‹ Traité d'hygiène [electronic resource]Chapitre 28 sur 326 · Dont la moitié sont exposés · texte numérisé non relu

Dont la moitié sont exposés

MORTALITÉ

L'évaluation des chances de mort dans un espace de temps déterminé se trouve soumise à des difficultés et à des causes d'erreur considérables, et les résultats de la statistique acquièrent moins de valeur par l'importance des chiffres sur lesquels ils s'étayent que par la prise en considération de l'âge, des conditions d'aisance, des professions, du sexe, enfin de l'état civil des individus.

C'est aux deux extrémités de la vie, dans la première enfance et dans la dernière vieillesse, que les dangers de mort atteignent leur summum d'intensité; ceschancessubissent d'ailleurs, suivant les âges de la vie, d'énormes variations.

C'est pourquoi les résultats basés sur la mortalité générale et qui s'obtiennent en divisant, sans distinction d'âge, les décès (D) par la population (P), ne peuvent avoir qu'une faible valeur au point de vue démographique. La mortalité suppose,

toujours une comparaison exprimée ou sous-entendue ; elle doit être le résultat de cette comparaison.

Ainsi donc, pour que la mortalité générale pût servir de mesure relative permettant d'apprécier les conditions respectives de vie et de mort qui pèsent sur deux pays, il faudrait que, dans ces pays comparés, les nombres respectifs des vivants de chaque groupe d'âge fussent dans les mêmes rapports; or, il est loin d'en être ainsi.

Pour Bertillon, la mortalité est le rapport entre le nombre des décès et celui des vivants qui les ont fournis dans l'unité de temps, ordinairement l'année, soit D/P. C'est ce qu'il nomme avec W. Farr rapport de mortalité, rapport qu'il distingue (pour la première enfance) de la probabilité mathématique ou dîme mortuaire (représentée par la formule D/N). Le chiffre du rapport de mortahté (D/P) sera toujours plus élevé.

Les mortalités vont graduellement en s'atlénuant depuis le commencement de ce siècle.

En France, de 28,6 décès par 1 000 habitants, dans la première période de 1801 à 1810, la mortalité est tombée par une diminution continue à 23,55 dans la période de 1861 à 1870; 23,74 de 1871 à 1880; 22,08 de 1880 à 1890 ; 21,73 de 1890 à 1897; en 1898, elle n'était que de 21,1.

Depuis le commencement du siècle, la mortalitén'était jamais descendue aussi bas.

Ces chiffres démontrent une longévité croissante. Toutefois, si l'on lient compte de ce fait qu'au commencement de ce siècle, pour 100 habitants, il y avait annuellement 3,19 naissances, alors qu'actuellement il n'y en a que 2,19, on reconnaît que la diminution de près d'un tiers des nouveau-nés, qui toujours présentent une mortahté bien plus considérable que celle des adultes, peut expliquer en partie cette décroissance de la mortalité générale de plus d'un quart.

Sur 930 000 décès annuels, on en compte en France plus de 500 000 avant la quarante-cinquième année d'âge; les enfants de zéro à un an fournissent une énorme proportion de ces décès, or chaque année 40 000 à 50 000 de ces enfants pourraient être conservés.

La statistique, en nous faisant connaître de tels résultats, est pour nous d'un enseignement précieux. Nous ne craindrons pas d'aborder, si aride qu'il puisse sembler d'abord, le détail scrupuleux des chiffres et nous ferons remarquer, avec Broca et Bertillon, que toute tentative de réforme doit être nécessairement précédée d'une bonne statistique qui, portant sur le nombre comparé des vivants et des morts, fera connaître et précisera les causes différentes de la mortalité.

Mortalité par âge. — La mortalité par âge doit être exactement appréciée :

1° Elle doit être relevée par année d'âge;

2° Il est nécessaire de connaître le nombre des vivants par âge.

Mortalité de la première enfance. — La mortalité absolue et relative du début de la vie est considérable : elle peut dépasser 900 pour 1 000 K

\. Elle peut atteindre 1 000 sur 1 000 ou la totalité des enfants de 0 à 5 ans, comme il arrive aux Européens en Egypte, au Sénégal, etc.

Cette mortalité est assez élevée pour qu'on ait pu dire, chiffres en mains, qu'un enfant qui naît a moins de chances qu'un homme de 90 ans de vivre une semaine et moins de chances qu'un octogénaire de vivre un an.

La mortalité des enfants trouvés, avant 1789, était représentée par le rapport de 900 p. 1 000; c'est également pour les mêmes enfants (de zéro à un an) celle qui est signalée par Husson dans la Loire-Inférieure; elle est encore de nos jours de 700 dans la Nièvre.

Il résulte de l'examen de la statistique officielle que, en France, de 1837 à 1866, sur une population de 1 000 enfants de zéro à un an, la mortalité a atteint 204,2, chiffre qui, pour Bertiilon, représente une augmentation notable sur la période décennale de 1840 à 1849, les relevés de cette époque ne donnant que 182, soit 18,2 p. 100.

D'après le même auteur, cette progression se serait poursuivie de 1859 à 1868, puisque, pour cette dernière période, l'on arrive au chiffre de 217, soit 2,17 p. 100. Au contraire, le professeur Broca considère que depuis le commencement du siècle la mortalité effroyable qui sévit toujours sur les enfants de zéro à un an, accuse cependant une tendance décroissante, et il s'étaye des résultats suivants : 1806-1807, 22,27 p. 100;— 1834-1839, 20,26 p. 100; — 1860-1865, seulement 17,63 p. 100.

Sur 20 000 nourrissons que la capitale envoie annuellement en province, 15 000 ou 75 p. 100 succombent avant la fm de la première année et sur 54000 enfants environ qui naissent à Paris chaque année, plus de la moitié a péri avant un an révolu.

Quoi qu'il en soit de la totalité des décès, elle est loin de s'équilibrer dans les différentes régions de la France. Une des cartes de la démographie figurée de la France ^ par Bertiilon, dans laquelle les départements sont classés par ordre de mortalité, fait bien apprécier l'énorme irrégularité de cette dissémination ^ Cette carte indique la mortalité de zéro à un an, les deux sexes réunis, pendant la période de 1857-1866.

Le département de la Creuse, avec le chiffre de 131 p. 1 000, soit une moyenne de décès de 13,1 p. 100, y représente le plus faible degré de la mortalité. A côté, se placent dans la région du Centre et de l'Ouest, le département des Deux-Sèvres, avec une mortalité de 14,8 p. 100, l'Indre avec 15,2 p. 100.

Deux centres de forte mortalité où le chiffre total s'élève de 27,1 p. 100 à 37 p. 100, dus uniquement à l'émigration des enfants et à l'industrie nourricière, , sont représentés par deux agglomérations de départements à teintes noires ou très sombres; l'une, 4a .plus frappante et la plus étendue, comprend une large zone de quatorze départements rangés autour de Paris ; l'autre se compose de dix départements appartenant au bassin du Rhône et à la région subalpine entre Lyon et Marseille '\

1. Démographie figurée de la France, ou Étude statistique de la population française avec tableaux grapliiques traduisant les principales conclusions.

2. Les nombres qui expriment la mortalité sont représentés sur cette carte par des teintes graduées, au nombre de 9, qui vont du blanc jusqu'au noir absolu. Les teintes les plus foncées y sont représentatives des mortalités les plus intenses et les plus claires des moindres mortalités. Les départements que nous venons de citer sont donc absolument blancs. La neuvième ou dernière série est au contraire tout à fait noire.

3. Bertiilon a déclaré devant la commission de l'Assemblée nationale (projet de loi

Ce sont, au nord et dans le rayon de Paris, les deux déparlements normands de TEure et de la Seine-Inférieure, pays manufacturiers, où s'ajoutent aux effets de rindustrie nourricière et de lallaitement artificiel au petit pot, des habitudes d'ivrognerie qui se répandent parmi les femmes, puis la Marne, la Seine-et-Marne, l'Oise, l'Yonne, le Loiret et l'Eure-et-Loir, pays d'industrie nourricière et d'allaitement artificiel ^ .

Dans les départements de la Seine et du Rhône le coefficient de la mortalité infantile est inconnu. Cela provient des lacunes que présente encore notre statistique officielle. En effet, des enfants nés à Paris ou à Lyon vont en nombre inconnu mourir en nourrice dans les départements circonvoisins, sans que le rapport en soit fait sur le registre mortuaire de ces villes. La mortaUté ne peut donc y être déterminée, même approximativement.

Bertillon voudrait que les décès des nouveau-nés fussent enregistrés par jour quant au premier mois, par semaine de sept jours quant au premier trimestre et par mois pour le reste de l'année. Or la France les recense par semaine de sept et de huit jours pour les deux premières semaines, par quinzaine pour le premier mois, puis par deux mois, par trimestre, enfin par semestre; la Belgique, le duché de Baden procèdent par mois; la Hollande, par mois durant les six premiers mois ; l'Angleterre, l'Ecosse, l'Italie, relèvent ces décès par trimestre; la Suède, par année.

Le manque d'uniformité des éléments de recensement joint au mode vicieux d'inscription des mort-nés rend difficile la comparaison de la mortalité infantile de la France avec celle des autres pays.

Mort-nés. — Sous la dénomination de mort-nés, la statistique officielle entend non seulement les mort-nés proprement dits, c'est-à-dire ceux qui sont morts avant ou pendant l'accouchement, mais encore tous les enfants décédés avant que leur naissance ait été déclarée à l'officier de l'état civil ^. La proportion entre ce nombre et celui des conceptions (total des nés vivants et des mort-nés) a été, pour 100 coude Th. Roussel sur la protection des enfants du premier âge) que, si l'on parvenait à réduire la mortalité de 20 départements noirs à ce qu'elle est dans les départements gris ou à la mortalité moyenne, on conserverait chaque année environ 16 000 enfants qui succombent dans la première année de leur vie. Or toute la population du premier âge de l'un des deux départements de notre Alsace perdue n'atteint pas ce chifTre.

1. On trouve dans le rapport de Roussel une communication intéressante du docteur Monod, dont les observations ont été prises dans le Morvan (Nièvre). Pour les nouveaunés qui viennent de Paris (petits Paris), abandonnés au trafic des meneuses et des nourrices mercenaires, la mortalité (dîme) s'élève à 710 p. 1000; pour les enfants assistés du département de la Seine sous le contrôle des agents de l'administration et recevant les visites trimestrielles des inspecteurs, elle descend à 240: pour les nourrissons attentivement surveillés par le personnel de la Société protectrice de l'enfance, elle descend encore et oscille entre 120 et 90. Enfin là où les filles-mères ont reçu des secours suffisants et ont pu soigner leur enfant, d'après le docteur Monod, la mortalité a été abaissée au chifTre de 70 p. 1000.

2. Bertillon propose que sur le registre destiné aux mort-nés on établisse au moins trois catégories : 1° les enfants évidemment morts avant l'accouchement; 2° les enfants morts pendant l'accouchement; 3° les enfants ayant respiré ou crié. Les deux premières catégories pourraient être réunies sous la rubrique de mort-nés. La troisième comprendrait les enfants qui, ayant respiré, seraient morts avant leur inscription sur le registre des vivants.

ceptions, de 1831 à 1855, 3,91 ; de 1856 à 1860, 4,30; de 1861 à 1865, 4,36; de 1866 à 1868, 4,48; en 1869, 4,56; en 1870, 4,57; en 1871, 4,65; en 1872, 4,35; en 1873, 4,70; en 1874, 4,46; en 1875, 4,41.

Si Ton compare les chiffres des mort-nés dans le département de la Seine, dans la population urbaine et dans la population rurale, on voit qu'en 1869, qui peut être considéré comme année moyenne, ce chiffre a été, i)our le département de la Seine, 7,30, pour la population urbaine 5,15, pour la population rurale 4,04; et en 1871, pour le département de la Seine 8,4, pour la population urbaine, 5,38, pour la population rurale 4,06.

C'est dans la catégorie des enfants naturels que les mort-nés sont relativement le plus nombreux. Leur proportion dépasse du double celle des enfants légitimes ; ce résultat constant établit Tinfluence nuisible des unions illégitimes sur le développement de la population. Le nombre considérable des mort-nés constatés dans le département de la Seine en 1871 explique le chiffre relativement minime des enfants naturels pour cette année.

Le rapport des naissances de garçons et de filles est habituellement de 105 p. 100 ; pour les mort-nés il s'élève à 144. Cette différence de mortalité se continue dans l'enfance ; il en résulte que, quoiqu'il naisse plus de garçons que de filles, la proportion des deux sexes s'équilibre vers l'âge adulte; plus tard, grâce à une moindre mortaUté, c'est le sexe féminin qui l'emporte. On s'explique ainsi son excédent dans tous les dénombrements de la population.

Pour Broca et Bertillon, le chiffre des mort-nés n'est pas en voie d'accroissement, comme on le dit généralement. Cette opinion ne leur parait pas établie sur une juste appréciation des documents officiels. En effet, l'enregistrement des mortnés est une institution relativement nouvelle et bien postérieure à l'étabUssement de l'état civil. Il n'a commencé qu'en 1840 et la période de 1840 à 1845 doit être considérée comme une période de mise en train et d'apprentissage de cette enquête, période pendant laquelle la population s'est peu à peu habituée à l'idée de faire enregistrer à part un mort-né. Il est probable que dans les campagnes on les enfouit ainsi que les avortons, sans déclaration.

Quoi qu'il en soit, après une période d'accroissement rapide et continu des mortnés, de 32 par 1 000 naissances générales en 1840, à 41 vers 1857, ce mouvement se ralentit et il n'y en a que 43 dans la période de 1856 à 1860 et 44 dans la période suivante de 1861 à 1865; enfin, à peine 45 dans les trois années de 1866 à 1868. Le mouvement est le même dans les villes.^

En 1872, la proportion des mort-nés aux conceptions a été de 4,35 \ celle des mort-nés légitimes étant de 4,03, celle des mort-nés illégitimes de 8,02. Pour un même nombre de conceptions, la proportion des mort-nés hors mariage reste deux fois plus considérable que celle des enfants légitimes. Les accouchements simples donnent lieu à trois fois moins de mort-nés que les accouchements doubles et cinq à six fois moins que les accouchements triples. La faible mortinatalilé des maternités semble établir que l'illégitimité et la misère des mères ont peu d'influence sur la mortinatalité lorsque l'accouchement a lieu sous la surveillance hospitalière, mais qu'au contraire elle la double en France lorsque l'accouchement est soustrait à cette

1. En 1873 cette proportion a été de 4,70; en 1874 de 4,46 et en 1875 de 4,41.

surveillance. Bertillon estime que ISOU au moins de ces prétendus mort-nés sont de véritables infanticides qui doivent grossir la statistique judiciaire des infanticides relevés par l'administration .

Toutefois laccroissement absolu du rapport des mort-nés aux naissances est moins marqué et même moins certain qu'on ne la prétendu et il doit en partie être imputé aux progrès de Tenquête et de l'enregistrement des mort-nés dans les villes.

En Angleterre, l'enregistrement des mort-nés n'est pas obligatoire. La loi, qui en France prescrit sous trois jours l'inscription des nouveau-nés, accorde dans ce pays un délai de cinq jours qui souvent même est dépassé. Une proportion notable des décès survenus dans le cours des premières semaines échappe ainsi à l'inscription.

Au contraire, le mode de dénombrement qui, en Bavière et dans le grand-duché de Baden, fait considérer comme mort-né l'enfant seul qui n'a pas respiré, charge considérablement la mortalité de la première enfance ^

Nous empruntons à une communication du docteur J. Bertillon au X' congrès international d'hygiène et de démographie les très curieuses observations suivantes relatives à la mortinatalité.

La mortinatalité est plus faible dans les arrondissements pauvres que dans les arrondissements riches. — Ce résultat semble paradoxal au premier abord, car la mortinataUté augmente dans les périodes de misère ; cela est bien prouvé notamment par l'étude de la mortinataUté avant, pendant et après le siège de Paris en 1870-71, par l'étude de la Finlande pendant le famine de 1868, etc.

SUR 1 000 NAISSANCES (mORT-NÉS COMPRIS) COMBIEN DE MORT-NÉS.

ARRONDISSEMF]iNTS

IMES 1

w J ra

IMES ,

CD

en z

Maisons d'accouchement

A Vienne notamment, on voit très nettement la mortinatalité varier en raison

1. En France, la mortalité des enfants mâles de 0 à 1 an, de 222 par 1000, d'après les documents officiels, atteint 236 si l'on ajoute aux décès déclarés ceux indûment portés aux mort-nés (et calculés sur les documents belges); cette correction élève, pour les filles, le chiffre des décès de 187 à 197.

inverse du degré d'aisance des arrondissements ; cela est également fort apparent à Paris.

A Berlin, la même règle se vérifie, mais avec un peu moins de régularité (les arrondissements trèfi aisés présentent une mortinatalité plus élevée encore que les riches et très riches).

La même règle se vérifie lorqu'on étudie séparément la natalité légitime et la natalité illégitime. Celle-ci est toujours plus élevée que celle-là; elle est très considérable dans les arrondissements riches, au point qu'à Vienne, dans le plus riche des Bezirke (arrondissements), le cinquième des enfants illégitimes sont des mort-nés.

Dans les maternités, qui n'accueillent guère que des pauvres, on trouve à Berlin et à Vienne une mortinatalité à peu près normale pour les illégitimes, et une mortinatalité considérable pour les légitimes. Gela tient peut-être à ce que les femmes mariées, toujours peu nombreuses dans les maternités, ne se décident souvent à aller à l'hôpital que lorsque leur cas est particulièrement grave.

La ville de Vienne nous fournit un renseignement qu'on ne trouverait pas ailleurs : c'est, pour chaque arrondissement, la durée de la gestation des mort-nés K On peut donc calculer pour chacun d'eux une table de survie intra-utérine. Le tableau ci-après résume cette étude. On y voit queVinfluence néfaste de la richesse sur la mortinalité se fait sentir à tous les âges de la vie intra-utérine, mais surtout pendant les premiers mois (ce qui tient peut-être à ce que, dans les quartiers riches ou aisés, ces mort-nés minuscules sont plus exactement connus).

LÉGITIMES

ILLÉGITIMES

Page 1