FABRIQUES DE PRUSS1ATE
1° Technique industrielle. — L’industrie moderne a particulièrement fait prendre une grande extension à la fabrication du prussiate jaune de potasse, ou cyanofcrrure de potassium.
Le procédé le plus ancien, qui est encore aujourd’hui le plus répandu, consiste dans la calcination d’un mélange de carbonate de potasse, de fer et de matières organiques azotées. Sous l’infiuence des sollicitations que l’alcali exerce sur les matières organiques en voie de calcination, une partie du carbone et de l’azote de ces dernières donne naissance à du cyanogène. Le reste de l'azote se Iraus-
INDUSTRIES A CLASSEMENT VARIABLE OU MIXTE
forme en ammoniaque qui se dégage. L'excès de carbone s’appropriant l’oxygène de l’alcali met en liberté le potassium qui s’unit au cyanogène. Puis, pendant le refroidissement de la masse, le cyanure de potassium préalablement formé se combine au fer qu’on a ajouté à la masse.
En fait de matières organiques, on n’emploie que des déchets, tels que ongles et sabots de bêtes, cornes défectueuses, rognures de cuir, vieilles chaussures, tendons, nerfs et autres détritus d’abattoir, chiffons non acceptés par les papeteries, poils non utilisables autrement, déchets des fabriques déboutons et de peignes.
Il en résulte certainement une grande économie. Les clous des chaussures rendent même souvent inutile l’addition directe de clous et de rognures de fer-blanc. Mais ce qui profite à l’industrie nuit à l’hygiène. Car l’emmagasinenient et le nettoyage de tous ces détritus font naître des causes de putridité et d’irritation.
La première opération consiste dans le triage, qui a pour but de répartir dans des tas de mêmes natures, les divers détritus qui se trouvent pêle-mêle dans les chargements, et qui réclament des procédés de nettoyage différents. Cette manipulation répand déjà dans l’air des poussières et des miasmes.
Vient ensuite le nettoyage , dans lequel on enlève la graisse en raclant les objets avec un couteau, et la pousi sière à l’aide de brosses. Cette seconde opération multiplie . considérablement les inconvénients précédents. Il peut en outre se produire des blessures avec accidents septicémiques et même charbonneux.
Les matières étant nettoyées, on procède à leur division, i qui a pour but de mieux assurer l’action de la potasse sur | elles. Pour favoriser cette division on les soumet d’abord f à la dessiccation dans une étuve; puis on les sectionne en i morceaux à l’aide de couperets. Enfin ces morceaux sont i pulvérisés par des meules. Les cornes nécessitent, sous ce 5, rapport, un traitement particulier. On les place dans un
courant do vapeur surchauffée qui dissocie et écaille les diverses couches superposées dont elles sont formées. La dessiccation et le traitement par la vapeur exposent aux dangers des températures élevées et des milieux sursaturés, ainsi que des dégagements de gaz ammoniacaux.
Après ces manipulations préliminaires de la matière animale, commence l’opération fondamentale, la calcination, qui, en langage industriel s’appelle aussi la préparation du métal. On se sert de fours à coupelles. Le carbonate de potasse est d’abord introduit seul, et ce n’est que lorsqu’il est en fusion qu’on y ajoute la matière organique par pelletées un peu espacées. Or à chacune de ces additions, la masse entre en effervescence. Il se dégage des volumes énormes de gaz et de vapeurs qui donnent lien à une série de petites explosions, et qui produisent des flammes d’une longueur de deux mètres, avec projection d’étincelles dans toutes les directions.
Pendant toute la durée de l’opération, l’ouvrier est tenu d’agiter de temps en temps le contenu du creuset à l’aide d’un ringard. Le maniement de cet instrument peut être cause d’accidents. Lorsqu’on le retire, il reste forcément encroûté d’une certaine épaisseur de potasse qui absorbe bien vite l’humidité de l’atmosphère. De là formation d’une grande quantité de vapeurs au moment où on le replonge dans la masse en fusion, et des explosions assez considérables pour projeter hors du creuset une partie de la matière.
Après deux heures et demie de calcination, la matière est coulée, à l’aide d'une cuiller en fer, dans des moules où elle prend par refroidissement la forme de pains. C’est la la coulée. Ces pains ont un aspect poreux, une coloration noirâtre tirant légèrement sur le vert, et dégagent des vapeurs d’ammoniaque et d’acide prussique.
En se refroidissant, ces pains deviennent le siège de la combinaison spontanée du fer et du cyanure de potassium. Ils sont ensuite soumis au broyage, et le gravier qui en résulte est livré à la lixiviation * Dans ce but il est projeté
INDUSTRIES A CLASSEMENT VARIABLE OV MIXTE
dans imo cuve on fer contenant de l’eau froide ; puis on élève la température à 80 degrés. Dans ces conditions, l’eau dissout le prussiatc jaune formé. Il se dégage toujours une assez forte quantité d’ammoniaque pendant cette opération.
La lessive est ensuite transvasée dans des chaudières de concentration que l’on chauffe avec les gaz qui s’échap pent des foyers de calcination. Quand le liquide a atteint une densité de 1,22, on F abandonne à la cristallisation dans une série de cristallisoirs, où le prussiate brut primitivement obtenu se dépouille de plus en plus des impuretés qui masquaient complètement sa couleur jaune naturelle. Dans le dernier cristallisoir on suspend des ficelles qui servent de noyaux d’attraction à des cristaux plus volumineux.
Dans quelques fabriques, particulièrement en Angleterre, on se sert du procédé dit Gauthier-Bouchard. Celui-ci emprunte le cyanogène, non plus à des matières animales calcinées, mais aux résidus de l’épuration du gaz d’éclairage. Les composés cyanogènes, qui polluent le gaz avant son épuration, sont fixés par l’hydrate ferrique qui entre dans la composition du mélange épurateur employé par beaucoup de compagnies, notamment par la Compagnie parisienne.
Le mélange saturé par le fait même de son fonctionnement, et additionné de chaux, est soumis à des lixiviations, d’où résulte une liqueur chargée de prussiate de chaux, du sulfocyanafe de fer et des sels ammoniacaux. On concentre la lessive pour obtenir des cristaux de prussiate de chaux. Ceux-ci sont placés dans un nouveau bain où l’addition de carbonate de potasse substitue cette dernière base à la chaux. En France ce procédé est appliqué dans l’usine d’Aubervilliers.
Plusieurs autres procédés ont été proposés et réalisés dans les laboratoires, mais ils n’ont pu fournir encore des résultats très satisfaisants sur le terrain industriel.
Aussi convient-il de ne leur accorder ici qu’une simple mention. Tels sont :
Celui deM. Brunnquell, qui consiste à transformer le gaz
ammoniac en gaz des marais et en cyanhydrale d’ammoniaque, en le faisant passer sur du charbon chauffé au rouge, et en traitant le cyanhydrate d’ammoniaque obtenu successivement par du sulfate ferreux et par du carbonate de potasse. Au point de vue de l’hygiène, la caractéristique de ce procédé résiderait dans le dégagement de gaz des marais.
Celui de MM. Possoz et Boissièro, qui produirait du cyanogène aux dépens de l’azote de l’air, en le faisant passer à une température rouge, sur un mélange de charbon et de carbonate de potasse.
Celui de M. Gélis qui, par le mélange à froid du sulfure de carbone et du sulfure ammonique, engendre d’abord du sulfo-carbonate d’ammoniaque qui, chauffé à 100 degrés avec du sulfure de potassium, donne du sulfo-cyanate potassique. Ce dernier est ensuite calciné avec du fer. Relativement à l’hygiène, la caractéristique se trouve dans le maniement toujours dangereux du sulfure de carbone, et dans le dégagement d’acide suif hydrique et de sulfliydrate d’ammoniaque.
Hygiénologie. — Les documents cliniques sont malheureusement très rares en ce qui concerne ce genre d’industrie, ce qui tient, avant tout, à ce que peu de médecins d’usines prennent la peine de tenir un registre de maladies, et à ce que les directeurs croient à tort devoir observer une certaine réserve à ce sujet. Mais les connaissances usuelles suffisent déjà pour permettre d’apprécier la nature et l’étendue du danger. Dans cette appréciation il sera presque exclusivement question du procédé par les détritus de matière animale, non seulement parce qu’il est le plus répandu, mais encore parce qu’il est le plus nuisible.
Ces usines peuvent nuire à l’hygiène publique de trois manières : 1° infecter l’air ambiant par les émanations des matières animales en dépôt; 2° répandre dans l’atmosphère, suivant un rayon plus ou moins étendu, des vapeurs d ammoniaque et d’acide prussique ; 3° altérer le sol, les puits et les cours d’eau par des résidus.
INDUSTRIES A CLASSEMENT VARIABLE OU MIXTE
Le second de ces modes d’action ne mérite certainement pas d’être pris en très grande considération. La plupart du temps la diffusion dans 1’atmosplière est telle que, pour des dégagements aussi peu abondants, il ne saurait y avoir de danger véritable pour le voisinage. Il ne peut y avoir qu’un pou d’incommodité causée par l’odeur d’ammoniaque, et encore très accidentellement, lorsque le vent rabat les vapeurs dans des points restreints.
Le troisième n’est pas plus sérieux; car aujourd’hui les résidus sont presque complètement utilisés. Ils consistent en des eaux mères appelées potasse bleue , et en un dépôt boueux appelé le noir. Les eaux mères sont évaporées, et donnent un magma solide qui est formé de carbonate de potasse, de silicate de potasse, de sulfure de potassium et de chlorure de potassium. On utilise la potasse qu'il renferme, en le rejetant dans les cornues de calcination.
Le noir qui renferme du charbon, de la potasse, de la chaux, de la magnésie, du sesquioxyde de fer, de l’alumine, du manganèse, du cuivre, de la silice, de l’acide sulfurique, de l’acide phosphorique, peut être utilisé pour fabriquer de l'alun. Mais on s’en sert plus généralement comme engrais.
Rien n’est donc déversé dans les cours d’eau. Les résidus seraient-ils abandonnés à des ruisseaux ou à l’action entraînante des pluies, que leur composition les laisserait à peu près innocents. Les industriels ont trop d’intérêt à s’en servir, peur ne pas le faire. Il ne faudrait pas toutefois, dans le cas où le fait contraire se produirait, le regarder comme indifférent. Car Bernard et Schlagdenhauffen, ont montré que les cyanures doubles peuvent devenir toxiques quand on renouvelle chaque jour leur introduction.
On doit se montrer beaucoup moins indulgent pour le premier mode. L’accumulation de matières organiques en voie de putréfaction peut répandre au loin des odeurs insupportables et écœurantes. Il y a même plus qu’une question d’incommodité d’après ce que l’on sait de l’influence des milieux putrides sur les maladies miasmali-
408 TRAITÉ D’IIYGIÈNE INDUSTRIELLE.
ques. Colle raison est suffisante pour justi lier l’isolement des usines.
C’est, plus particulièrement pour les ouvriers que la fabrication des prussiates paraît pouvoir présenter des dangers. Non seulement ils sont continuellement en rapport direct avec les foyers d’infection, mais dans les diverses manipulations de ces matières, ils sont exposés à toutes les conséquences des piqûres anatomiques, lymphites, infection purulente et même infection charbonneuse. Le brossage les soumet à des inhalations de poussières de toutes natures, organiques et minérales. De là la possibilité de blépharites, de conjonctivites, de bronchites catarrhales, de pneumonies interstitielles et même de pneumonies infectieuses. Ceux qui pénètrent dans les étuves subissent les conséquences des températures élevées et d’une atmosphère sursaturée de vapeur d’eau surchauffée.
Aux fâcheux effets du travail autour des foyers ardents, l’opération de la calcination joint l'imminence des brûlures toujours graves et douloureuses que produisent les liqueurs caustiques et bouillantes, en raison des projections qu’engendrent l’ addition intermittente des matières organiques et l’immersion du ringard. Les dégagements d’ammoniaque et d’acide cyanhydrique peuvent à certains moments, exercer une influence notable sur les personnes qui séjournent dans les ateliers eux-mêmes. Le seul renseignement non intéressé que j’ai pu recueillir relativement à une fabrique de prussiale des environs de Nancy, est celui du maire de la commune où logent la plupart des ouvriers. Il a été frappé de la pâleur constante de ces hommes, du petit nombre d’entre eux qui atteignent un âge avancé, de la fréquence parmi eux des affections cardiaques et pulmonaires. Il est vrai que ce maire faisait observer, en même temps, que ces ouvriers se livraient à la boisson beaucoup plus que les manœuvres des champs. Quoi qu’il en soit, il est évident que c’est à tort qu’on ne s’est préoccupé jusqu’à présent que de l’atteinte à l’hygiène publique.
Les mesures déjà imposées par l’Administration sont :
INDUSTRIES A CLASSEMENT VARIABLE OU MIXTE
Relativement à la salubrité publique, le classement de ceLle industrie dans la première classe, en accordant toutefois la deuxième classe lorsque la calcination a lieu d'une manière préalable et en vases clos ; la construction de cheminées de 20 à 30 mètres ; l’enlèvement journalier des résidus des lessivages ; l’imperméabilisation du sol des ateliers.
Sous le rapport de l’intérêt des ouvriers, la législation actuelle se borne à interdire le travail des enfants.
Les mesures que les conseils d’bygiène doivent s’efforcer d’obtenir pour la salubrité intérieure sont :
1° L’emmagasinement des matières animales dans des locaux, largement ventilés et même surmontés d’une cheminée d’appel ;
2° Le triage à l’air libre dans des cours intérieures;
3° La substitution du brossage mécanique au brossage à la main. Il n’existe pas encore de machine appropriée, mais elle serait d’une réalisation facile. En tout cas, cette opération devrait se faire sous des hangars et non dans des réduits presque confinés, comme cela a lieu dans beaucoup de fabriques ;
4° La division des os longs à l’aide de couperets à main peut aussi facilement être obtenue par des machines ;
5° C’est encore la vapeur qui doit mouvoir les meules chargées du broyage et de plus elles doivent être disposées dans une enveloppe hermétique qui s’oppose à la dispersion des poussières organiques. Cette disposition existe, du reste, dans la plupart des fabriques ;
6° Rien ne paraît capable de diminuer les inconvénients des salles où les cornes sont soumises à l’action dissociante de la vapeur d’eau. Mais les ouvriers ne devraient y pénétrer qu’après la cessation des jets de vapeur et l’établissement d’un courant d’air;
7° Dans les usines où la calcination se fait encore dans des chaudières, celles-ci doivent être surmontées de hottes. Mais le système des cornues enclavées dans de la maçonnerie, ou celui des fours à coupelles sont de beaucoup préférables ;
8° Le danger dos explosions produites par l’immersion du ringard peut être en grande partie évité en maintenant celui-ci, à l’aide d’une chaîne, dans l’atmosphère desséchante du foyer. Mais il est beaucoup mieux encore de remplacer le ringard par des agitateurs mécaniques se mouvant constamment dans la masse en fusion;
9° Pour la coulée, au lieu de la faire dans des moules à l’aide d’une cuiller, ce qui expose les ouvriers à des douches de vapeurs fortement chargées d’ammoniaque et d’acide prussique, il serait facile d’établir à la partie inférieure des chaudières ou des cornues, un robinet d'écoulement permettant de faire tomber la matière en fusion dans un wagonnet introduit dans un petit tunnel ménagé au-dessous du foyer ;
10° Les chaudières de concentration doivent être munies de hottes ;
11° Comme toujours, on doit recommander aux ouvriers une excessive propreté et de ne jamais prendre leurs repas dans l’usine.
Telles sont les conditions qui s’imposent aux fabriques qui préparent le prussiate avec les matières animales. Mais comme ce sont les émanations de ces dernières, qui jouent le plus grand rôle dans la nocuité de cette industrie, j’estime que l’hygiène doit faire une campagne pour l’adoption de la fabrication, soit à l’aide des résidus de l'épuration du gaz, soit à l’aide de l’azote de l’air, quand on sera arrivé à rendre ce dernier procédé plus pratique. Mais elle doit rejeter la fabrication par le sulfure de carbone, en raison de l'action toxique de ce produit.
Dans quelques fabriques, on produit aussi du prussiate rouge, en soumettant le prussiate jaune à un courant de chlore qui enlève à ce dernier une partie de sa potasse. Il est préférable, au point de vue hygiénique, d’employer la voie humide, c’est-à-dire de dissoudre le prussiate jaune dans un bain d’eau traversé par un courant de chlore.
INDUSTRIES A CLASSEMENT VARIABLE OU MIXTE