PROCÉDÉS DIVERS DE MODIFICATION LAITS PEPTONISÉS
Lait humanisé de Backhaus. — « Backhaus a recours, pour la fabrication de son lait à des procédés mécaniques et chimiques. Il traite le lait de vache par la centrifugation, puis il fait agir sur la caséine le ferment lab et la trypsine. Son lait est donc à la fois un lait maternisé et un lait peptonisé.
« Immédiatement après la traite, le lait est pasteurisé, puis refroidi; on le met ensuite dans une écrémeuse où, par centrifugation, on sépare le lait gras du lait maigre. Ce lait maigre est recueilli dans une bassine et mélangé à une dose déterminée de trypsine pancréatique et de présure, dont il subit l'action pendant vingt-cinq minutes, à la température de 35°. Sous cette influence, la caséine se modifie; une partie (50 %) se coagule et se précipite; le reste est transformé en propeptone qui reste en suspension dans le petit-lait. Le lait maigre est ensuite passé à travers un fin tamis qui retient la caséine coagulée, de telle sorte qu'après cette opération il ne contient plus que 1,80 % de matières protéiques. On ajoute enfin à ce petit-lait décaséiné et peptonisé une quantité de crème tefle que le lait définitif en contienne 35 grammes par litre, puis on l'additionne de 15 à 20 grammes de lactose pour 1000. Le produit obtenu est mis ensuite en bouteilles, puis stérilisé à 105° pendant vingt-cinq minutes.
« Au point de vue chimique, le lait humanisé de Backhaus présente donc sensiblement la même composition quantitative que le lait de femme, il a la même teneur en graisses, en matières protéiques et en lactose; quant à la quantité des sels, elle ne doit pas avoir subi de modification sensible par rapport au lait de vache. La matière protéique s'y trouve sous forme de propeptone très facilement assimilable.
« Il semble donc que, tant au point de vue nutritif qu'au point de vue digestif, ce lait présente, sur les autres, une certaine supériorité.
(1) I^s laits industriels, leur valeur dans l'allaitement artificiel, par le D' Pierre Lecornu (loc. cit.).
« Cliniqiiement, les résultats obtenus ont été assez satisfaisants. Tiémich s'est bien trouvé de son emploi et n'hésite pas à le proclamer supérieur au lait de Gœrtner. Les enfants qui en font usage ont des digestions normales et des selles assez semblables à celles des enfants au sein : cependant, il fait à ce sujet des réserves et déclare qu'assez souvent, au bout d'un certain temps, les nourrissons vomissent et perdent de leur poids, et que si l'on donne ce lait à des enfants atteints de gastro-entérite ou de; troubles digestifs, ces troubles ne s'améliorent pas. »
Bien que nous ayons en France des laits stérilisés industriellement très parfaits qui nous viennent de Normandie, en particulier le lait Gallia surchauffé à 108*^ et le lait Lepelletier homogénéisé, le lait Backaus a joui ces dernières années d'une certaine vogue à Paris. Ce produit allemand importé, a tous les inconvénients du lait de Gœrtner, et l'on a publié à la Société de Pédiatrie de Paris, un bon nombre de cas de scorbut infantile qui lui sont imputables; il est donc scorbutique à un haut degré.
Comme Morgan Rotch l'avait fait depuis longtemps à Boston, dans son Milk lahoratori/, Backhaus a préparé aussi plusieurs qualités de lait industriel suivant l'âge des nourrissons. Il abaisse aussi considérablement le taux de la substance azotée suivant la doctrine de Biedert.
Voici le tableau de la composition des divers laits de Backhaus :
Lait Lait
•le N" i. N» 2. N» 3. de
femme. 1 à 2 mois. 2 à 0 mois. 6 à 0 mois. X^ 4. vache.
Graisse. ..... 3,5 2,9 3,0 3,0 3,1 3,3
Sucre 6,25 5,2 5,1 5,0 4,9 4,8
Matières azotées . 1,75 1,4 2,0 2,6 3,2 3,5
Sels 0,3 0,4 0.5 0,6 0,7 0,7
Extrait sec 11,8 9,9 10,6 11,2 11,9 12,3
Nous ne saurions en principe, nous le répétons, approuver l'usage général de ce lait prédigéré dans l'élevage artificiel; d'ailleurs, l'immense majorité des enfants utilise bien les laits surchauffés à 108" ou homogénéisés, simplement coupés d'eau bouillie et additionné de saccharose.
La prédigestion du lait no doit être conseillée que dans les cas où l'oti ne peut avoir à sa disposition du lait de femme, qui reste le remède souverain dans les dyspepsies graves des nourrissons.
LAIT MODIFIÉ PAR LA MKTHODE DE GiERTNER
Le procédé de rectification du lait de vache proposé par Ga^'iner repose sur le j)rincipe suivant : lorsqu'on soumet à un appareil centrifugeur nu liquide renfermant des éléments de densité dilTércntc, sous l'influonce d(> la rotation, les particules les plus lourdes sontprojeti'es àla péri[)hério, tandis que les plus légères forment une colonne voisine du centre. Or, l(^s matières grasses (!'iiii<> densité inférieure aux autres éléments du lait s'amas.sent vers l'axe de l'appareil et y forment une foloimc de crème cylindrique.
L(! lait destiné à la matcTriisntion sni\;uit \(\ ])rocédé de Gœrtner est donc
refroidi aussitôt après la traite, puis coupé d'un volume égal d'eau bouillie, opération qui a pour but de réduire de moitié le taux de la caséine. Il est introduit ensuite dans une écrémeuse centrifuge munie d'un mécanisme à deux robinets permettant de faire des prises différentes, l'une au centre et donnant par conséquent du lait gras, l'autre à la périphérie, donnant du lait maigre. Le liquide qui s'écoule par le déversoir de la crème est sensiblement plus riche en beurre que le lait primitif (de là, le nom de lait gras ou lait concentré, qui lui a été donné par plusieurs auteurs). Mais, par contre, il renferme moitié moins de caséine, puisque le petit-lait en a entraîné la moitié. Le lait obtenu a donc une composition chimique à peu près semblable à celle du lait de femme. Il lui manque seulement quelques grammes de sucre, et l'on obtient la correction en ajoutant 20 à 25 grammes de lactose par litre.
Le lait obtenu est ensuite mis en bouteille, puis stérilisé à 105" pendant vingt-cinq minutes. Après stérilisation, il présente une coloration blanc jaunâtre un peu plus accentuée que celle du lait ordinaire; il est d'une saveur agréable et se conserve aussi bien que les laits stérilisés simples; cependant la désémulsion des graisses est dans ce lait un peu plus accentuée, et il est probable que la centrifugation qu'on lui a fait subir en est la cause.
Le lait de Gœrtner comparé au lait de vache naturel et au lait de femme, renferme les éléments suivants :
Densité. Caséine. Lactose. Graisses. Sels.
Lait de vache 1032 33 56 37 6
Lait de Gœrtner 1017 22 60 35 3
Lait de femme 1031 16 65 35 2,5
La composition quantitative de ce lait se rapproche donc sensiblement du lait de femme, il a la même teneur en graisse, et à peu près la même teneur en lactose et en sels. Enfin, il ne renferme plus qu'un excédent de caséine de 9 gr. au lieu des 15 grammes du lait de vache naturel. Ces analyses semblent donc démontrer l'efficacité de la maternisation et c'est sur elles que l'on s'est appuyé pour affirmer l'utilité de ce traitement industriel.
Mais, à y regarder de plus près, la question est plus complexe et il n'est pas prouvé du tout que la diminution de la caséine et des sels })résente de bien sérieux avantages. Sans doute, théoriquement, la diminution de la caséine doit augmenter la digestibilité de ce lait, mais on peut se demander si, par contre, elle ne diminue pas trop sensiblement sa valeur nutritive. Grelley fait remarquer qu'en soustrayant une notable partie de la caséine on diminue, du même coup, la teneur du lait de vache en phosphore organique, principe qui, d'ailleurs, est déjà sensiblement réduit du fait de l'action du surchaufTage. On diminue aussi les sels, car, en retranchant 50 % de petit-lait, on soustrait les phosphates minéraux qu'il contient; de telle sorte que, si l'on admet que la valeur nutritive des laits surchaulTés se trouve sensiblement diminuée du fait de l'insolubihté des phosphates, il faut admettre que celle du lait maternel l'est encore bien davantage. (Lecornu.)
De la même manière on soustrait au lait une partie des traces de fer qu'il contient (Binger) et la perte de ces traces- de fer ne serait pas négligeable, car
354 l/ALLAITEMENT ARTIFICIEL
Dastre et Floresco ont mis en évidence l'importance de ce métal pour le fonctionnement du foie.
Si toutes ces objections faites à la maternisation du lait par le procédé de Gœrtner ne sont pas scientifiquement démontrées, du moins elles font déjà suspecter l'efficacité de ce traitement industriel du lait et douter de sa valeur alibile. D'autre part, il semble établi que la centrifugation qui désémulsionne les globules butyreux modifie les matières grasses d'une manière nettement défavorable à la digestion, de telle sorte que la maternisation n'a même pas l'avantage de rendre le lait plus digestible, comme la diminution de la caséine permettait de l'espérer.
Les résultats cliniques obtenus par l'usage du lait maternisé sont conformes à cet exposé théorique. Au début de son emploi, cependant, ce lait avait laissé concevoir de grandes espérances. Escherich, qui le premier l'avait utilisé, en avait été très satisfait dans l'allaitement artificiel. Mais, en France, à part M. Boissard, la plupart des accoucheurs et des pédiatres l'ont à peu près abandonné.
Ce qui a contribué le plus à nous faire renoncer à cette méthode de maternisation, c'est qu'elle donne au lait un pouvoir scorbuiigène très remarquable. La plupart des premiers cas de m.aladie de Barlow qui furent publiés en France ont été rencontrés chez des enfants nourris au lait maternisé par la méthode de Gœrtner.
Dès 1901, notre externe, M. Paugam (1) relevait 7 cas de scorbut infantile imputables au lait maternisé et M. Comby attirait aussi l'attention sur ce grave inconvénient du lait maternisé.
Plus tard, en 1904, M. Lecornu, dans un tableau complet des cas de scorbut publiés par les médecins français, notait aussi une proportion très importante d'enfants nourris au lait maternisé.
Les débuts de l'élevage étaient bons, puis, après cinq à sept mois, l'enfant pâlissait et les troubles caractéristiques de la maladie de Barlow apparaissaient. Ces troubles dans la valeur alibile du lait par la maternisation, sans faire abandonner absolument ce procédé, doivent rendre circonspect pour sou emploi. Il doit être considéré comme un lait médicamenteux réservé pour l'usage temporaire des nourrissons dyspeptiques.
MODIFICATION DU LAIT PAR LA MÉTHODE AMÉRICAINE. « LES MILK LARORATORIES » (2)
Tout d'abord, le lait provient d'une ferme dans laquelle les vaches, parfaitement saines, sont soumises à un régime alimentaire réglé dans les moindres détails. Ce lait est transporté au laboratoire dans des récipients entourés déglace pour que la température ne s'élève pas au-dessus de 4'*. Les chambres où ce lait est conservé, sont disposées d'une manière tout à fait aseptique, ventilées, etc. On fait à l'arrivée un dosage des |)riu(i|)es fixes du lait; puis on le
(1) l.a nutludlc de liarlow en France, par le \y Vaw^mw- (Tliisc de l'aris. l'.IOL)
(2) Uyi^knic and médical Trealmentoj Children, by Morffaii Rolcli, rùsuinO dans le Journal de T//nique de rlinir/ue et de Thcrapeulifiuc infnntllcs.
LES LAITS MODIFIÉS ET MKDlCAMEiNTEUX
place dans un appareil dit séparateur centrifuge. Ce séparateur est une machine rotative qui effectue six mille huit cents tours à la minute. Cette première manipulation est destinée à séparer entièrement la crème du reste du lait. On obtient ainsi une crème dont la contenance en beurre est bien titrée, et un petitlait titré également.
Dans une autre chambre (modifying room), on manipule les différents éléments constituants du lait pour fabriquer les laits artificiels, variant suivant les prescriptions médicales.
« Un vase, dit M. Morgan Rotch, contient la crème, un autre, le lait séparé ou petit-lait; enfin Ton a préparé à l'avance une solution de sucre de lait dans de l'eau distillée. Suivant le pourcentage en graisse, en protéides, en sucre demandé par le médecin pour le nourrisson, des employés spéciaux versent dans des tubes une quantité de crème, de lait séparé et de la solution de sucre de lait. On alcalinise ou non avec de l'eau de chaux. Ces tubes, contenant une tétée chacun, sont fermés au coton et transportés dans un stérilisateur, puis ils sont livrés à domicile dans de petits paniers.
« Voici un exemple delà pratique courante du laboratoire : Un commis aux écritures reçoit une prescription de médecin.
Beurre
Sucre de lait.
Protéides. . .
« Un autre employé transforme le pourcentage métrique du médecin en onces et en drachmes.
« Cette dernière prescription est alors délivrée à un employé de la chambre spéciale, au modifying clerk qui combine les différents éléments dont il dispose, suivant les proportions indiquées. »
Voici encore, d'après M. Morgan Rotch, comme il convient de formuler le pourcentage des éléments fixes du lait dans les premiers temps qui suivent la naissance.
Pendant les 24 ou 36 premières heures d'existence :
Sucre de lait 5 % en solution dans de l'eau distillée et stérilisée.
Première semaine.
Beurre 2,00
Protéides 0,75
Réaction légèrement alcaline.
Chauffé à 750 C. (167° F.)
Deuxième semaine.
Beurre 2,.50
Sucre 6,00
Protéides 1,00
Réaction légèrement alcaline.
Chauffé à 75° C. (1670 F.)
Troisième semaine.
Beurre 3,00
Sucre 6,00
Protéides 1,00
Réaction légèrement alcaline.
Chauffé à 75" C. (167° F.)
Quatre à six semaines.
Beurre 3,50
Sucre 6,50
Protéides 1,00
Réaction légèrement alcaline.
Chauffé à 75° C.
Six à huit semaines
Protéides 1,50
La réaction est toujours alcaline comme dans les prescriptions suivantes, de même que la température à laquelle est portée le mélange est de 75" G.
Deux à quatre mois.
Beurre 4,00
Sucre 7,00
Protéides 1,50
Quatre à huit mois.
Beurre 4,00
Sucre 7,00
Protéides 2,00
Huit à neuf mois.
Beurre 4,00
Sucre. 7,00
Protéides 2,50
Neuf à dix mois.
Protéides 3,00
Dix mois et demi.
Beurre 4,00
Sucre 5,00
Protéides 3,25
Onze mois.
Beurre 4,00
Sucre 4,50
Protéides 3,50
Onze mois et demi.
Lait de vache non modifié.
Dans ces prescriptions on augmente très lentement la quantité des albuminoïdes.
A huit mois on ne prescrit que 2 % de protéides, et seulement à dix mois 3 %.
Les Milk lahoratories d'Amérique sont donc, en somme, de véritables pharmacies dans lesquelles on dose les principes fixes du lait, avec la même exactitude que s'il s'agissait de substances médicamenteuses. Le médecin envoie sa prescription au laboratoire comme nous envoyons nos ordonnances aux pharmaciens, et dans ces laboratoires on fabrique du lait : on y fait la « synthèse artificielle d'un aliment naturel ».