressants soulevés à l'Académie de Médecine de Paris au sujet de L'étiologie de la fièvre typhoïde au Havre pour laquelle Gibert niait l'influence des eaux de boisson soutenue par P. Brouardel et en attribuait le rôle à l'infection du sol, insuffisamment drainé et en mauvais état.
H. Roger attribue également une large place au sol dans l'étiologie de la fièvre typhoïde, en s'appuyant sur les faits cités par Pettenkofer et sur celui relevé par Kelsch, sur la fièvre typhoïde dans l'armée de la Moselle en 1871.
Macé estime que de nombreuses observations démontrent l'influence certaine des remaniements des terrains souillés sur l'explosion d'épidémies typhoïdes (2).
En relevant d'après les statistiques de P. Brouardel les chiffres des mortalités typhiques dans les villes de France comptant plus de 10000 habitants et en rapportant ces mortalités sur les différents terrains géologiques, nous avons trouvé les chiffres du tableau suivant :
Mortalité par fièvre typhoïde, suivant les différents terrains géologiques, dans les villes de France comptant plus de 10000 habitants (Ed. Boajean).
Proportion pour 10 000 habitants.
Quaternaire : alluvions 5,25
Pliocène 5,99
Miocène 3,96
Oligocène 3,83
Éocène 4,43
Crétacé supérieur 5,00
— inférieur 5,06
Jurassique supérieur 7,08
— moyen 5,97
— inférieur 5,19
Lias et Rhétien 4,37
Marnes irisées 5,10
Muschelkalk 6,55
Grès bigarré, grès des Vosges 4,60
Permien 8,60
Carbonifère 3,50
Dévonien 3,00
Silurien 1,80
Cambrien 5,50
Terrains cristallophylliens 9,18
Roches éruptives 7.75
11 ressort de ces résultats que les fortes mortalités typhiques appartiennent aux terrains cristallophylliens (schistes, micaschistes, amphibolites, gneiss, etc.) (9,18), puis au Permien (8,60), puis aux roches éruptives (7,75), et enfin au Jurassique supérieur, c'est-à-dire
(1) GiuEivr, Choléra au Havre. Recueil des travaux du Comité cons. d'Hyg. pub. de France, t. XXII bis, p. 313 et Bull. Acad. Méd., t. XXXI, p. 351 ; p. 376, 1894.
(2) Macé, Traité de bactériologie, 1901, p. 711.
aux terrains les moins perméables et les plus fissurés, ceux sur lesquels les eaux superficielles ruissellent jusqu'au moment où elles vont rejoindre, généralement sans épuration suffisante, les eaux d'alimentation.
Le Dr Fernand Widal (l), au sujet d'une enquête sur le choléra dans le département de l'Oise, écrit : « Ce fait semble prouver une fois de plus qu'il est des régions qui, peut-être en raison des qualités géologiques de leur sol, peut-être aussi en raison de leurs conditions climatériques et cosmiques, offrent un terrain de développement propice aux germes du choléra. »
Les épidémies de dysenterie, de fièvre typhoïde, de fièvre paludéenne, d'ictère épidémique signalées à la suite du remaniement des terres peuvent à notre avis s'expliquer par le contact plus grand et plus intime de la terre mise en suspension et allant souiller l'eau et les aliments, entraînant ainsi un grand nombre de germes parmi lesquels certains d'espèces pathogènes peuvent provoquer des accidents dysentériques, typhiques, etc.
Quant aux fièvres paludéennes, il est à remarquer que les travaux de remaniements des sols ne se font généralement pas sans accumuler des eaux stagnantes dans les environs, et qu'indépendamment de cela, les moustiques chassés de leurs repaires et excités viennent piquer les ouvriers agglomérés employés à ces travaux d'assainissement et se dispersent en étendant leurs ravages dans les régions environnantes.
Il est incontestable que les conditions dans lesquelles un sol contaminé par des déjections typhiques, cholériques, par des produits tuberculeux, pesteux, etc., peut s'acheminer dans l'organisme humain sont nombreuses : enlèvement à la main de chaussures souillées, suivi de l'alimentation à la main; aliments tombés et ramassés ; insectes, mouches dont le rôle vecteur est de plus en plus incriminé, notamment pour le choléra (2).
Maisces faits sont exceptionnels et, tout au contraire, les innombrables travaux effectués dans les terrains les plus souillés des villes ou des campagnes et dans les plus mauvaises conditions établissent que la terre n'est pas susceptible de provoquer directement d'épidémie sévère, tout au moins dans nos régions.
Les laboureurs et les terrassiers ne subissent pas, à notre connaissance, d'épidémies typiques du sol, et ces deux catégories de travailleurs sont tout indiquées pour être les réactifs par excellence des affections telluriques.
Je citerai, entre une foule de faits, l'observation de Thourel
(1) F. Widal, Choléra dans l'Oise, Recueil des travaux du Comité cons. d'Hyg. publ. de France, t. XXII bis, p. 300.
(2) Chantf.mkssk. Acad. de Mêd., 17 oct. 1905. Ciiantkmksse et Borel, Mouches et Choléra, 1906 (Actualités médicales).