‹ Traité d'hygiène [electronic resource]Chapitre 114 sur 326 · INTERNATIONAUX · texte numérisé non relu

INTERNATIONAUX

L'Europe est menacée de tous les côtés par les maladies pestilentielles ; mais tandis que la fièvre jaune, dont les foyers se trouvent en Amérique et dans l'Afrique occidentale, ne peut atteindre notre continent que par la voie de mer, la peste et le choléra, nés en Orient, pénètrent chez nous à la fois par la voie de terre et par la voie de mer.

Les dispositions géographiques établissent encore une différence bien marquée entre la façon dont la fièvre jaune d'une part, le choléra et la peste de l'autre, menacent l'Europe par la voie de mer. L'immense étendue de l'océan Atlantique que sillonnent les navires, qui proviennent des foyers amarilles et amarillogènes de

1. Le règlement établit une distinction essentielle entre la reconnaissance et Varraisonnement, mots qui étaient souvent employés comme synonymes dans le langage sanitaire.

La reconnaissance, applicable en principe à tous les navires, se borne à la simple constatation de la provenance du bâtiment et des conditions générales dans lesquelles il se présente. Un très petit nombre de questions, adressées au capitaine du navire, suffisent pour l'accomplissement de cette formalité.

S'il résulte de l'acte de reconnaissance que le bâtiment vient d'un port dont les provenances sont soumises à l'obligation de se munir d'une patente de santé, on doit, à l'arrivée, exiger la production de cette patente, et, s'il y a lieu, procéder à une vérification plus approfondie de l'état sanitaire du navire, vérification qui prend alors le nom d\u'raisonnement.

FAmérique et de l'Afrique occidentale, ne permet, en aucun point, d'exercer une surveillance sanitaire quelconque, avant l'escale dans les ports mêmes de l'Europe. Au contraire, les vaisseaux qui viennent d'Orient traversent, dans la mer Rouge et surtout dans le canal de Suez, un long défilé, où ils peuvent être inspectés et arrêtés. La peste et le choléra rencontrent donc là un obstacle, que bien souvent ces fléaux n'ont pu franchir dans leurs incursions vers l'Occident. Une première ligne de défense semblable n'existe pas contre la fièvre jaune et, si des conditions telluriques et climatériques spéciales n'étaient pas nécessaires au développement de cette maladie, il est certain qu'elle atteindrait beaucoup plus souvent l'Europe et serait beaucoup plus redoutable pour elle que les autres maladies pestilentielles.

Nous allons examiner en détail la route de terre et la voie maritime suivies par le choléra et la peste pour pénétrer en Europe. A ce propos nous avons déjà insisté sur cette idée si éminemment pratique de placer les postes sanitaires aussi près que possible du point d'origine du fléau. Nous avons invoqué à l'appui de notre opinion et Tefficacité des quarantaines, lorsqu'elles ont été placées en un point bien choisi, sur une route stratégique, et les résultats déplorables de 1830-1832, alors que les cordons sanitaires ont été institués au milieu de populations denses et au centre de TEurope. Les points à défendre, ceux qui doivent être en quelque sorte fortifiés contre la maladie, sont les points limitrophes de l'Inde d'un côté, de l'Asie et de l'Europe de l'autre. Occupons-nous d'abord de la voie de terre.

Route de terre. — Les foyers endémiques de la peste (voir la carte p. 339) en Afrique ne paraissent pas actuellement redoutables pour l'Europe. Celui de la Cyrénaïque semble éteint; celui de l'Ouganda, situé entre le lac Albert et le lac Victoria, bien qu'il ait pu être l'origine des épidémies de la Tripohtaine, est trop éloigné de la côte méditerranéenne pour qu'il nous donne des préoccupations sérieuses.

La peste et le choléra ne menacent donc l'Europe que par leurs foyers asiatiques. Le point d'origine du choléra est unique, il siège dans les Indes, sur les rives et dans le delta du Gange. Les foyers endémiques de la peste en Asie sont multiples. Les seuls qui soient actuellement dangereux pour l'Europe sont le foyer de la Chine et celui des Indes. Bien qu'elle intéresse particulièrement la France, en menaçant ses possessions du Tonkin, la peste de Chine occupe un foyer trop éloigné de nous pour qu'elle puisse devenir directement inquiétante.

Tout autre est le danger créé actuellement par l'épidémie des Indes, qui peut atteindre l'Europe à la fois par la voie de terre et par la voie de mer, en suivant les itinéraires déjà parcourus par le choléra. Nous allons donc passer en revue les routes terrestres que les maladies pestilentielles, parties des Indes, peuvent suivre pour atteindre l'Europe (voir la carte p. 368-369).

lo Afghanistan. — Hérat. — Turkestan. — L'Inde communique avec la Perse à l'ouest et le Turkestan au nord-ouest, par des routes qui toutes traversent l'Afghanistan, le Bélouchistan, qui est plus au sud, n'étant constitué que par de vastes déserts. Ces routes, peu fréquentées, semées d'accidents de terrain, passent par Caboul et aboutissent à la célèbre ville de Hérat. Déjà cependant les villes afghanes de Quetta et de Kandahar sont rehées, par une voie ferrée, au port indien du Kurachee, qui a été récemment un des premiers envahis par la peste. C'est par Caboul que le choléra a toujours atteint Hérat, d'où il s'est répandu dans la Perse, après

avoir gagné Mesched, lieu saint, qui, envahi par la foule des pèlerins persans, devient un foyer de dissémination de la maladie. De Mesched le fléau peut gagner la Perse, peut s'étendre aux provinces du Nord. Nous l'avons vu, en 1829, envahissant le Turkestân, traverser les régions immenses qui s'étendent à l'est de la mer Caspienne, parvenir jusqu'à Orenhourg et ne s'éteindre ainsi qu'aux portes de l'Europe.

Ces steppes immenses, en effet, qui s'étendent, sous le nom de Turkestân, dans la partie correspondant à l'ancienne Bactriane, entre la Chine à l'est, la mer Caspienne à l'ouest, le cours du Syr-Daria, celui du Tschou et les monts Tiang-Shan au nord, la vallée de l'Etrek, celle du Nari et la chaîne de l'Indou-Kouh au midi, d'où sont parties jadis les colonies aryennes pour aller peupler, les unes l'Europe, les autres la péninsule de l'Inde, sont habitées par des populations sauvages, presque féroces, que quelques voyageurs intrépides ont seuls pu visiter

Des hordes sauvages, nomades, le plus souvent pillardes, continuellement en guerre entre elles, parcourent plutôt qu'elles n'habitent ces plaines désertes, dans lesquelles s'élèvent au printemps des herbes gigantesques. Mais cette contrée, couverte à l'ouest, en grande partie, de sables (Kûm) qui la transforment en désert et en steppes, là ou les eaux ne peuvent féconder la terre, change d'aspect à partir de la rive droite de l'Oxus (Amou-Daria). Le terrain s'élève, la verdure apparaît avec les eaux, aux collines succèdent les montagnes ; celles-ci, atteignant bientôt les hauteurs des neiges éternelles, forment enfin cet immense plateau de Bolor, dit le Toit du Monde, qui sépare le Turkestân chinois du Turkestân indépendant. De ces montagnes coulent une quantité de fleuves et de rivières : le Syr-Daria (Jaxartes) et l'Amou-Daria (Oxus) portent leurs eaux à la mer d'Aral. Grâce aux eaux de ces fleuves, les pentes des montagnes, comme le fond des vallées, sont couvertes d'une végétation luxuriante. C'est dans cette région fertile qu'existent les villes de Boukhara, Samarkand et Khiva.

Jusqu'au milieu de ce siècle le choléra, lorsqu'il a pénétré dans les parties se})tentrionales de l'Afghanistan, a suivi deux voies différentes. Ou bien, parti de Caboul, il a gagné Boukhara et traversé le Turkestân russe, ou bien, rejoignant Hérat, il a pénétré en Perse, atteint Mesched et suivi les bords méridionaux et orientaux de la mer Caspienne. La construction du chemin de fer transcaspien a modifié son trajet en 1892. De Mesched il a rejoint la ligne, a gagné par les voies rapides le port d'Ouzoun-Ada, sur la mer Caspienne, qu'il a traversée au moyen des navires à vapeur qui rejoignent ce port à Bakou, pour se répandre dans la Transcaucasie, le sud de la Bussie et l'Europe. Le trajet des Indes à la mer Caspienne, qui avait demandé des années pendant la première moitié du siècle, s'est effectué en quelques mois enl892, grâceàla vapeur. Il est bien probable que c'estlavoie rapide suivie par le choléra, pendant cette dernière épidémie, que prendrait la peste pour atteindre la Russie. L'alerte d'Anzob a prouvé que le gouvernement russe avait d'excellentes raisons de surveiller les lignes transcaspiennes.

2° Perse. — La Perse, comme nous l'avons vu, peut être envahie et par la voie de terre (Mesched et Hérat), et au sud par le golfe Persique. Ce pays joue dans

1. Voir Voyage d'un faux derviche à travers VAsie centrale, par Arminius Vambéry; les récits des Anglais Burne et Wood. Voir aussi le Voyage dans VAsie centrale, par Basile Vereschaguine.

l'histoire du choléra un rôle si important que nous devons entrer dans quelques développements.

Les sépultures y sont permanentes ou temporaires; dans le cas de sépulture permanente même, on ne creuse pas de fosse et les corps sont placés superficiellement. En 1869, alors qu'une épidémie de choléra était à peine éteinte à Téhéran, nous avons vu, aux environs de cette ville, de légères saillies de terre, recouvrant imparfaitement des corps qui avaient été déposés là depuis plusieurs jours. Les lieux consacrés, non pas à la sépulture, mais au dépôt temporaire des cadavres, se nomment amonets. Là le corps en décomposition répand dans l'atmosphère des miasmes putrides. On peut voir de ces amonets à Iman-Jadeh-Zeid et à Iman-Jadeh- Ismael, et un plus grand nombre encore à Chah-Abdoluzim, non loin de la ville. Les restes des défunts sont enfin transportés par leurs parents, dans leurs pèlerinages, pour recevoir la sépulture définitive près des tombeaux des grands imans vénérés des Schiites, à Kerbellah, entre autres.

On comprend le double danger qui se produit pendant la durée de cette sépulture, soit au moment de l'exhumation, soit au moment de la translation des corps \ lorsque ces cadavres, récemment exhumés, enveloppés dans des feutres d'où suinte la matière organique, exhalent des miasmes infects au milieu des pèlerins -, et chaque fois qu'un pèlerin succombe durant ce trajet son corps est ajouté à ceux de ses compagnons. C'est ainsi que la caravane, en outre mal nourrie, se trouve dans les plus terribles conditions de réceptivité morbide. Pendant le mois de moharem, les Persans affluent quelquefois au nombre de 60 000 auprès de Bagdad, à Kerbellah, lieu vénéré des Schiites. La plupart des caravanes viennent converger à Kirmanschah, ville située à une petite distance de la frontière ottomane.

i L'énumération des coutumes persanes montre assez quelles profondes réformes devraient être introduites dans ce pays. Le système sanitaire devrait, comme l'a proposé la Conférence de Constantinople, être institué sur le modèle de celui de l'empire ottoman : être composé comme lui d'une administration centrale appuyée par un conseil de santé mi-partie européen, et ayant sous sa direction des offices sanitaires, disséminés sur les points importants du pays.

Ces points importants à défendre sont surtout : Mesched, Kirmanschah et Tauris. Mesched, lieu de pèlerinage si dangereux, dont l'invasion compromet la Perse entière, Kirmanschah, point où convergent les caravanes qui se rendent à Kerbellah; Tauris enfin, centre commercial si considérable, et d'où partent deux grandes voies qui se dirigent, l'une vers les provinces russes transcaucasiennes, l'autre vers Trébizonde. Si l'état de dénûment du trésor persan ne permettait pas l'étabhssement de ces offices sanitaires, l'Europe, en instituant dans ces postes des médecins de chaque pays, rendrait un service immense à l'hygiène internationale. La Perse, si admirablement située sur le plateau de l'Iran, deviendrait, grâce à cette organisation sanitaire, aussi salubre qu'elle l'était à son origine.

1. Ttiolozan a demandé avec raison qu'un agent sanitaire préside à ces formalités et qu'un droit assez élevé soit prélevé sur ces translations.

2. Les cadavres ne pourraient être transportés sans péril que par les procédés modernes, qui les rendent imputrescibles, renfermés dans des cylindres de terre cuite, vitrifiés à l'intérieur et scellés hermétiquement.

Tholozaii a conseillé rinlerruption complète des communications avec Jezd, province formant une espèce d'oasis entourée de déserts de tous côtés : il dit qu'en 1860 et 1861 le choléra vint de cette province; il a préconisé également l'interruption complète des communications avec l'Afghanistan et surtout la suppression des pèlerinages en cas d'épidémie cholérique dans ce pays (on sait que l'épidémie redoutable de 1845-1846 vint de l'Afghanistan). Toutefois il a fait remarquer que, sur la frontière orientale de la Perse, il y a beaucoup de nomades : les Hézarches et d'autres tribus, populations qui se prêteraient mal aux mesures restrictives et pourraient rester un intermédiaire de diffusion du choléra. Quant aux ports du golfe Persique, Tholozan conseillait, si le choléra se montrait à Bassora, ou à Maskat, de considérer comme suspects tous les navires arrivant des ports de l'Inde, qui sont presque tous des sources ou des foyers d'émission cholérique ^ Ces conseils n'auraient pas dû rester à l'état virtuel. Il faudrait les faire prescrire et surtout les faire exécuter.

En résumé, la Perse doit être défendue, à Test, du côté de Hérat et de Mesched, et au sud, du côté du golfe Persique. Il serait utile d'installer sur le littoral de ce golfe, notamment à Bender-Abhas, en s'entendantavec l'Iman de Maskat, à Bender- Bouchir et à Mohammerah, un service sanitaire.

30 ffQYitiQre russo-persane. — iMer Caspienne. — Supposons le choiera en Perse; il faut défendre les frontières qui sont limitrophes de la Perse, c'est-à-dire la Russie, la Turquie, la Boukharie.

Le premier de ces pays est de beaucoup le plus important.

Plusieurs routes font communiquer la Russie et la Perse : l'une suit le littoral de la Caspienne; une autre va de Tauris dans les provinces caucasiennes, par Natchischevan. Jamais le choléra n'a été de Perse en Russie par cette route; une fois, en 1847, il l'a suivie pour repasser d'Érivan en Perse. Mais la route de beaucoup la plus intéressante est celle qui suit le littoral de la Caspienne. C'est par elle qu'en 1823, en 1830, en 1847, le choléra est allé de Perse jusqu'à Astrakan, et en 1830 et 1847 a donné lieu aux épidémies redoutables que l'on connaît.

La protection de la Russie contre le choléra venant de Perse doit être examinée successivement du côté de la terre et du côté de la mer ^ Occupons-nous d'abord de la défense par terre.

La frontière qui sépare la Russie de la Perse présente successivement, de l'ouest à Test : \^ une série de montagnes baignées par l'Araxe, qui sert de frontière; 2o un terrain assez plat, mais le territoire persan est encore là séparé du territoire russe par l'Araxe; 3° plus loin, ce sont les mêmes steppes, mais l'Araxe a continué son trajet vers le nord, et la frontière est tout à fait artificielle, ce sont les steppes du Mougan, traversées continuellement par des nomades persans qui (ils ont ce droit d'après les traités) viennent camper l'hiver sur le territoire russe ; 4° une dernière partie, allant du nord-ouest au sud-ouest, est constituée par des montagnes très élevées qui, depuis Belasouvorx jusqu'à la frontière, vers Astara, vont en se

1. La Conférence de Constantinople avait déjà précédemment formulé toutes ces indications.

2. Ces détails sont extraits presque textuellement du rapport adressé à M. le Ministre du Commerce, au retour de la mission sanitaire (en Russie et en Perse) qui nous avait été confiée. Voir le Journal officiel, 10 juillet 1870, l'^ partie, 5.

rapprochant de la mer. L'espace qui existe entre ces montagnes et la mer est, au niveau de Lenkoran et d'Astara, de 12 à 15 verstes.

La première partie est facile à défendre, et les Russes ont établi des quarantaines à Scliarourx, Djoulfa, Natchischevan (sur la grande route qui va de Tébris à Tiflis), à Ordobat, à Djebraïl. Ces points sont bien choisis; mais il est bien entendu que Ton doit avoir là des quarantaines réelles.

La seconde partie est d'une observation plus difficile ; toutefois, le cours de l'Araxe peut être encore utihsé; les difficultés sérieuses n'existent que pour les steppes du Mougan ; mais comme l'espace à défendre n'est pas bien étendu (40 à 50 verstes environ), comme les Russes ont sur toute cette frontière des postes de Cosaques, la défense est loin d'être impraticable. Remarquons encore que les incursions des nomades ne se font que pendant l'hiver, moment où le choléra est assoupi en Perse. Enfin, ajoutons que les assurances les plus formelles nous ont été données sur l'arrêt de ces incursions, si les régions voisines étaient le siège de manifestations cholériques.

Dans la dernière partie, de Relasouvorx à Astara, il y a une couronne de montagnes qui vont successivement en s'abaissant jusqu'à la mer, en laissant entre les dernières collines et la mer un espace peu étendu. Ces collines sont boisées; en se relevant, elles restent couvertes de forêts, et ce n'est qu'à une très grande hauteur que le bois disparait et qu'elles sont tout à fait dénudées. L'espace entre ces forêts et la mer est d'autant plus facile à surveiller qu'il y a seulement deux routes : une de Lenkoran à Salian et une de Lenkoran à Relasouvorx (d'Astara à Lenkoran, il n'y a qu'une route). Nous avons décrit ailleurs^ ce pays; nous avons insisté sur les marais qu'il présente. Les montagnes sont d'un accès difficile; une caravane ne pourrait guère les franchir; elles ne sont praticables que pour quelques contrebandiers, qu'il serait, il est vrai, très difficile d'empêcher de circuler. Pour toutes ces raisons, Relasouvorx doit être attentivement surveillé; les Russes y ont établi une quarantaine ; il en est de même d'Astara sur lequel nous allons revenir.

Abordons maintenant la question maritime. Toute la navigation qui a pour origine le littoral persan, qu'elle vienne de la côte d'Asterabad, de l'île d'Aschouradey, de la ville de Sari, de Recht par Enselli, a pour objectif possible et même à peu près forcé la côte occidentale de la Caspienne, c'est-à-dire Astara, Lenkoran, Bakou, Derbent, Petrowskaja et enfin Astrakan. Dans tous ces ports donc, on doit établir une quarantaine. Aucun ne doit faire exception, puisque partout on peut débarquer; mais il est entendu que les étabhssements quarantenaires ne doivent pas être mis tous sur le même plan, ni avoir partout la même importance. Dans cette appréciation, on doit tenir compte de l'importance de la navigation, du caractère de ville frontière, mais surtout des conditions de salubrité que présente la ville et des sûretés qu'offre le port.

Sans doute Astara, qui est la frontière de la Russie et de la Perse, qui est l'aboutissant d'une partie de la voie maritime et de plusieurs routes de terre, devrait avoir à cet égard la première place. Mais il est deux circonstances qui empêchent de faire d'Astara un établissement quarantenaire de premier ordre : ce sont d'abord les mauvaises conditions hygiéniques, l'humidité permanente et une nature de terrain

1. Voir le rapport sur notre mission en Russie et en Perse, 1" partie, 1.

bien propre à perpétuer les infections cholériques : en second lieu, Astara n'a pas un port sûr. On ne doit donc y établir qu'un établissement secondaire pour arrêter le choléra par terre et pour certaines provenances maritimes exceptionnelles. Les mêmes observations d'insuffisance de port et de mauvaises conditions telluriques s'appliquent à Lenkoran.

C'est au contraire avec raison que le gouvernement russe a choisi Bakou pour le grand établissement quarantenaire de la mer Caspienne : excellent terrain, port commode, dans lequel on peut mouiller et débarquer par tous les temps, installation facile d'une quarantaine à une certaine distance de la ville; telles sont les raisons qui doivent faire préférer Bakou à tout autre port de la mer Caspienne.

Ainsi donc, qu'une épidémie éclate sur le littoral persan de la mer Caspienne, que les bâtiments qui ont cette provenance soient infectés ou seulement suspects, Astara et Lenkoran doivent être mis en interdit, le bâtiment doit passer outre et aller purger à Bakou sa quarantaine. Mais il est nécessaire, pour que ces précautions soient observées, que des postes de surveillance soient étabUs le long du littoral, de façon à pouvoir empêcher au besoin le débarquement des bâtiments qui seraient tentés d'enfreindre les prescriptions réglementaires. Cette organisation serait d'autant plus exécutable qu'il n'y a, sur la Caspienne, que des bâtiments russes.

Il est bien entendu que, malgré cet établissement général de Bakou, on devrait avoir, dans tous les autres ports russes, des postes sanitaires, même de peu d'importance, pour les navires qui, par des raisons variées, n'auraient pas purgé à Bakou Ja quarantaine nécessaire. Ainsi, outre Astara qui, par sa position de ville frontière, justifie un étabhssement d'observation, une surveillance devrait être étabhe à Lenkoran, Derbent, Petrowskaja. Il faudrait que, dans ces divers ports, des médecins, créés ad hoc^ ne permissent le débarquement qu'après avoir apprécié le visa de la patente. Cet examen devra se faire toujours, qu'il y ait ou qu'il n'y ait pas menace d'épidémie.

Reste Astrakan, que nous n'avons pas voulu confondre avec les autres ports, parce qu'il ressort du gouvernement de Saint-Pétersbourg, et parce qu'il convient d'insister sur la nécessité qu'il y a à fonder dans cette ville, ou plutôt dans son voisinage, un lazaret. Astrakan est l'aboutissant d'une grande partie de la navigation de la mer Caspienne; de plus beaucoup de bâtiments peuvent se rendre à Astrakan sans passer par les différents ports intermédiaires. Il faut aussi y organiser un service sanitaire, quand même il n'aurait pour fonction que de vérifier si le bâtiment qui arrive a suivi les prescriptions réglementaires et peut entrer en libre pratique.

4° Frontière iurco-persane. — Boukliarie. — La ligne à défendre part de Bayazid au nord \ au point de jonction des territoires russe, persan et turc, et va jusqu'au fond du golfe Persique.

Nous ne reviendrons pas ici sur les mesures nécessaires du côté de la Boukharie. Nous les avons disculées à propos de l'invasion de Hérat et de Mesched ; nous avons dit alors que cette protection allait bientôt incomber complètement au gouvernement russe.

Ici s'arrêtent les mesures générales constituant le système de défense de l'Europe;

1. En cas d'envatiissement des provinces du Caucase, la ligne devrait partir de Batoum. Voir, pour les détails, Fauvel, Rapport sur l'organisation des quarantaines en Turquie.

car, lorsque le bassin de la mer Noire est envahi, lorsque la Russie, l'Allemagne, sont le siège d'épidémies cholériques, les mesures restrictives, employées partiellement, deviennent d'une appUcation plus difficile et d'une efficacité moins absolue.

Voie maritime. — Les épidémies de 1823, 1830 et 1847 nous avaient accoutumés à la marche lente, aux étapes successives du choléra suivant la route de terre. En 1865, nous vîmes le choléra, envahissant pour la première fois l'Europe par la voie maritime, fondre brusquement sur nous, tandis que nous parvenait à peine la nouvelle de sa présence à la Mecque. L'Europe fut terrifiée; c'est alors que le gouvernement français prit l'initiative de la Conférence de Gonstantinople. Les savants et les diplomates de tous les pays, réunis dans cette Conférence, s'attachèrent surtout à prescrire les moyens de protéger l'Europe contre l'arrivée du choléra, s'il venait à se manifester de nouveau à la Mecque ^

Le choléra, comme la peste actuellement, est exporté de l'Inde, particulièrement des points de la côte de Malabar et notamment de Bombay, où il est endémique, vers l'ouest et le nord-ouest. Il gagne le httoral du golfe Persique et il peut pénétrer en Perse par le Chat-el-Arab, arriver à Bassora, puis envahir la province de Bagdad. Le port de Bender-Abbas serait un point de protection des plus importants pour le golfe Persique. La côte arabique est également menacée par le choléra : Maskat, et, plus à l'ouest, sur le littoral de FHadramouth, le port de Mokhalla, y sont particulièrement exposés. Mokhalla, point de relâche pour les navires qui transportent des pèlerins venant de l'Inde, a même été regardé comme un foyer secondaire de l'épidémie qui a éclaté en 1865.

La mer Rouge devient ainsi l'aboutissant commun de toutes ces provenances cholériques, qu'elles soient venues directement de la côte de Malabar, qu'elles aient formé dans leur trajet un foyer secondaire comme à Mokhalla, ou qu'enfin, ayant suivi une direction opposée, le courant d'exportation cholérique soit redescendu d'abord vers le sud-est.

Singapoor, à l'extrémité de la presqu'île malaise, est le rendez-vous d'un nombre considérable de pèlerins musulmans qui viennent de la Malaisie et de tout l'archipel Indien s'y embarquer pour se rendre à la Mecque. Foyer d'importation par rapport aux ports de l'Inde, Singapoor devient, en outre, de celle façon, un foyer puissant d'exportation maritime du choléra vers la mer Rouge.

Si les pèlerins débarquaient en route, à Mascate, par exemple, et arrivaient par terre à la Mecque, les caravanes se purgeraient durant le trajet et le danger serait éteint à leur arrivée. Tout le péril est donc concentré sur la voie maritime. C'est exclusivement sur le trajet maritime du littoral de l'Hadramoulh que doit être reportée la vigilance de l'administration sanitaire. La mer Rouge, étant le point convergent de tous les arrivages, doit être aussi le point où s'exercera la plus rigoureuse surveillance.

En résumé les navires provenant des ports contaminés des Indes peuvent importer les maladies pestilentielles en Europe soit par la mer Piouge, le canal de Suez et la Méditerranée, soit par le golfe Persique et les possessions ottomanes. Il est donc

1. Le rapport de Fauvel nous fait connaître les travaux complets de la Conférence; nous en avons donné un résumé dans notre Essai sur Vhyqiène internationale.

d'un intérêt capital cFétablir une barrière sanitaire sur ces deux voies maritimes. La protection est assez convenablement instituée dans la mer Rouge grâce à l'existence du service sanitaire international d'Egypte. Ce service assure l'inspection sanitaire à Suez de tout navire qui doit traverser le canal pour se rendre dans le bassin de la Méditerranée. Il existe de plus, pour les navires à pèlerins, sur les côtes de la mer Rouge, les postes sanitaires de Gamaran , d'Abou-Saad, d'Abou-Ali et de Yasta. Le plus important est celui de Camaran , dont la réorganisation est presque complète suivant les vœux de la Conférence de Venise. Les pèlerins musulmans

vers le nord de la mer Rouge doivent s'arrêter au lazaret de Djebel-Tor, qui a été également très amélioré. Il serait de plus nécessaire que des navires de guerre , croisant sur les côtes de la mer Rouge à l'époque de l'arrivée des pèlerins, empêchassent les tentatives de débarquement sur des points de la côte où il n'existe pas de lazaret.

Si la voie maritime de la mer Rouge et du canal de Suez est surveillée d'une façon assez satisfaisante, il n'en est plus de même pour le golfe Persique.

Là tout est à faire, car on ne peut prendre au sérieux le simulacre de lazaret établi au fond du golfe à Rassorah. La situation même de ce poste sa-

Fig. 55. — Défense sanitaire de la mer Rouge et du golfe uitairC, trop avaut daUS l'inté-

Persique. (Les noms des postes sanitaires actuels sont sou- j-Jgyj- Jgg tcrrCS le rendrait tOUt

lignés d'un trait plein, ceux des postes sanitaires à établir . . ^ ' , ,.i

sont soulignés d'un trait interrompu). à fait incfflCace , même S il

fonctionnait régulièrement. Il faut, comme l'ont demandé les conférences de Paris et de Venise, placer une station sanitaire au détroit d'Ormuz, dans File d'Ormuz, à l'entrée du golfe Persique. Le lazaret de Rassorah devrait être transporté à l'embouchure même du Chat-el-Arab, à Fao, par exemple. Pour protéger le littoral de la mer d'Oman on pourrait installer deux postes sanitaires à Guadar et à Mascate, dont on ne peut abandonner la surveillance hygiénique aux seules ressources du sultan. Dans l'état actuel la voie du golfe Persique reste largement ouverte au choléra et à la peste, non seulemeni par suite de l'importance en ce point du transit commercial des navires anglo-indiens venant de Rombay ou de Kurrachee; mais encore par le fait des pèlerinages que les mahométans Schiites indous font annuellement en Mésopotamie, où ils ont coutume de transporter les cadavres de leurs parents pour les inhumer en terre sainte.

Boutes que des voies de communications nouvelles pourraient ouvrir dam l'avenir aux maladies pestilentielles exotiques. — Les voies ferrées qui traverseront complètement l'Afrique et l'Asie dans l'avenir, rapprocheront singulièrement de l'Europe certains foyers de peste que leur isolement et leuréloignement rendent pour le moment inoffensifs. C'est ainsi que la grande ligne du chemin de fer transafricain, allant du Cap à Alexandrie, traversera l'Ouganda, où la peste est endémique. Ce foyer équatorial ne tardera pas d'ailleurs cà être menaçant pour la côte orientale d'Afrique, qui sera bientôt reliée au lac Victoria par une voie ferrée actuellement en construction et devant aboutir à Monbata sur l'océan Indien.

Le foyer de peste du lac Baïkal sera de même bientôt traversé par le chemin de fer transsibérien, qui le mettra, pour ainsi dire, aux portes de l'Europe, puisque l'Extrême-Orient-Express fera le trajet de Londres et de Paris à Vladivostok en deux semaines.

Nous avons déjà vu comment le golfe Persique et la Mésopotamie restent hbrement ouverts aux incursions du choléra et de la peste : or une ligne ferrée entre Beredjik sur l'Euphrate et Beyrouth est projetée et créera une nouvelle voie d'introduction de ces maladies dans le bassin de la Méditerranée.

D'autre part la réalisation du chemin de fer transsaharien, en reliant la côte occidentale à la côte septentrionale de l'Afrique, ouvrirait à la hèvre jaune une voie de pénétration en Algérie, au Maroc et dans toute la Méditerranée.

C'est ainsi qu'à mesure que la civilisation créera des voies de communication plus étendues et plus rapides, il faudra songer à établir de nouveaux postes de défense sanitaire sur des points que leur situation géographique paraissait mettre jusque-là à l'abri des incursions des maladies pestilentielles exotiques.

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