‹ Traité d'hygiène [electronic resource]Chapitre 85 sur 326 · DÉCÈS PAR TUBERCULOSE · texte numérisé non relu

DÉCÈS PAR TUBERCULOSE

Civils. Militaires.

De 20 à 25 ans — 25 à 30 —

MORTALITÉ MOYENNE SUIVANT CERTAINES PROFESSIONS PÉNIBLES COMPARATIVEMENT A LA MORTALITÉ MOYENNE DE l'aRMÉE

Militaires 18 p. JOOO

Ouvriers travaillant en plein air 8,53 —

Travailleurs de nuit. ... 9,09 —

Mineurs 10,31 —

Agents de police 8,92 —

Ces statistiques démontrent que le chiffre de la mortalité est particulièrement élevé dans l'armée. Or l'étude des causes de décès des soldats prouve qu'il faut en attribuer à la tuberculose 53 p. 100 dans la cavalerie, 57 p. 100 dans l'infanterie et 67 p. 100 dans la garde. Au contraire, en campagne, les décès par tuberculose sont beaucoup moins fréquents. Les troupes qui ne sont pas casernées, comme les cipayes, les soldats persans, paient à la tuberculose un tribut beaucoup moindre.

Tholozan fait remarquer que cette prédominance de la phtisie dans l'armée est aussi marquée en France qu'en Angleterre. D'après lui ces constatations tendent à démontrer que la tuberculose se développe dans les mêmes conditions que les fièvres éruptives, la fièvre typhoïde et le typhus, et doit être combattue de la même façon.

Il dit en terminant : « Si l'opinion que j'énonce ici se confirme, il faudra regarder la phtisie des armées, plutôt comme une maladie spécifique infectieuse que comme une affection organique, diathésique, héréditaire. »

Le 5 décembre 1865, Yillemin communiquait à l'Académie de médecine les premiers résultats de ses expériences. Les conclusions en étaient que la matière tuberculeuse est inoculable ; que si cette inoculation réussit, c'est que les produits inoculés contiennent un agent causal spécifique, un virus qui est le principe essentiel de la maladie. La tuberculose appartient donc à la classe des maladies virulentes et doit prendre place dans le cadre nosologique à côté de la syphilis, mais plus près de la morve-farcin.

Il faut dire qu'avant cette date, quelques essais d'inoculation expérimentale, de matière tuberculeuse avaient été tentés, notamment par Bichat; ils étaient toujours restés sans succès probablement à cause de l'espèce animale à laquelle les expérimentateurs s'étaient adressés.

L'admirable découverte de Yillemin prouvait définitivement la transinissibilité de la tuberculose. Nous allons revenir sur le détail de ses expériences. Avant cela nous devons dire quelques mots de deux auteurs qui, par le raisonnement et l'observation clinique, sont arrivés aux mêmes conclusions que Yillemin.

W. Budd, qu'a illustré la découverte du principal mode de transmission de la fièvre typhoïde, émettait en 1867 les propositions suivantes : « La tuberculose est une maladie zymotique, spécifique, au même titre que la fièvre typhoïde, la scarlatine, le typhus, la syphilis. Comme ces maladies, la tuberculose ne se développe jamais spontanément. La matière tuberculeuse est ou renferme l'agent spécifique. Elle I fournit la substance qui propage la tuberculose d'individu à individu et la dissémine dans la société. Les produits tuberculeux sont à la tuberculose ce que la matière typhique est à la fièvre typhoïde. En détruisant les produits tuberculeux à leur sortie du corps par des agents chimiques ou autres et en améhorant l'état sanitaire, on doit espérer pouvoir faire disparaître ce fléau, et cela dans un avenir peu éloigné. »

La même année, Bergeret (d'Arbois) publiait le résultai de ses observations sur la phtisie à la campagne et dans les petites localités. Il montre que la tuberculose y est fréquente, qu'elle est le plus souvent d'abord importée par des sujets venant des grandes villes, où ils contractent la maladie, puis qu'elle se dissémine par contagion. D'après lui l'air qui sort de la poitrine des phtisiques est le véhicule qui transporte l'élément tuberculeux des corps malades aux corps sains. La transmission de la maladie pourrait être prévenue par des mesures d'hygiène. Il conseille entre autres de faire cracher les malades dans un vase muni d'un couvercle et d'isoler les phtisiques dans les hôpitaux.

Revenons maintenant aux travaux de Villemin. Ses premières expériences (1865) ont démontré que la matière tuberculeuse inoculée à des lapins produit chez eux une tuberculose généraUsée, que l'inoculation de la psorenthérie d'un cholérique, du pus d'abcès phlegmoneux, du pus d'anthrax ne produit pas chez les mêmes animaux de lésions semblables. Plus tard (1866) il établit qu'il existe des pseudo-tuberculoses el que toute production morbide, qui a la forme d'un petit nodule gris ou jaune ni' doit pas être acceptée comme une manifestation de la tuberculose. Il prouvait la même année par l'inoculation que la pommelière du bœuf est identique à la tuberculose humaine, que celle-ci se transmet aisément au lapin et au cobaye, plus rarement au chien et au chat, probablement pas au mouton et à la chèvre et certainement pas aux oiseaux.

Enfin, dans son livre ^ (4868), il arrive à ces conclusions que la granulation grise, la granulation jaune et la substance caséeuse sont au même titre de nature tuberculeuse, contrairement à l'opinion de Yirchow; que les ganglions scrofuleux des enfants sont dus à la tuberculose; que les crachats, le sang des phtisiques donnent la tuberculose aux animaux par inoculation; que les produits pathologiques non tuberculeux ne provoquent que des embohes avec réaction inflammatoire.

Quelques expériences, moins complètes, il est vrai, que les précédentes, avaient encore conduit Villemin à admettre que l'absorption par les voies respiratoires peut amener l'infection tuberculeuse et lui avaient montré que les petits de femelles tuberculeuses de cobayes ou de lapins succombaient avant terme, ou peu de temps après la naissance, ou encore survivaient très chétifs, mais ne présentaient pas de tubercules à l'autopsie.

De pareils faits, les conclusions doctrinales qui en découlaient heurtaient trop manifestement de front les idées admises à cette époque sur la tuberculose, pour que les recherches de Villemin n'aient pas soulevé des protestations à peu près unanimes. A l'Académie de médecine, on lui objecta que le lapin est un animal qui est trop souvent spontanément tuberculeux pour pouvoir être utilisé dans des expériences pareilles, que d'ailleurs des produits morbides quelconques et même de simples corps étrangers, des poussières, de la graisse inoculés peuvent reproduire des lésions identiques aux tubercules (Lebert et Wyss, Burdon Sanderson et J. Simon, Wilson Fox, Waldenburg, Cohnheim et B. Friinkel). Hérard et Cornil, H. Bouley, qui cependant n'admettaient pas les conclusions de Villemin, firent justice de ces objections, ainsi que dans la suite W. Marcel, Klebs.

1. Villemin, Éludes su?' la luberculose, preuves ralionnelles et expérimentales de sa spécificité et de son inoculabilité, Paris, 1868.

Chaiiveau (1868) apportait bientôt un nouvel argument à la théorie de la transmissibilité de la tuberculose, en montrant qu'on peut la provoquer expérimentalement par ingestion.

Armanni (1872), Cohnheim et Salomonsen (1877) donnèrent enfin aux expériences de Yillemin la plus éclatante coufirmation, en obtenant Finoculalion du tubercule après avoir déposé de la matière tuberculeuse sur la cornée érodée ou dans la chambre antérieure de Toeil, et Cohnheim, à la suite de ce résultat, devenait un des plus chauds partisans des idées de Yillemin, qu'il avait si ardemment combattues auparavant.

Disons, en terminant ce court aperçu sur l'œuvre de Villemin et sur les discussions auxquelles donnèrent lieu ses recherches, qu'il ne se borna pas à appuyer sa conception de la contagiosité de la tuberculose sur des expériences de laboratoire, mais qu'il insista encore sur les arguments fournis à sa thèse par des exemples de l'influence indéniable des agglomérations, du confinement, de la sédentarité et de la cohabitation sur le développement de la phtisie. Il montra la fréquence de cette maladie dans les prisons, dans les casernes, dans les fabriques, dans les couvents; sa rareté, malgré les privations et les fatigues, parmi les troupes en campagne et les populations nomades vivant au grand air.

La découverte de Yillemin encouragea les savants à rechercher la nature même du contage, qu'on savait maintenant être indubitablement contenu dans la matière tuberculeuse. Les premiers résultats obtenus ne furent pas heureux : ni le monas tuberculosum de Klebs (1877), ni le coccus isolé par Toussaint (1881) n'étaient l'agent spécifique recherché.

Le 24 mars 1882, R. Koch communiquait à la Société physiologique deBerhn sa découverte du bacille de la tuberculose. Grâce à un procédé de coloration spécial, il avait mis en évidence dans la matière tuberculeuse un bacille long et mince, très analogue à celui de la lèpre. Il le retrouvait dans tous les produits tuberculeux, quels que fussent l'organe atteint, la gravité de l'affection, l'espèce animale infectée, qu'il ç'agît de lésions survenues spontanément ou de lésions expérimentales. Koch obtint des cultures de ces bacilles et, après les avoir ainsi isolés, put reproduire des lésions tuberculeuses chez les animaux par leur inoculation.

Baumgarten publiait, quelques semaines après cette communication, une note prouvant qu'il avait vu dans des tubercules les mêmes bacilles que ceux décrits par Koch, et avait pensé qu'ils étaient spécifiques de la tuberculose, mais il n'avait pu ni les colorer, ni les cultiver.

En somme de tout temps les médecins ont recueilli des observations étabUssant la transmissibilité de la tuberculose. Cette transmissibilité, suivant Fracastor et beaucoup d'auteurs qui ont écrit après lui, peut se faire par contact direct avec le malade ou par l'intermédiaire d'objets inertes souillés par lui. Elle est due à l'action d'un contage, d'un germe, et cette semence de phtisie peut conserver longtemps son activité après avoir quitté le corps du malade (deux ans au moins, dit Fracastor). Quant au véhicule du contage, c'étaient pour les anciens auteurs l'air expiré, la sécrétion sudorale, l'expectoration.

Grâce à la découverte de l'inoculabihté de la tuberculose faite par Yillemin, la démonstration de la nature infectieuse des produits tuberculeux acquiert une base expérimentale. La matière tuberculeuse est douée de propriétés spécifiques. Les pro-

duits tuberculeux, caséeux, Texpectoralion du phtisique peuvent donner naissance à la tuberculose quel que soit le mode el le lieu de Uinoculation.

Enfin la découverte du bacille tuberculeux par Koch (voir p. 106 et 107) nous permet de distinguer dans la matière tuberculeuse l'agent spécifique.

La tuberculose est une maladie infectieuse, inoculable, parasitaire. L'agent pathogène de la tuberculose ne se trouve que chez les tuberculeux. C'est à des tuberculeux que le prennent les individus qui s'infectent à leur tour directement ou indirectement. Le bacille tuberculeux, sans se multiplier à sa sortie de l'organisme, conservant sa vitalité pendant un temps plus ou moins long, la phtisie peut se contracter par l'intermédiaire d'un objet inerte.

Les expériences ont montré que la tuberculose peut envahir l'organisme par différentes voies. Nous allons rechercher les conditions qui permettent ces diverses pénétrations et nous commencerons par celle que l'on invoque le plus ordinairement, la pénétration par les voies aériennes par inhalation.

Contagion jjar inhalation. — C'est à la transmission par l'air que l'on impute le plus grand nombre de cas de tuberculose et cette manière de voir s'explique bien naturellement a priori. La tuberculose la plus commune est la tuberculose pulmonaire; le poumon est l'organe le plus ordinairement envahi. Ajoutons que la contagion de la tuberculose implique l'intervention de matière tuberculeuse émanant des malades el la connaissance du bacille de Koch a confirmé pleinement l'idée déjà bien ancienne que les crachats sont le principal véhicule par lequel le contage quitte le corps des malades.

L'air expiré par le tuberculeux ne suffit pas à lui seul pour transmettre la maladie, lorsqu'il ne contient pas en suspension des particules de crachats contenant le bacille spécifique. Yillemin avait le premier émis cette hypothèse en se basant sur les expériences de Rouanet, démontrant que la morve ne se transmet pas par l'air expiré. A part Giboux (1882), dont les expériences sont insuffisantes et contestables, toutes les recherches faites sur ce point ont confirmé entièrement l'opinion de Yillemin. Gunning (1882) a montré que l'air expiré ne peut provoquer la putréfaction des liquides stériles à travers lesquels on le fait passer; Straus et Dubreuilli (1887) l'ont toujours trouvé bactériologiquement pur.

Le bacille de la tuberculose n'a pu être retrouvé ni dans l'eau de condensation provenant de l'air expiré par des phtisiques (Celli et Guarnieri), ni sur les pla([ues de verre enduites de glycérine et exposées à l'air qu'expiraient des tuberculeux (Fr. Millier, Sormani et Brugnatelli, Charrin et Karth). Cadéac et Mallet n'ont jamais pu donner la tuberculose à des lapins ni à des cobayes en leur faisant respirer de l'air expiré par un phtisique, mélangé à moitié avec de l'air atmosphérique pur, afin que le mélange gazeux fût respirable.

Nous allons développer successivement les quatre propositions suivantes qui servent de base à l'histoire de la transmission de la tuberculose par inhalation :

1° Les bacilles contenus dans les produits expectorés consei'venl longtemps leur virulence, et la dessiccation des crachats ne les rend mdlement inoffensifs.

2° V air dans lequel les bacilles sont tenus en suspension peut déterminer la tuberculose chez les animaux qui le respirent.

3° Le?, bacilles tenus en suspension dans Vair promcnnent soit de ^poussières chargées de particules desséchées de produits d' expectoration de tuberculeux^ soit de fines gouttelettes de crachats que projettent autour deux les phtisiques en parlant, en toussant ou en éternuant.

4° Les sujets exposés à vivre longtemps' dans les pièces où séjournent des tuberculeux deviennent fréquemment tuberculeux eux-mêmes.

Longue persistance de la r>irulence des bacilles contenus dans les crachats. — Koch signala le premier la longue persistance de la virulence des crachats tuberculeux. Il retrouva cette virulence au bout de deux semaines, de deux mois même. Sur ses conseils, Schill et Fischer consacrèrent à cette question une étude spéciale. Ils soumettaient les crachats à la dessiccation et inséraient sous la peau de cobayes les poussières résultant de cette dessiccation. Dans une première série d'expériences les crachats desséchés conservaient leur virulence après 95 jours et l'avaient perdue après 179. Dans une deuxième série les crachats étaient encore virulents après 95, 143, 186 jours. Ils ne l'étaient plus après 266. Les crachats perdent leur virulence avec le temps. Cette virulence s'éteint peu à peu et d'une façon irrégulière, puisque dans la série d'expériences tous les cobayes succombaient avec les crachats de 95 jours, 2 seulement sur 3 avec les crachats de 143 jours et 1 sur 3 avec ceux de 186 jours. Les expériences de Schill et Fischer montrent que les crachats peuvent rester virulents au moins 6 mois et rien ne prouve que ce terme ne puisse être dépassé.

De Toma, qui reprend les mêmes recherches, constate que la virulence peut encore être conservée au bout de 9 ou 10 mois. Cadéac et Malet la retrouvent après 150 jours. Enfin Feltz et Zilgien s'assurent que l'on obtient encore des résultats positifs avec des crachats desséchés et conservés dans l'obscurité après 10 mois.

La vitalité des bacilles contenus dans les crachats peut être abrégée dans diverses conditions. Les observateurs de Nancy constatent que les mêmes crachats exposés au soleil restent virulents 6 mois 1/2 (137 jours) ; que, soumis aux intempéries de l'air, ils ne donnent plus la tuberculose après 7 semaines.

Schill et Fischer, Baumgarten, de Toma, Voelsch, ont étudié l'influence de la putréfaction sur la virulence des crachats. De Toma a vu celle-ci disparaître dans des crachats pourris depuis 8 ou 10 jours. Schill et Fischer ont encore trouvé les crachats virulents après 41 et même 43 jours de putréfaction.

Toutes ces expériences nous montrent la persistance de la virulence des crachats longtemps après qu'ils ont été expectorés par le malade.

2° Apparition de la tuberculose pulmonaire chez les animaux qui respirent un air dans lequel se trouvent en suspensiori des bacilles tuberculeux. — Villemin obtint le premier des résultats expérimentaux démontrant que la tuber- I culose peut succéder à l'introduction de matière tuberculeuse dans les voies respi- I ratoires. Il rendit tuberculeux 6 chiens auxquels il introduisit des crachats de phtijsiques dans la trachée. Ces premières expériences, répétées par Lippel, n'avaient qu'une valeur relative. Elles mettaient en jeu un mode de pénétration qui n'est nullement appHcable à la tuberculose humaine, et l'on pouvait se demander s'il n'y avait pas, dans ces cas, inoculation tuberculeuse au niveau de la plaie.

Tappeiner se place dans des conditions plus satisfaisantes. Il s'adresse à une

espèce peu sensible à la tuberculose, au chien, et expose 11 animaux aux poussières provenant d'une émulsion d'une cuillerée à café ou à soupe de crachats mélangée à 300 ou 600 grammes d'eau. Les premiers animaux séjournent dans la cage dans laquelle se font deux fois par jour les pulvérisations. Les suivants ne sont exposés à ces pulvérisations qu'une demi-heure tous les jours et sont ensuite laissés à l'air libre. Un dernier animal resté en hberté devient tuberculeux après une exposition pendant 3 jours consécutifs.

Tappeiner répète ses expériences en se plaçant dans des conditions analogues et obtient de nouveau des résultats positifs. Ces dernières expériences ont porté sur 3 chèvres et 21 lapins. Il a répété les pulvérisations un certain nombre de fois. 7 animaux, qui ont succombé en moins de 12 jours, ne présentaient point de tuberculose ; sur les 17 qui restaient, 12 sont devenus tuberculeux. Les tubercules commençaient toujours autour des bronchioles, et renfermaient des bacilles. Dans les cas à survie assez longue (plus de 50 jours), il y avait, en dehors des lésions pulmonaires, de la tuberculose des ganglions bronchiques et, dans un cas, de répi})l()on.

Weichselbaum publie à son tour les résultats de ses expériences d'inhalation. Il se sert du spray et pulvérise en une demi-heure 2 à 5 grammes de crachats. Il obtient 17 résultats positifs sur 17 chiens soumis aux inhalations. Il suffit d'une seule inhalation pour amener la tuberculose. L'inhalation d'autres matières non tuberculeuses ne détermine pas de tubercules. Les lésions ont toujours prédominé dans le poumon, et ont souvent affecté les ganglions bronchiques et les reins. On pouvait reprocher à ces recherches de ne pas démontrer, sans contestation possible, la nature tuberculeuse des lésions provoquées chez les animaux. Weichselbaum n'a pu retrouver les bacilles sur les coupes des organes en raison delà nature du liquide conservateur.

Les travaux de Veraguth^ ne sont plus passibles des mêmes objections. Il s'est assuré que les tubercules déterminés chez les animaux en expérience renfermaient bien le bacille de Koch.

Dans les expériences suivantes dues à Koch la tuberculose a été transmise par l'inhalation de bacilles prélevés dans des cultures. On mélange à de l'eau distilb'v une culture pure de bacilles tuberculeux fournis par une phtisie humaine; la culture utilisée provient du 23'' réensemencement. La dilution est telle que le mélange est presque clair. Trois jours consécutifs, 50 centimètres cubes de ce liquide sont pulvérisés pendant une demi-heure et arrivent dans une cage contenant 8 lapins, 10 cobayes, 4 rats et 4 souris. L'opération terminée, chacun de ces animaux est placé dans une cage spéciale et bien nourri. Quelques-uns des animaux présenlenl déjà de la dyspnée au bout de 10 jours. 3 lapins et 4 cobayes meurent du quatorzième au vingt-cinquième jour. Tous les autres animaux sont sacrifiés 28 jours après la dernière inhalation. Les lapins et les cobayes présentent de nombreux tuberculepulmonaires d'autant plus volumineux que la survie a été plus longue. Dans les cas plus avancés il y a également des tubercules du foie et de la rate. Ces tubercules sont identiques à ceux qui se développent dans le cas d'infection par inhalation des crachats. Les plus gros noyaux prennent tout un lobule et lui donnent l'apparence

1. Weicliselbaum, Experimentelle Untersuchungen ilber Inhalations-Tuberculose.

2. VeragLitli, Experimentelle Untersucliungen uber Inlialations-Tuberculose, Arcli. f. experimentelle Pathologie, 1883, XVll.

de la pneumonie caséeuse. Chez les rats et les souris les granulations ont un volume qui va jusqu'à celui cFun grain de chènevis. Elles sont grises, un peu jaunes au centre. Ces lésions renferment des bacilles et sont inoculables.

Preiss a cherché a déterminer la quantité* minima de bacilles nécessaire pour donner lieu à une tuberculose par inhalation. Il compte le nombre de bacilles contenus dans une dilution de crachats et étend ces dilutions de façon à pouvoir pulvériser un liquide tenant en suspension une très petite quantité de microbes. Il obtient 10 résultats positifs sur 11 cobayes dont chacun est exposé à une pulvérisation renfermant de 165 à 230 bacilles. Il réussit même à rendre tuberculeux un animal qui a été soumis à la pulvérisation d'une émulsion ne contenant que 38 bacilles.

Notre seconde proposition, à savoir que Ton peut rendre un animal tuberculeux en lui faisant respirer un air qui tient en suspension des bacilles de Koch, est donc absolument démontrée.

Noas pourrions ajouter que le fait a été étabh presque expérimentalement chez l'homme. Le garçon de laboratoire, qui assistait Tappeiner dans ses expériences, se refusait à prendre les précautions qu'on lui recommandait; il contracta une tuberculose pulmonaire qui l'enleva en quarante jours, comme nous l'apprend Schweninger. On a été tenté d'attribuer â la même càuse la fin de Thaon, qui mourut phtisique après avoir fait de longues expériences sur la contagion de la tuberculose par inhalation.

3° Les bacilles tenus en suspension dans Vair proviennent soit de poussières chargées de particules desséchées de produits d' expectoration de tuberculeux, soit de fines gouttelettes de crachats que projettent autour d'eux les phtisiques en paillant, en toussant ou en éternuant. — C'est surtout Cornet (1888) qui a cherché à démontrer le rôle des poussières dans la transmission de la tuberculose par inhalation et qui a multiplié les expériences sur ce sujet. Il récoltait la poussière à l'aide d'épongés stériHsées sur les murs et les meubles, hors de la portée de l'expectoration ou des mains, dans des locaux dont les uns étaient occupés par des phtisiques, les autres par des sujets non atteints de tuberculose. La poussière ainsi recueillie était incorporée à un liquide stérilisé et injectée dans le péritoine de cobayes. Sur 329 cobayes ainsi inoculés, un certain nombre succombèrent à une septicémie dans les premiers jours, mais 128, qui moururent ou furent sacrifiés plus tard, présentaient des lésions tuberculeuses à point de départ nettement péritonéal. Les poussières les plus fréquemment bacillifères avaient été recueillies dans les salles de phtisiques des hôpitaux, puis dans des logements privés habités par des poitrinaires, enfin dans des asiles d'aUénés. Les poussières de la rue, des salles de chirurgie, des maisons particulières non habitées par des tuberculeux donnèrent à l'inoculation des résultats négatifs. Il y a plus, d'après Cornet, les poussières des locaux habités par des phtisiques cessent d'être bacilhfères si le malade expectore régulièrement dans un crachoir et empêche ainsi les produits d'expectoration desséchés de se mélanger aux poussières. Pour lui la prophylaxie de la phtisie chez l'homme se ramène donc j à obtenir que le tuberculeux expectore dans un crachoir et non sur le sol ou dans son mouchoir.

Les expériences de Kriiger faites soit avec les poussières des salles de la cHnique de Bonn, de Prausnitz, soit avec celles des tapis de wagons de chemins de fer, étaient confirmatives des données fournies par le travail de Cornet. Celles-ci furent

PROUST, TRAITÉ d'hYGIKNE. 17

accueillies avec beaucoup de faveur dans le monde scientifique, et le danger des produits d'expectoration desséchés des tuberculeux fut unanimement reconnu.

Cependant plusieurs des expérimentateurs qui avaient renouvelé les inoculations de Cornet avec des poussières furent loin d'obtenir un aussi grand nombre de résultats positifs. En 1890 Baumgarten recueillit sur des tampons d ouate, placés devant un poêle produisant un fort appel d'air, les poussières d'un plancher qui avait été arrosé avec du liquide délayant des cultures tuberculeuses. Il avait attendu que le plancher fut sec et que les poussières aient pu être soulevées par le balayage et par les pieds des passants. Les tampons, ainsi maintenus pendant plusieurs semaines, furent ensuite inoculés à un grand nombre de lapins, dont aucun ne devint tuberculeux.

Les expériences de Cornet ont été également répétées par Kustermann (1891) dans des pièces de la prison et du dépôt de Munich où séjournent des détenus phtisiques. Si les inoculations furent négatives avec les poussières de la prison, où on désinfectait rigoureusement depuis deux ans les planchers et les murs suivant le conseil de Cornet, il n'y en eut en revanche pas une seule de positive avec les poussières du dépôt, où aucune mesure prophylactique n'était prise. De plus, la désinfection pratiquée pendant deux années dans la prison n'y avait aucunement abaissé le chiffre de la mortalité par tuberculose comparativement à celui des années précédentes. Kustermann n'hésite pas à conclure de ces faits que « la propagation de la tuberculose (dans les prisons et les établissements analogues) doit tenir à d'autres conditions encore que la dissémination des crachats desséchés et la présence des bacilles dans la poussière des planchers et des murs. »

Kelsch (1898) communiquait à l'Académie de médecine de Paris les résultats constamment négatifs qu'il avait eus en inoculant à des cobayes un grand nombre d'échantillons de poussières recueillis dans les casernes aux alentours des crachoirs et même dans leur intérieur. Netter et Bourges avaient fait à la même époque sans succès une série d'inoculations à des cobayes avec des poussières prélevées dans des locaux habités par des tuberculeux, notamment sur les parois et au voisinage de hts bretons, où avaient succombé des paysans phtisiques.

Il semblait donc que Cornet avait exagéré la durée de la conservation du coulage tuberculeux dans les poussières sèches, et on commençait à trouver ses idées trop absolues, lorsque Fliigge attira l'attention sur le danger des particules humides qui sont projetées hors de la bouche des tuberculeux.

Koch avait déjà écrit : « Les malades projettent par les secousses de toux des particules de crachats qui se répandent dans l'air et subissent une sorte de pulvérisation. Or de nombreuses expériences ont établi que l'inhalation de crachats pulvérisés de phtisiques rend sûrement tuberculeux, non seulement les animaux réceptifs à la tuberculose, mais même ceux qui sont très réfractaires. Il est donc permis d'admettre ([ue lorsqu'un homme sain, placé au voisinage immédiat d'un phtisique, inhale des particules de crachats expectorés, il peut s'infecter de cette façon. » Mais il ajoutait : « Toutefois ce mode d'infection est probablement exceptionnel, car il n'est pas commun que les particules de crachats soient assez ténues pour demeurer longtemps en suspension dans l'air. » Koch était en effet convaincu de la ])arl prépondérante des crachats desséchés et mélangés aux poussières, dans la transmission de la tuberculose par l'air.

11 n'est pas inutile de rappeler à l'appui des idées de Fliigge et de ses collabora-

leurs, que la plupart des expérimentateurs n'ont réussi à infecter des animaux par inhalations qu'avec des dilutions de crachats t^uberculeux, finement pulvérisés par le spray; que Celli et Guarnieri, que Cadéac et Malet ont toujours obtenu des résultats positifs en procédant ainsi, alors qu'ils avaient pour ainsi dire constamment échoué en faisant inhaler aux animaux des crachats sous forme de ]ioussières sèches. Les résultats à ce point de vue étaient tellement concordants que Cadéac et Malet se croient autorisés à formuler ainsi leur opinion : « Les voies respiratoires sont très favorables au développement de la tuberculose, quand les bacilles qui pénètrent dans leur intérieur ont pour véhicule un liquide; ces bacilles s'implantent au contraire difficilement quand les agents virulents sont incorporés à des poussières. »

C'est en 1897 que Flûgge soutenait, pour la première fois, qu'à son avis le principal mode de dissémination de la tuberculose par l'air était dû à la projection de fines gouttelettes bacillifères hors de la bouche des phtisiques qui parlent, toussent ou éternuent; il mettait en doute la réalité delà propagation de la tuberculose par les poussières sèches de crachats tuberculeux. Depuis, sous l'inspiration de Flûgge S Neisser, Sticher, Beninde, Laschtschenko et Heymann ont publié une série de travaux destinés à confirmer ses idées.

Ces recherches tendent d'abord à démontrer que le rôle des poussières sèches de crachats de phtisiques, comme agents de transmission de la tuberculose, a été beaucoup exagéré. Flûgge et ses collaborateurs déclarent qu'on ne réussit pas généralement à tuberculiser des cobayes par l'inhalation de crachats tuberculeux desséchés et pulvérisés, contrairement à l'opinion de Cornet. Cependant Neisser y est arrivé en expérimentant avec des crachats très finement pulvérisés et soulevés par un courant d'air très violent. Sticher a montré qu'on ne peut réussir à infecter les cobayes par ce moyen si le courant d'air entraînant les poussières n'a pas une vitesse d'au moins un mètre par seconde. Il a pu cependant vérifier dans ses expériences que des courants moins violents transportaient encore des bacilles virulents, mais que jamais dans ces conditions les animaux en expérience ne devenaient tuberculeux. Or, comme le fait remarquer Sticher, on est rarement exposé dans la vie usuelle à des courants d'air aussi violents. De plus, les cobayes ne s'infectent que si les crachats ont été complètement desséchés dans l'exsiccateur ; une dessication pareille ne se réalise guère en dehors de l'expérimentation.

Beninde a recherché le danger que peuvent présenter des crachats de tuberculeux déposés dans des mouchoirs qu'on laissait sécher vingt-quatre heures dans une poche, sans en faire usage. Avec des courants d'air faibles, après barbotage de l'air chargé de poussières fournies par ces crachats, il ne trouva jamais de bacilles et ne put infecter de cobaye, sauf dans le cas où le mouchoir ne renfermait que très peu de crachats et n'avait pas servi plus de deux heures. Dans la pratique, la dessiccation serait donc rarement suffisante pour que les mouchoirs souillés par les tuberculeux pussent répandre des poussières dangereuses dans l'air. Il en est de même pour les crachats qui souillent les planchers qu'on lave de temps à autre ou qu'on essuie avec un linge humide. Le transport des poussières baciUifères ne serait donc possible que dans les locaux malpropres et confinés, les ateliers, les bureaux mal tenus.

Page 1