‹ Traité d'hygiène industrielleChapitre 115 sur 172 · MANUFACTURES DE TABAC · texte numérisé non relu

MANUFACTURES DE TABAC

Sommaire technique. — Les opérations exécutées dans ces manufactures sont de deux ordres : 4° celles qui ont pour but le traitement et la préparation des feuilles de tabac; 2° celles qui ont pour but la confection du tabac, c’est-à-dire de lui donner les diverses formes sous lesquelles il entre dans la consommation.

4° Opérations de préparation. — Dans la première qui est dite époulardage, les ouvriers ont à ouvrir les ballots d'importation, à délier les manoques, à séparer les feuilles, les secouer et les étaler. La seconde, dite rage, a pour but de grouper les feuilles suivant leurs aptitudes à telle ou telle destination, vient ensuite l’écétage ou enlèvement des grosses côtes des feuilles, qui est complété par l’écabochage ou section des grosses têtes formées par le pétiole ; enfin le mouillage, qui consiste à arroser les feuilles avec une solution de chlorure de sodium au dixième, afin d’empècher la putréfaction, d’éloigner les insectes et de rendre les feuilles plus souples et plus mamiables.

2° Les opérations de confection diffèrent suivant la destination du tabac préparé par le traitement précédent.

Le tabac à fumer est l'objet de quatre opérations spéciales, le hachage, la torréfaction, le séchage et la mise en paquets. Le Aachage, qui longtemps s’est fait à mains d'hommes ; la forréfaction qui vise deux buts, empècher la fermentation en tuant les ferments par la chaleur, et friser les filaments de tabac. La température ne doit pas dépasser 60°, afin de conserver au tabac son arome. Pendant longtemps on a obtenu ce résultat en étendant d’abord le tabac durant quelques minutes sur des tables formées par des tuyaux juxtaposés dans lesquels cireulait de la vapeur, puis en projetant rapidement le tabac sur des plaques rougies. Le séchage, qui s'effectue dans des étuves à

16° ou 20, où le tabac est étalé sur des claies superposées. L'empaquelage, qui comprend la pesée et le tassement du tabac, ainsi que le collage de l'enveloppe.

Le tabac à chiquer comprend aussi quatre opérations spéciales, le filage, le rolage, le pressage et le ficelage. Le filage consiste à tordre les feuilles de tabac en une corde et à recouvrir celle-ci d’une feuille de tabac étalée qui s'appelle robe. Le rolage consiste à enrouler autour d’une bobine une quantité déterminée de la corde de tabac obtenue. Le pressage a pour but de consolider le rouleau et d'en exprimer le jus par pression. Celle-ci est exercée à l’aide d’une presse hydraulique. Le ficelage consiste à fixer les spires par un fil de plomb.

Le tabac à priser nécessite encore quatre opérations, le découpage, la fermentation en masse, le moulinage, la fermentalion en cases. Le découpage, qui a pour but de diviser grossièrement les feuilles sortant du mouillage, est effectué par une roue armée de couteaux et sous laquelle une toile sans fin amène constammment de nouvelles quantités de tabac. Pour la fermentation en masse, le tabac ainsi divisé est disposé en tas considérables dans une salle en bois de chène où l’on ne laisse de libre que de très petits passages pour le service des ouvriers. Il importe en effet qu'il reste peu de place pour lair, qui ne doit pas intervenir dans le genre de fermentation cherchée et qui aurait l'inconvénient de faire naître de l'acide acétique. Il faut, comme pour la fermentation de la bière, un levain, c'est-àdire qu’on place au centre de chaque tas un peu de tabac provenant d’une fermentation antérieure. Quand les conditions sont convenables, il se dégage du carbonate d’ammoniaque et de la nicotine, et l'acidité du tabac disparait. L'opération a besoin d’être prolongée pendant douze à quinze mois. Naturellement la température tend à s'élever et peut mème aller jusqu’à carboniser la masse. Il faut donc une surveillance de tous les instants qui crée des dangers pour les ouvriers qui y sont préposés. Ils ont à aller consulter un thermomètre dans un cylindre enfoncé au

centre de la masse, et si la carbonisation menace, ils doivent aussitôt pratiquer des tranchées pour refroidir les tas. Le moulinage, qui doit réduire en poudre le tabac fermenté. Le tabac pulvérisé est ensuite tamisé. La fermentation en cases, qui s'obtient par le séjour, pendant sept à huit mois, de la poudre de tabac dans des cellules complètement fermées. La température doit ètre de 40°, et les ouvriers en surveillent les oscillations avec un thermomètre contenu dans un cylindre enfoncé dans la masse.

Hygiénologie. — Longtemps on a pu considérer le travail dans les manufactures de tabac comme très nuisible, et on s’est accordé à l’accuser de produire :

Chez les débutants, de la céphalalgie, des nausées, de l’inappétence, de l'embarras gastrique, de Ta diarrhée, de l’insomnie, un état congestif du cerveau avec névropathie générale, de l'angoisse précordiale, tous symptômes qui disparaissaient en général par suite de l'établissement d’une certaine tolérance, mais qui forçaient quelques ouvriers à changer de profession; |

Chez les anciens, même acclimatés, une altération du teint qui devenait gris et terne, des troubles de la menstruation, des avortements fréquents et la mort des nourrissons par méningite.

Aujourd’hui ce tableau a cessé d’être vrai, du moins dans les manufactures françaises, grâce à des dispositions et à un outillage qui peuvent parfaitement faire défaut dans les pays où le monopole n'existe pas.

On s’est toutefois préoccupé en France, dans ces dermières années, des effets fâcheux exercés par le travail dans les manufactures sur la menstruation, la grossesse et le produit de la conception, surtout à la suite des communications faites par MM. Decaisne et Delaunay à la Société de médecine publique. Plusieurs membres se sont associés à ce cri d'alarme, poussé déjà antérieurement par Kostial. Mais la plupart des enquêtes et des documents que cette discussion a fait naître, prouvent tout au moins que le danger a été considérablement exagéré. Entre autres, il

résulte des recherches du docteur Ygonin (1) qui a fait porter son examen sur sept cent cinquante ouvrières, que les avortements ne sont nullement plus fréquents dans les manufactures, et que ceux qu'il a constatés avaient été dus à d'autres causes accidentelles parfaitement appréciables ; de celles du docteur Piasecki, du Havre (2), que le tabac ne saurait être considéré comme un emménagogue, qu'il n'exerce de mauvaise influénce mi sur la grossesse ni sur la santé générale des ouvrières, qu'il ne fait point monter la moyenne des avortements ni celle de la mortalité des nouveau-nés ; de celles du docteur foire, de Lille (3), et de celles de Poisson, de Nantes (4), qu'aucune des imputations lancées n’est justifiée. [ressort donc de là que l’intérèt démographique d’une nation n’exige nullement que les ‘ femmes soient exclues du travail dans les manufactures.

Si les dangers d'intoxication ont été rendus presque négligeables par l'établissement d’une bonne ventilation et l'emploi d'appareils clos, si la substitution de la vapeur à la main-d'œuvre a considérablement diminué la fatigue pour les gros ouvrages, il n'en reste pas moins dans certaines opérations des sources d’altération pour la santé des ouvriers. Ainsi l'attitude courbée, que les cigarières sont obligées de tenir, entrave, dans de certaines limites, la respiration, la circulation, la digestion et la nutrition générale, Le même mouvement, sans cesse répété, pour rouler les cigares, détermine parfois une véritable crampe des écrivains qui peut mème aboutir à la déformation de la main et de l’avant-bras, Ce résultat est encore plus à craindre, d’après Torino (5) dans le roulage des cigarettes qui ont un diamètre moindre. Dans ce cas les articulations carpo-métacarpiennes deviennent excessivement douloureuses. Le pouce et l’index ne peuvent plus se rapprocher. Le petit doigt reste dans l'extension forcée et il y

(1) Lyon médical, 1880, p. 397.

(2) Revue d'hygiène, 1881 p. 910.

(3) Annales d'hygiène, 3° série, t. VIT, p. 219.

(4) Annales d'hygiène, 1881 3° série, t. VI, p. 385.

(5) Revue clinique médico chirurgicale, décembre 1884, p. 108.

a une crampe douloureuse des court et long abducteurs ainsi que du long extenseur du pouce.

Les cigarières ont aussi, pour la plupart, une très mauvaise habitude qui leur nuit en mème temps qu'aux consommateurs. Elles mouillent le bout des cigares entre leurs lèvres pour l’arrondir. Elles s’exposent ainsi bénévolement à l’intoxication du chiqueur. En outre il est arrivé quelquefois aussi que le cigare a servi d'agent de transmission de la syphilis.

Malgré la ventilation générale, le triage, l’époulardage et l’'emmagasinage exposent encore à une certaine inhalation de poussières minérales et végétales qui, en dehors d’une légère action toxique, peuvent concourir à la production de bronchites, d'emphysème, de coryza, de blépharite, d’angine granuleuse et mème de pneumonie caséeuse.

Il est dans la fabrication du tabac à priser une opération qui malgré tout est restée très dangereuse : c’est celle qui consiste à démolir les amas de tabac fermenté. Il se produit à ce moment, et cela d’une manière inévitable, de véritables douches de gaz et de vapeurs, dont la composition n’est pas encore os connue, mais où dominent l'acide acétique, l’'ammoniaque, l’acétate d’ammoniaque, lPacétate de nicotine, des acides formique et butyrique. Leur action irritante, mitigée dans la poudre, n’en enflamme pas moins la pituitaire et provoque l’éternuement.

Il ne faut pas oublier toutefois que la pathologie des manufactures ne peut se maintenir ainsi réduite que par l'observation des mesures qu'il nous reste à formuler.

En France les manufactures de tabac sont exploitées par l'État lui-même. Mais le gouvernement, plus encore que les industriels, doit être tenu de respecter la salubrité publique et la santé des employés. Un premier devoir de l'État serait de ne plus placer les manufactures au centre même des villes. Elles devraient en être éloignées d’au moins 2 kilomètres. Les ouvriers y gagneraient eux-mêmes, soit par le fait d’un exercice salutaire, soit par la

nécessité de se loger dans la banlieue, Il faudrait aussi diminuer le plus possible les ouvertures sur la voie publique. La manufacture doit encore avoir, prête à fonctionner, une pompe à incendie, car les séchoirs et la torréfaction rendent toujours imminents des accidents de ce genre. Mais la salubrité publique réclame surtout que les matières résiduaires soient mises hors d'état de nuire. Les eaux ne doivent être rejetées ni sur la voie publique ni même dans les cours d’eau. Elles doivent être tenues en réserve pour ètre vendues aux éleveurs comme remède contre la gale, quitte à accepter les frais d’une évaporation, si on veut éviter un trop grand encombrement. Quant aux côtes et aux têtes, ainsi que les poussières, on n’a pas encore trouvé d'autres moyens d'utilisation que de les réduire en cendres qui peuvent servir d'engrais, et cette opération ne s'exécute qu’en donnant une odeur, qui est non seulement très désagréable, mais qui offre tous les dangers de la fumée de tabac. Aussi dans le classement administratif, l’opéraüon de l’incinération se trouve-t-elle rangée séparément dans la première classe. On a même recommandé de faire cette calcination à plusieurs kilomètres de toute habitaion. Mais ce n’est pas toujours possible dans les contrées bien peuplées. D'ailleurs, le vent peut transporter au loin ces vapeurs pénétrantes. Le mieux est encore de pratiquer l'incinération dans la manufacture elle-même, mais dans des locaux bien fermés, et en forçant la fumée à traverser le foyer. ; |

L'intérêt des ouvriers exige que partout däns l’intérieur de l'usine, il soit établi une bonne ventilation aspiratrice pour extraire les émanations et les poussières. Dans les manufactures de France on a adopté un système de ventilation, où la propulsion mécanique se trouve combinée avec un appel par la chaleur. Un ventilateur cireulaire chasse l'air pris à l'extérieur dans des tuyaux rampant sous le plancher, et débouchant dans des manchons qui entourent les fourneaux. L'air ainsi chauffé se répand par des ventouses dans les ateliers, et déplace constamment les an-

ciennes couches qui s’échappent par des bouches de sortie ou d'extraction ménagées à la partie inférieure des murs. Il est surtout indispensable d'adopter les appareils capables de rendre ces émanations aussi nulles que possible. Entre autres, la torréfaction sur les tables et les plaques rougies ne doit plus être tolérée, elle doit toujours être faite avec le torréfacteur Rolland. Voici, du reste, la représentation, avec légende, de £e torréfacteur.

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Fig. 160. — Torréfacteur de Rolland.

HH est un grand cylindre horizontal, tournant sur des galets gg et armé à l’intérieur de lames hélicoïdales garnies sur leurs bords de petites fourchettes. LL sont deux foyers contigus qui chauffent le cylindre à 120°. Le tabac est introduit par la trémie AB qui est munie d’un distributeur à palettes C et de deux soupapes DE. Il arrive sur le plan incliné F, entre dans le cylindre, est entraîné par l’autre bout par le fait de Ia rotation. Il sort en I où se trouve une soupape à contrepoids PP’. Pendant la traversée les fourchettes le soulèvent, le divisent et l’'empêchent de se pelotonner. Par la trémie pénètre un cou: rant d'air chauffé par la chaleur de la maconnerie. Il entraîne les vapeurs dans le tuyau K, qui les conduit dans la cheminée.

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Le séchage ne doit plus se faire dans des étuves ordinaires, mais dans des cylindres rotatifs parfaitement clos. L'air qui se charge de vapeurs etde poussières en traversant ces cylindres, doit être aspiré par un ventilateur mécanique qui le refoule ensuite dans une chambre où les poussières se déposent, et de là dans la cheminée,

lu à. | imp br

Fig. 161. — Muchine à hacher le tabac.

Le hachage, si fatigant autrefois, doit s’exécuter à l'aide d’une machine qui condense le tabac, et le fait progresser en masse très serrée sous un couteau exécutant un mouvement de va-et-vient, La figure 161 représente cette machine.

ÎT existe aussi aujourd’hui des machines qui roulent le

papier à cigarettes, le collent et le chargent de tabac, L'ouvrière n'a plus qu’à distribuer celui-et à la machine.

D’autres qui empaquettent le tabac, ce qui supprime un travail excessivement fatigant, d'autant plus que l’ouvrière est payée à la pièce. |

D'autres qui trient les paquets en les pesant et en re-

- jetant ceux qui n'ont pas exactement le poids voulu, ce qui supprime encore un autre genre de main-d’œuvre.

Ces machines sont très compliquées, celles des egarettes surtout. Mais il nous suffit d’en connaître le but et les résultats. Le mécanisme en lui-même importe peu à l’hygiéniste.

Ce sont à de grands progrès, mais 1l en reste à faire. Il reste à trouver le moyen de faire l’époulardage par des machines à enveloppes hermétiques, = et le triage se ferait en- D as suite à la main avec moins d'inconvénients. À priort, ki ae . le problème ne paraît pas Fig. 162. — Pulvérisation du tabac à . ; sy

priser. insoluble, et il faut insis-

ter auprès des ingénieurs

pour qu'ils trouvent la solution. Dans la fabrication du tabac à priser, la vidange des cases de fermentation pourrait se faire par une trémie placée sous le plancher. La démolition des tas de la première fermentation devrait aussi se faire par une trappe, et après qu’on aurait démasqué l’orifice inférieur d’une cheminée fermée pendant la durée de la fermentation. Ces améliorations seraient fa-

cilement appliquées aux chambres adoptées. En attendant, il importe d'établir des relais d'ouvriers pour ce genre de travail. La pulvérisation du tabac fermenté doit être, de son côté, obtenue avec l'appareil, fig. 162. Le comité de salubrité publique a été enfin bien inspiré en interdisant le travail des enfants dans les locaux où l’on démolit les masses.

En France toutes ces recommandations sont inutiles, parce que le gouvernement, qui a le monopole de la fabrication du tabac, s'empresse d’appliquer toutes les innovations favorables à l’industrie et à l'hygiène. Mais elles sont indispensables dans les nombreux pays où cette fabrication est laissée à l’industrie privée.

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