Netter, La Peste et son microbe
Nous allons aborder rnainlenant la question du mode de transmission de la maladie. La peste se contracte surtout au contact des malades ou des objets qui ont servi à ces derniers.
Les membres de la Commission japonaise, en 1894, ont attribué la fréquence I de la peste, cbez les Chinois, à ce fait qu'ils marchaient presque tous pieds nus et I ont fait remarquer que chez eux le bubon siège presque toujours à laine.
Les ulcérations consécutives à la suppuration des bubons, au détachement des ! eschares mettent en liberté des bacilles de la peste (voir p. 116 et 117) qui sont, I comme Ion sait aujourd'hui, Tagent indispensable à la transmission. Il est vrai que i le pus des bubons peut ne plus renfermer de bacilles pesteux ou ne contenir que des ; bacilles atténués. On s'explique ainsi les résultats négatifs de certaines inoculations. [ On est en droit d'admettre que souvent les insectes parasites peuvent inoculer le bacille pesteux qu'ils ont puisé sur le corps des malades ou des morts. Yersin avait déjà retrouvé le bacille de la peste dans le corps des mouches de son laboratoire à Hong-Kong. Au cours de l'épidémie de Bombay, Simond a remarqué sur le corps de nombreux pestiférés des vésicules ou des pustules qu'il attribuait à des piqûres d'insectes et qui paraissaient avoir servi de porte d'entrée au contage. ; On a considéré de tout temps les vêtements comme des agents très habituels de I contagion. Ils peuvent transporter la peste à grande dislance, et à leur surface le bacille paraît conserver très longtemps sa virulence. Il y a cependant lieu de I mettre en doute des observations comme celle de TrincaveUi, qui rapporte que des cordes ayant servi à inhumer des pestiférés furent retirées, vingt ans après, d'un coffre, par un domestique qui mourut de la peste, et dont la maladie fut le point de départ d'une épidémie; ou encore celle de Sennert, d'après lequel des bardes de pestiférés renfermées depuis l'épidémie de 1542 à Breslau, furent l'origine de l'épidémie de 1553. Mais on ne saurait nier des faits comme le suivant : Au cours de Pépidémie actuelle on a traité, en 1896, à l'hôpital des marins à Londres, deux cas de peste chez des cuisiniers d'un navire venu de Bombay. Ces hommes avaient été infectés après avoir retiré de leurs coffres des objets de toilette achetés à Bombay plus de six semaines avant le début de leur maladie.
On sait que le bacille de la peste n'a pas de spores et ne résiste pas longtemps à la dessiccation d'après les recherches de laboratoire. Cette particularité n'exclut nullement dans la pratique la transmission tardive par les objets souillés. En effet, à la surface de ces derniers, la dessiccation n'est jamais aussi parfaite que dans les expériences. Du reste Abel a montré que dans nos pays le bacille résiste plus d'un mois à la dessiccation.
On a tour à tour affirmé et nié la possibilité du transport de la peste par l'air. Desgenetles fait remarquer la localisation fréquente des premiers cas dans les quartiers voisins des lazarets (Marseille, Messine, Malte). Mais ces faits s'expliquent tout simplement par le défaut d'isolement rigoureux. Desgeiiettes ne croyait d'ailleurs i pas à la transmission par l'air. « Un simple fossé arrête la contagion, » dit-il, dans sa relation. Les poussières peuvent cependant charrier dans l'air le contage de la peste. Kilasato aurait trouvé le bacille dans les poussières d'une maison habitée par des pestiférés. L'existence de la forme ])neumonique de la peste implique du reste l'introduction du bacille par les voies aériennes. Les produits d'expectoration dans cette forme renferment des quantités innombrables de bacilles. Le malade en toussant
projetle autour de lui de fines gouttelelles de crachats qui disséminent l'agent spécifique. C'est là la raison de la contagiosité très marquée de la peste pneumonique. Les poussières, contenant des particules de crachats desséchés, ne peuvent en réalité transporter le contage qu'à une faihle distance. La possibilité de la contagion par les crachats commande des mesures prophylactiques d'une appUcalion facile.
La peste peut-elle être d'origine hydrique? Il est hors de doute que l'eau ne joue pas ici le même rôle que dans la diffusion du choléra ou de la fièvre typhoïde. On a même remarqué, de tout temps, que les personnes vivant sur l'eau sont respectées habituellement par le mal. Pendant l'épidémie de Londres en 1665, environ 10 000 personnes habitant à bord des bateaux à l'ancre dans la Tamise n'eurent pas un cas de peste. (Hodges.) En 1813, les bateaux amarrés à Malte restèrent à l'abri du. fléau qui régnait dans l'île. A Packhoï on a constaté que la peste respecta toute une rue longeant la mer. A Canton, 80 000 Chinois vivant sur des bateaux et des pontons restèrent indemnes. Le même fait s'est renouvelé à Bombay. Yersin et Kitasato n'ont pas trouvé le bacille dans l'eau. Hankin l'a rencontré dans une mare,, en plein centre épidémique. On lavait dans cette mare le Hnge des malades. Wilm l'a isolé de l'eau d'un puits. La durée de la vitalité dans l'eau serait de dix jours suivant la Commission allemande de Bombay; de vingt jours d'après Abel ; de quarante-huit jours pour Kasanski. Dans l'eau de mer la survie du bacille est de quarante à quarante-sept jours et il y conserve sa virulence jusque vers le quarantième jour. (Wurtz et Bourges.)
Une notion des plus importantes est celle du rôle des rats dans la dissémination de la peste. La grande mortahté de ces rongeurs au début des épidémies avait été remarquée depuis longtemps dans les provinces de Guhrwal et Kumaon (Himalaya) et dans le Yunnan. Il semble qu'elle ait été relevée dans les épidémies plus anciennes du vieux continent bien qu'on y ait attaché moins d'attention et que certains documents invoqués soient discutables.
Yersin et Kitasato ont montré que les rats, en pareil cas, succombent bien à la peste, car on retrouve le bacille dans leur sang et leurs organes.
On a invoqué ce fait que les rats contractent la peste pour démontrer que la maladie prend son origine dans le sol, où les animaux se trouveraient en contact avec l'agent spécifique. Ces rongeurs joueraient, en quelque sorte, le rôle d'animaux témoins, leur mortalité dénonçant l'introduction du contage.
Mais on tend à faire jouer un rôle plus considérable encore aux rats. Ceux-ci contribueraient largement à la propagation de la maladie. A l'appui de cette manière de voir 6n cite nombre de localités dans lesquelles l'épizootie des rats à précédé de plusieurs jours les premiers cas de peste chez l'homme; dans lesquelles ces premiers cas ont paru manifestement dans les quartiers, dans les maisons où l'on avait trouvé des rats morts. Hong-Kong, Bombay, Kurrachie, Porto, Alexandrie, etc., en ont fourni des exemples.
Les cas de sujets pris de peste après avoir été mordus par des rats sont les pins faciles à expliquer. Ils sont exceptionnels.
Simond ^ pense que les puces des rats peuvent puiser le bacille dans le sang de
1. Simond, Propagation de la peste, Annales de l'Institut Pasteur^ 1898.
< ces animaux et les transmettre à l'homme par leurs piqûres. Ce mécanisme n'a rien d'inadmissible On a cependant objecté de divers côtés que les puces du rat
i ne s'attaquent pas toujours, tant s'en faut, à l'homme ni d'une façon générale aux animaux d'une autre espèce.
On est en droit de supposer que les rats atteints de peste sont dangereux pour l'homme parce qu'ils souillent les objets de toute nature avec lesquels ils entrent en contact. Par ce simple mécanisme ils sont évidemment un agent de dissémination du contage qui sans cela resterait fixé aux seuls objets qui ont été en contact
j avec le malade.
i Ce qui vient à l'appui de cette manière de voir c'est que, dans la plupart des localités, les cas de peste ont été surtout nombreux chez les sujets que leur profes-
I sion expose à manipuler les objets auxquels les rats s'attaquent de préférence :
1 à Bombay, à Kurrachie, à Alexandrie, à Rosario, les employés des magasins de grains; à Alexandrie, à Beyrouth, à Constantinople, les garçons épiciers (bakals); à
^ Porto les déchargeurs du port.
I La peste étant transmissible de rat à rat, il y a lieu de faire jouer à cette conta- I gion un rôle important dans les progrès de l'épidémie. Weir^ a pu conclure de ses I observations qu'à Bombay les divers quartiers ont été pris à intervalles assez longs. I Dans chaque quartier la mortalité des rats a précédé de deux à trois semaines l'apparition des premiers cas de peste chez l'homme et l'on a pu même suivre les migrations des rats de quartier à quartier.
Mais c'est surtout aux rats dans les navires que l'on attribue un rôle essentiel. On sait combien ces rongeurs sont fréquents à bord, avec quelle facilité ils vont du quai au navire et réciproquement. Quoi de plus naturel que d'attribuer à un rat provenant d'un port contaminé le développement d'une épidémie parmi les rats du bord? Les rats contaminés d'un navire faisant escale dans un port infectent à leur tour ceux des quais.
Cette intervention des rats dans la propagation de la peste par les navires est aujourd'hui universellement admise et constitue, comme nous le verrons, l'une des j préoccupations essentielles des autorités sanitaires. Dans tous les exemples récents de peste éclatant à bord d'un navire, on a pu relever l'existence d'une épidémie préalable parmi les rats. Kitasato^ a montré qu'en 1899, à Kobé (Japon), les premiers i malades étaient des chiffonniers qui avaient trié les détritus et immondices provenant d'un navire venu de l'Inde et du Japon avec une cargaison de riz et de coton. On n'a pu étabhr rétrospectivement qu'il y ait eu des rats atteints de peste à bord de ce navire; mais il a été possible de démontrer la présence du bacille pesteux dans les débris de coton qui avaient été le point de départ de quelques cas chez l'homme, et l'on a trouvé des cadavres de rats pestiférés sur le quai où avait été arrimé le bateau.
Dans plusieurs circonstances un navire a pu contenir des rats atteints de peste sans que l'on ait eu à relever aucun cas de peste chez l'homme au cours de la traversée ou après le débarquement. La présence des rats pestiférés à bord de ce navire peut n'en être pas moips suivie des conséquences les plus fâcheuses. Il peut
t. Weir, Notes on tlie spread of ihe plague iii Bombay, Indian médical Gazette, 1897. 2. Kitasato, Bericht uber die Pestepidemie in Kobe und Osaka, November 1889 (ris Juanar 1900, Tol<io, 1900.
se faire, en effet, que ces rats transmettant la maladie aux rats d'un port qui se trouve ainsi contaminé, et où on relève ensuite des cas de peste humaine. C'est vraisemblablement ainsi que s'est produite l'infection de plusieurs ports — infection dont il est dès lors impossible de préciser aussi bien le début que l'origine. Il peut se faire aussi qu'un navire qui n'a présenté aucun cas de peste humaine après avoir quitté un port contaminé ait des malades pendant la traversée de retour alors qu'il vient d'un port qui était et est resté indemne.
Le cas du sti'amer I.e SluDion, à bord duquel un employé des postes a été pris de peste en allant d'Aden à Bombay, est fort intéressant. L'employé n'était jamais allé dans aucune locahté contaminée, mais on avait trouvé des rats morts dans la cabine du service postal. Ces rats s'étaient sans doute introduits dans le navire à Bombay lors du voyage antérieur.
Le fait tout récent du bateau Le Sénégal, qui a eu à bord des cas de peste parmi l'équipage et parmi les rats, après avoir quitté Marseille, est de même nature.
En janvier 1901, deux navires, infectés sans doiite à Smyrne, ont abordé l'un à Bristol, l'autre k Hambourg^ (Pergamon), ayant à bord des rats pestiférés, sans qu'il y ait eu d'homme malade. Grâce à des mesures énergiques l'arrivée de ces navires n'a donné heu à aucun cas de peste dans ces ports.
Tout en accordant aux rats un rôle important dans la propagation des épidémies de peste, il convient de remarquer que ces animaux n'ont pas été également atteints dans toutes les locahtés où a sévi le fléau. On n'a pu par exemple trouver de rat malade à Glasgow en 1900.
Une mortalité considérable des souris a été relevée dans quelques locahtés envahies par la peste (Alexandrie, Djeddah, etc.). Mentionnons les observations des médecins russes en Transbaïkalie qui établissent qu'une espèce de marmotte, Yaretomys bobac, peut être atteinte de peste et communiquer la maladie à l'homme.
La durée de V incubation de la peste est très utile à préciser, puisqu'elle est la base d'après laquelle doit être hxé le temps pendant lequel on doit isoler les sujets suspects. La plupart des auteurs acceptent qu'elle ne dépasse jamais huit jours; c'est l'opinion à laquelle Aubert-Roche était arrivé. S'appuyant sur un grand nombre de faits, il a affirmé que, de 1717 à 1845, aucun passager de bâtiment venant en Europe n'a eu la peste en mer ou dans les lazarets, si, dans les premiers huit jours après le départ d'un port infecté, aucun cas de peste n'avait éclaté dans l'équipage, ni parmi les passagers. Le travail d'Aubert-Roche fut renvoyé à l'examen d'une commission de l'Académie (1843), et, sur la demande de la commission, le ministre des Affaires étrangères adressa aux consuls de France dans les ports de la Méditerranée où existent des lazarets, une circulaire ayant pour objet de demander qu'on fît parvenir à l'administration tous les faits qui avaient trait à cette question.
Ce qui se passa à Livourne confirma d'une façon absolue l'opinion d'Aubert- Roche; on envoya beaucoup d'autres documents, dont quelques-uns parurent faire croire que l'incubation pouvait être plus longue. Mais un examen attentif et une
t. Kossel et Nocht, Ueber das Vorkommen der Pest bei den Schiffsratten und seine epidemiologische B ede uiung, Arheiten aus dem liaiserlichen Gesundiieitsamte, XVIII, 1901.
critique raisonnée démontrèrent bientôt que les faits contradictoires étaient, ou incomplèteinent exposés, ou manquaient de certituie, ou bien encore pouvaient être interprétés d'une façon différente. En somme, malgré quelques exceptions, il y a dans tous les faits une concordance remarquable et une sorte de chaîne d'aflîrmations qui permet d'établir que, le plus ordinairement, le maximum de durée d'incubation de la peste ne dépasse pas huit jours. Aussi la Conférence de Venise de 1897, a-t-elle décidé que pour les provenances des pays infectés de peste la durée de l'isolement, de l'observation ou de la surveillance serait lixée à dix jours. Il est probable cependant que dans les formes atténuées de la peste l'incubation peut-être plus longue et même s'étendre à plusieurs semaines. La Commission anglaise chargée de l'enquête sur la peste a établi que la durée de l'incubation peut n'être que de vingt-quatre heures, qu'elle est ordinairement inférieure à cinq jours, que les cas dans lesquels elle dépasse dix jours sont exceptionnels.
Prophylaxie de la peste. ~ Nous renvoyons pour la prophylaxie générale et internationale au chapitre qui traite des mesures sanitaires prises contre les maladies pestilentielles exotiques.
Quant à la prophylaxie locale et individuelle, elle comprend pour la peste les mêmes mesures que celles qui sont prescrites pour toutes les maladies infectieuses épidémiques. Si, comme cela est trop souvent le cas dans les pays exotiques, on ne peut compter sur la déclaration des cas de peste par les familles ou par les médecins, on donnera des sanctions pénales à l'obligation de la déclaration et on pratiquera des inspections médicales domiciliaires. Mais on ne saurait trop insister sur l'importance capitale qu'il y a à reconnaître les premiers cas d'importation, afin de pouvoir apphquer ces mesures dès l'origine de l'épidémie. On n'hésitera pas à isoler tout malade présentant un symptôme pouvant se rapporter à la peste; on surveillera particulièrement les pneumoniques et on réclamera dans le plus bref délai un examen bactériologique du sang, de la sérosité prise au niveau du bubon, ou des crachats.
' Les mesures prescrites à l'égard des pestiférés ne sont plus aussi rigoureuses que l'exigeaient les règlements de 1835, dont voici un extrait :
« Le pestiféré doit être placé dans une chambre près de la barrière de fer... Lorsqu'il s'agit de l'ouverture d'un bubon, et que ce bubon a son siège sur une partie du corps telle que le malade puisse s'opérer lui-même, on fait usage de caustique, ou l'on emploie tous les moyens possibles pour engager et déterminer le malade. En entrant dans la chambre d'un pestiféré, le chirurgien apporte avec lui un réchaud sur lequel il fait tomber des parfums. Les médecins et chirurgiens n'entrent point dans l'enclos où est logé un malade atteint de maladie contagieuse. Us s'arrêtent toujours à plus de 6 mètres de distance de la première porte. »
Actuellement on se contente d'un isolement rigoureux des malades. Les locaux et les objets souillés sont désinfectés. L'entourage de chaque pestiféré, aussi bien les personnes qui ont été en contact passager avec lui que celles qui continuent à lui donner leurs soins, est soumis à une surveillance médicale et autant que possible isolé jusqu'à expiration de la période d'incubation. Cet isolement est aussi profitable aux personnes qui y sont soumises qu'à la société. On les soustrait en effet aux causes d'infection qui persistent dans la maison du malade. A Bombay on a
compté 131 cas de peste sur 5503 isolés, soit 4,44 p. 100. A Pooiia, où, comme Fou sait, la peste a sévi d'une façon très violente pendant trois années consécutives, le nombre des sujets appartenant à des familles de malades et atteints de peste après isolement a été :
A Sydney la proportion n'a été que de 7 sur 1752; à Alexandrie de 2 sur 920; à nie Maurice de 99 sur 2523. On a remarqué que presque tous les cas de peste éclatent dans les deux premiers jours de l'isolement.
On attache actuellement une importance toute particulière à la destruction des rats. Il ne faut pas attendre pour la pratiquer que l'on ait trouvé des rats pesteux. Il faut détruire ces rongeurs dans les localités exposées avant toute apparition d'animaux malades. Des divers moyens employés, l'usage des vapeurs de soufre paraît le plus efficace. L'emploi de microbes inoffensifs pour l'homme et pathogènes pour le rat, tels que les organismes isolés par Lœffler et par Danisz, ne paraît pas avoir donné encore des résultats bien démonstratifs. Il est très utile d'accorder des primes aux personnes qui apportent des rats morts.
L'usage des injections prophylactiques a été préconisé et employé dans un grand nombre de cas. On peut employer dans ce but le vaccin antipesteux de Haffkine (culture stérilisée à 70° de bacille pesteux dans le bouillon), soit le sérum de Yersin. Ces inoculations donnent une immunité non douteuse et sont inoffensives bien qu'elles puissent provoquer une poussée de fièvre avec douleurs et éruption.
La proportion de cas de peste chez les sujets inoculés par le vaccin de Haffkine est 5 à 10 fois moins élevée que chez les sujets non inoculés, et la peste est plus bénigne chez les sujets inoculés.
Le vaccin de Haffkine procurera une immunité plus durable que le sérum de Yersin, mais cette immunité ne s'établit qu'après deux jours, tandis que celle qui est due au sérum s'installe plus tôt (Calmette et Salimbeni). Les inoculations avec le vaccin de Haffkine détermineraient aussi une réaction plus notable. En revanche la préparation du vaccin de Haffkine demande moins de temps et fournit aisément une quantité infiniment plus grande de liquide.
Il serait enfin à désirer que les gouvernements, convaincus des dangers que fait courir au monde entier l'existence de foyers endémiques de peste, ne cherchent pas seulement à s'entendre pour signaler les progrès d'une épidémie et faire connaître les ports et les locaUtés envahis. Leur accord serait encore plus fécond s'il devait aboutir à faire disparaître les conditions qui permettent encore la persistance de certains foyers endémiques. Il est évident que ces foyers doivent et peuvent disparaître; et si l'on compare leur étendue actuelle à celle qu'ils occupaient encore au commencement du xix- siècle, on est fondé à espérer leur extinction prochaine.
Dans tous les cas la peste, à l'heure présente, ne doit plus nous inspirer les mêmes inquiétudes qu'à nos prédécesseurs. Nous ne pouvons en donner de meilleure preuve que l'énumération des chiffres ci-dessous, qui indiquent le nombre des cas et
La première année de La seconde — La troisième —
53 sur 4063.
FIÈVRE JAUNE
des décès par la peste dans quelques grandes villes dont les populations sont plus accessibles aux règles de Fliygiène que celles des cités chinoises ou hindoues.
Glasgow 36 cas 16 décès sur 800 000 habitants 0,002 décès p. 1000 hab.
Buenos Ayres.. 120 — 46 — 795 000 — 0,057 —
Sydney 303 — 103 — 436 000 — 0,22 —
Rosario 107 — 72 — 133 000 — 0,55 —
Porto 32i — 112 — 153 314 — 0,73 —
Asuncion » 114 — 56 000 — 2,00 —
Les chiffres de Glasgow sont particulièrement intéressants si on les rapproche du nombre des cas de variole et de décès par cette maladie dans la même ville en 1900-1901 . En moins d'une année Glasgow a compté en effet 1822 cas et 230 décès varioliques !
FIÈVRE JAUNE
La fièvre jaune est une maladie transmissible, dont le foyer d'origine existe dans les îles de l'Amérique et sur les côtes du golfe du Mexique; elle est caractérisée par un état fébrile, des vomissements de matières noires (d'où le nom de vomito negro donné à la maladie), des hémorragies et une coloration jaune plus ou moins constante de la peau.
Cet ensemble symptomatique indique tout d'abord une maladie générale, une infection produite par un principe spécifique qui étend son action sur toute l'économie.
La fièvre jaune n'offre pas toujours une égale intensité. Si elle se présente le plus souvent avec des formes sévères, les cas ébauchés de fièvre jaune, les demi-malades existent aussi et sont même souvent les plus à redouter.
Comme les pestes frustes, comme les diarrhées cholériques, ces formes atténuées de la fièvre jaune sont importantes pour le médecin sanitaire. Les demi-malades, en effet, arrivent à tromper la surveillance la plus attentive ; cependant leur maladie possède la même spécificité que les formes graves, et ils portent en eux le même danger au point de vue de la contagion.
Louis, qui a suivi et étudié l'épidémie de Gibraltar, assure avoir été témoin de plusieurs fièvres jaunes qui, bien que parfaitement caractérisées, permettaient au malade de sortir librement. Ces cas ébauchés constituent la fièvre jaune aussi réellement que les cas de variole légère ou discrète constituent la variole, que la scarlatine, réduite au mal de gorge spécial, constitue la scarlatine. C'est la fièvre jaune à l'état de maladie fruste.
Épidémies de fièvre jaune en Europe. — La première apparition de la fièvre jaune en Europe eut lieu à Cadix, en 1730, d'après Villalba, tandis que, pour Moreau de Jonnès, elle daterait de 1705. Elle reparnt dans cette ville en 1753, en 1764, en 1800, en 1804, en 1810 et en 1819. Nous insisterons seulement sur ■celles de ces épidémies qui ont été les plus importantes.
Nous avons peu de détails sur la première (1705), qui, d'après Navarette, aurait été apportée par un navire venant d'Amérique, et se serait propagée à d'autres villes d'Espagne. .
Arejula nous a conservé la description de la grande épidémie de 1800. Des 1 navires anglo-américains l'ont apportée à Cadix. La maladie se répandant dans la ' ville, le peuple obtint du magistrat des prières publiques et des processions qui. suivant la remarque d'Ozanam, ne contribuèrent pas peu à multiplier les foyers de contagion*. Le mal s'étendit dans une grande partie de l'Espagne; à Cadix, sur une population de 279 560 personnes, 79 500 périrent.
Ce fut encore un navire venant de la Havane qui apporta la fièvre jaune à Cadix dans Tété de 1819.
La ville de Malaga fut atteinte pour la première fois en 1741. Un vaisseau étranger, venant d'Amérique, y importa la lièvre jaune, en débarquant des marchandises. Elle fit plus de 10 000 victimes.
La fièvre jaune se montra de nouveau à Malaga, en 1803, ainsi qu'à Minorque et en Sardaigne, puis à Livourne, en 1804. Cette dernière épidémie a été décrite par Gomel et Palloni. L'histoire en a été tracée dans un rapport à l'Institut par Hallé^
En 1821, la fièvre jaune sévit à Barcelone; à la même époque elle est importée à Marseille par le navire Nicolino^ capitaine Mold, navire qui, arrivant d'un lieu où régnait la fièvre jaune, avait éprouvé des accidents pendant la traversée. Ce bâtiment est admis dans le port de Pomègues qui contenait déjà 40 navires. On ouvre les écoutilles le 8 septembre, et le 11, c'est-à-dire trois jours après, ont lieu les premiers accidents. Parmi ces navires qui tous, comme on en a fait la remarque i expresse, étaient sous le vent, il y eut 27 malades et 7 décès. Les navires étaient en quarantaine et, par conséquent, sans communication entre eux. L'un d'eux, le ponton de Lampraye, était tout à fait à l'écart et à une assez grande distance. Toutes les précautions possibles furent prises pour éviter la transmission : aussi l'épidémie resta locale.
L'épidémie de Barcelone, qui éclata cette même année, fut la plus meurtrière. de toutes celles qui ont régné en Europe. La Havane en fut encore le point de départ, mais, cette fois, plus de 20 navires entrèrent en même temps dans le port de Barcelone. Le Taillepierre et le brick Grand-Turc doivent être surtout considérés comme les principaux agents d'importation. Le Grand-Turc avait soixante et un jours de traversée; la Nuestra Sehora del Carmen soixante-treize jours, et, sur 6 hommes d'équipage, avait eu trois malades dont un mort. Dans la suite les bricks j la Joséphine, le Saint-Joseph, la Conception, comptent des malades à bord et en occasionnent autour d'eux. Tout ce qui approche ces navires, tout ce qui a des rapports avec eux est atteint, et l'on voit la maladie, née de la sorte, s'étendre de proche en proche. L'anniversaire de la publication de la constitution espagnole était célébré à ce moment : ce fut la cause de réjouissances. Les quais, l'esplanade, suffisaient à peine pour contenir la population qui se porta bientôt sur les vaisseaux. Il y eut un encombrement énorme et une cause puissante de dissémination de la maladie. Le gouvernement français envoya à Barcelone Bally, François et Parisel.
En 1823, eut lieu à Passage, petit port espagnol situé à sept lieues de Bayonne, une autre épidémie de fièvre jaune, dont la relation nous a été donnée par Bally.
1. Ozanam, Hist. méd. gén. et part, des matadies épidémiques, t. III, Lyon, 1835.