TRAITE ASEPTIQUE LAIT CRU VALEUR ALIBILE DE CE LAIT
Si l'on excepte les conduits galactophores, on voit que le lait contenu dans l'appareil de la glande mammaire est dépourvu de germes. Pasteur a pu ainsi, dès ses premières recherches, recueillir aseptiquement un lait qui se conservait plusieurs mois. Il semblerait donc qu'on ait un moyen idéal de conservation du lait en pratiquant systématiquement la traite aseptique. Il suffirait, comme Smester l'a proposé, qu'après avoir bien nettoyé les vaches au savon, lavé les pis à l'eau tiède, puis à l'eau boriquée, le trayeur, dont les mains ont été également aseptisées, disposât un seau émaillé stérilisé couvert, sous le pis de la vache. Le couvercle enlevé, il prendrait de chaque main un trayon de telle manière que jamais ses mains ne touchent au lait qui tombe ainsi directement dans le seau émaillé. Aussitôt après la traite, le récipient serait recouvert.
Avec ces précautions rigoureuses on recueille un lait presque aseptique. I Néanmoins, sa conservation n'est pas de longue durée. C'est tout au plus si au bout de trois ou quatre jours, en moyenne, ce lait ainsi recueilli serait encore utilisable. Quelques soins de propreté que l'on prenne, il est pour ainsi dire impossible dans la pratique d'arriver à une asepsie parfaite, soit de l'animal, soit de l'opérateur.
Nous donnons ci-dessous la description faite par M. Linas du dispositif vraiment bien compliqué qui lui permet de pratiquer la traite aseptique dans son lactarium de Versailles et d'obtenir ainsi un lait cru, relativement stérile pouvant être consommé sans danger par les enfants :
« II y a une salle spéciale de traite, calquée sur les principes des salles d'opérations dans les hôpitaux : Étanchéité parfaite du sol en ciment, asepsie des parois fréquemment badigeonnées à la chaux; absence de tous angles vifs, ceux-ci étant remplacés par des gorges arrondies. Dans la pièce même se trouve un lavabo, garni d'un savon, d'une brosse et d'une lime à ongles, un générateur à débit constant d'eau bouillante, un autre d'eau stérilisée et un bec à flamber. Avant la traite, les vaches, entretenues d'ailleurs comme des chevaux de luxe par un soigneux pansage, ont l'arrière-train lavé à l'eau chaude et les pis détergés à l'eau chaude savonneuse ; on les conduit alors par paire sur la plate-forme de la salle de traite,
TUAITÉ D'HYCIKNE INFANTILE. 20
306 L'ALLAITEiMENT ARTIFICIEL
où les pis sont rincés à l'eau bouillie chaude et les trayons aseptisés par une pulvérisation d'eau oxygénée. Le trayeur revêt une blouse propre, se savonne et se brosse les mains (il a d'ailleurs les ongles coupés ras), puis il se les flambe à la flamme du Bunsen, ce qui, d'après l'expérience faite récemment par le docteur Ha-ckel, suffit à stériliser, pour quelque temps (environ 15 minutes), la surface de répiderme,qui présente après le flambage une odeur flagrante de corne brûlée. Sans plus toucher à quoi que ce soit, un aide faisant le nécessaire, le trayeur tire à part dans un seau les premiers jets de lait, qui détergent les canaux des trayons; ce lait est éliminé. Puis le lait est recueilli dans une sorte d'entonnoir stérilisé, recouvert d'une étamine stérili.sée et continué par une canalisation de 1 m. 50 environ, composée de deux tronçons de 0,50 centimètres de tube en nickel et d'un tronçon de 0,50 centimètres de tube en caoutchouc pur stérilisable, le tout ayant été nettoyé et goupillonné à fond à l'eau carbonatée bouillante, puis stérilisé à l'autoclave. Cette canalisation aboutit à une sorte d'autoclave en nickel, breveté sous le nom de « lactoduc », d'une contenance de 150 litres, disposé en sous-sol, directement au-dessous des bêtes soumises à la traite. Cet autoclave a été détergé par trois chasses succssives d'eau en ébuUition et stérilisé à la vapeur sous pression. Avant d'y pénétrer, le lait traverse un filtre clos, dont la matière filtrante est constituée par une rondelle de coton hydrophile stérilisé. A l'intérieur du lactoduc et à la partie supérieure est disposée horizontalement une lentille creuse emboutie et parfaitement étanche, à large diamètre, dans laquelle circule un mélange réfrigérant. Chaque jet de lait s'étale en nappe mince sur cette lentille et, à peine sorti du pis de la vache, s'y refroidit brusquement à une température voisine de 0?. Un peu au-dessus de la base arrondie du lactoduc, sont deux robinets diamétralement opposés, -servant à l'embouteillage direct du lait dans des biberons de 100 et 150 grammes, stérilisés. L'air rentre dans le lactoduc, pendant l'embouteillage, en passant par une ampoule garnie d'un tampon de coton stérilisé, qui le filtre et arrête les poussières susceptibles de contaminer le lait. Les biberons sont hermétiquement bouchés à la machine, par une capsule inviolable, garnie intérieurement d'une rondelle d'amiante stérilisée par flambage et séparée du lait, en raison de la chute possible de fibres, par une rondelle de parchemin végétal stérile.
« L'embouteillage direct et à l'abri de tout contact, de toute contamination, de tout germe, est ainsi réalisé du pis de la bête dans la bouteille, située à 2 mètres au-dessous de lui, et par l'intermédiaire indispensable du lactoduc, qui permet d'obtenir un lait homogène, du premier au dernier biberon.
«Une importante précaution est prise pour éviter la contamination habituelle du lait par les éclaboussures de bouse ou d'urine provenant de bêtes qui s'exonèrent pendant la traite. Au moindre effort prémonitoire, le trayeur s'arrête, pose sur le réceptacle du lait un couvercle à portée de sa main et éloigne l'appareil vers la tête de l'animal. En même temps, un aide, en permanence, recueille la bouse, à son issue, dans une vannette en tôle galvanisée et l'évacu'.* immédiatement au dehors, pendant que l'urine est elle-même évacuée rapidement par un caniveau en ciment étanche situé derrière l'animal. Des seaux d eau chaude en font disparaître toute trace, la vache reçoit une nouvelle toilette aseptisante, le trayeur s'aseptise de nouveau Is mains et la traite est reprise.
« Le rigoureux fonctionnement du « Lactarium », d'après les principes qui y ont été établis, est assuré : \° par le choix d'un personnel intelligent et instruit, composé d'élèves des Ecoles spéciales d'industrie laitière (MamiroUe, Poligny, le Cliâtelard), dressés à la manière d'un personnel de service cliirurgical dans les hôpitaux; 2° par l'installation d'un matériel ad hoc, disposé à l'endroit même où il doit servir, d'un emploi sinijjle et sûr, tout à la fois, en mèuio temps qu'obligatoire, rien ne pouvant se faire autrement que par son intermédiaire; 3° par une surveillance constante et étroite, que complète le contrôle journalier du Laboratoire de Galactologie faisant partie intégrante de l'établissement (1). »
Des l'cchcr'clics hach'M'iologifiiK^s ont ('[(' l'ailcs pour a|>|)n''ci(M' le (lt'i;r(> d'asopsio (In lait cru. En AlIcMiiagno, on possède poiii' !'(''lal)liss(Mn(Mil Milclikii-
(1) Ohlnilidii il II lu il noniinl a^eplit/iir. p.ir fliilirii'l Linas. ('.(iinimmii aliim au V' Conprc^s iiilcrnalninal des (Jouîtes (lol.iil, l'.i()5.
ranstaet am Victoria-park. à Berlin, des statistiques bactériologiques faites pour des cultures de lait cru en février 1901 par le Prof. Ficker, à l'Institut d'hygiène, et citées par E. von Behring (1).
Six échantillons examinés de 3 à 7 h. 1/2 après la traite aseptique, accusaient de 910 à 6.864 microbes par centimètre cube; après vingt-quatre heures, ils contenaient de 101.000 à 2.136.000 et après quarante-huit heures, de 38,500.000 à 234.100.000 bactéries par centimètre cube. (Willem et Miele.) — A Marbourg, au cours de recherches systématiques tendant à réaliser la vaccination antituberculeuse des nourrissons au moyen du lait de vaches immunisées, le Prof, von Behring a beaucoup travaillé à améliorer les procédés d'obtention du lait. Dans ses expériences, le nombre des bactéries a été à peine inférieur à 100 ou 200 par centimètre cube; récemment, un bon marcaire abaissait ce chiffre à 70. Rappelons que c'est pour parer à l'altération encore assez rapide du lait cru obtenu même d'après ses méthodes, que le savant hygiéniste proposait de l'additionner de faibles doses de formol qui respectent les anticorps natifs du produit.
Willem et Miele sont arrivés à obtenir, par une trayeuse familiarisée avec la méthode qu'ils préconisent, un lait contenant peu de microbes (parfois même 2 à 5 bactéries par centimètre cube) et se conservant vingt jours avant de cailler. En quelques jours l'apprentissage peut être fait. Willem et Miele obtiennent des laits qui ne renferment pas plus d'une centaine de bactéries après trente-neuf heures de conservation. Les échantillons de lait ainsi récoltés se conservent au moins dix jours, souvent dix-sept à vingt jours, quelquefois plusieurs mois, à la température de 13* à 15°.
On a proposé, pour obtenir plus aisément le lait aseptique, des appareils spéciaux pour la traite. La traite mécanique opère par succion absolument comme le veau tétant. Chacun des trayons est enveloppé d'un cylindre de caoutchouc résistant qui peut supporter sans s'affaisser les effets du vide réalisé à l'aide de la pompe pneumatique. Le lait s'écoule dans un récipient fermé. Il y parvient par un tube de caoutchouc. Il y a forcément des jeux de soupapes, des robinets dont le nettoyage complet et l'aseptisation indispensable sont difficilement obtenus deux ou trois fois par jour. (Diffloth.) D'ailleurs, l'analyse du lait obtenu par la traite mécanique montre que l'acidification est plus précoce que dans la traite à la main. (Bordas et de Raczskowsky.) La richesse en bactéries démontrée par Harrisson, confirmée par d'Heil en 28 expériences (28.340 germes contre 6.423, c'est-à-dire 4 fois 1/2 plus dans la traite mécanique que dans la traite à la main), résulte de ce fait que les premiers jets de la traite ne .sont pas mis à part et que les appareils employés ne sont pas complètement stérilisés après chaque opération.
L'emploi de la traite mécanique ne dispense pas de l'usage d'un trayeur qui achève la vidange de la mamelle. Cette complication inévitable, en raison du rendement insuffisant qui s'attache à la traite incomplète, n'est pas le seul inconvénient de la traite mécanique. L'absence de massage de la mamelle dont l'importance a été mise en évidence par Hugelund, et l'abaissement de la teneur
(1) E. von B'fhrin^'. Beilrage zur erperimcntellen Thérapie, Heft 8, Berlin, 190'». (page 127).
en matière grasse du lait mécaniquement récolté font que les machines à traire sont peu recommandables.
M. Barthel a cependant annoncé au Congrès de laiterie la construction d'une machine fonctionnant de telle manière que le lait, au sortir du pis, tombe directement dans le récipient sans passer d'abord par des conduits d'aucune sorte. Dès lors, il parait évident que ce lait, qui depuis sa sortie du pis, n'a été en contact avec aucune sorte de contamination, à l'exception de l'air ambiant, doit contenir moins de bactéries que le lait trait à la main, toutes conditions égales d'ailleurs.
Les expériences instituées à ce sujet confirmèrent aussi pleinement ces prévisions. Les nombres suivants sont assez probants sous ce rapport :
Bactéries par centimètre cube du lait.
Machine. A la main.
L'emploi de cette machine présenterait donc, au point de vue bactériologique, de grands avantages sur la traite à la main, ce qui est naturellement d'une grande influence sur la bonne conservation du lait. Malgré ces tentatives intéressantes, la traite mécanique est peu pratiquée.
Les progrès réalisés pour la récolte aseptique du lait nous permettent, dans quelques circonstances spéciales, de manier le lait cru en hygiène infantile, ce que nous n'aurions pas fait, il y a dix ans, aussi bien par crainte des microbes pathogènes que des saprophytes qui se multiplient si vite dans le lait non stérilisé, surtout en été. Mais jusqu'à présent l'expérience clinique n'est pas assez étendue sur ce sujet pour nous permettre d'affirmer la supériorité du lait cru sur le lait stérilisé dans l'allaitement artificiel, ni même de préciser exactement les indications de son emploi. Nous sommes complètement d'accord sur ce sujet avec notre collègue M. Triboulet dont nous allons reproduire plus loin les prudentes conclusions. D'ailleurs, il ne faut pas oublier que le lait de vache n'est pas celui qui est destiné par la nature à l'enfant et qu'il n'y a pas le même intérêt primordial à le donner cru qu'à faire téter directement le lait de femme tel quel. Actuellement, notre expérience déjà longue nous porte à admettre que l'action de la chaleur et surtout de la surchauffe à 108" modifie plutôt favorablement les substances alibiles du lait de vache, spécialement la caséine, et le rend plus digestible. On a voulu voir dans les expériences de Behring des preuves démonstratives de la supériorité du lait cru sur le lait stérilisé. Mais à supposer que les veaux s'accommodent mieux du lait cru de leur mère que du lait bouilli, il ne s'ensuit nullement qu'il doive en être de même -pour les enfants nourris artificiellement au lait de vache ou avec celui d'une autre espèce animale.