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LE CHOIX DU LAIT

Pratiquement, le lait de vache, qu'il est aisé de se procurer ù bon compte, doit être employé de préférence pour l'allaitement artificiel.

Le lait d'ânesse est d'un prix peu abordable : cinq à six francs le litre; d'ail- 1 1|

leurs, sa valeur nutritive est faible, il est très pauvre en beurre, et s'il convient parfois à des nourrissons dyspeptiques et débiles, on ne peut guère compter mener à bien un élevage artificiel en se servant exclusivement de l'ânesse.

Le lait de chèvre est employé avec succès, paraît-il, dans certains pays de montagnes et spécialement dans les Iles Ioniennes, en Espagne, etc.; mais à Paris, tout au moins, il ne nous a pas donné de bons résultats, sans qu'il soit bien aisé d'expliquer ces insuccès à peu près constants.

.l'ai vu, soit ù la Goutte de lait de Belleville, soit à la consultation externe de l'hôpital des Enfants-Mulades, un bon nombre de nourrissons élevés au lait de chèvre et revenant de la campagne en mauvais état, atrophiques etrachiliques; le plus souvent on parvenait à les restaurer par l'administration méthodique du lait de vache stérilisé industriellement.

A Paris, j'ai vu succomber à la gastro-entérite, il y a quelques années, un enfant qui n'avait reçu que du lait de chèvre, soigneusement stérilisé à l'autoclave, jusqu'à l'âge de sept mois. Le père de l'enfant était un pharmacien des hôpitaux, qui surveillait lui-même la nourriture de la chèvre et la stérilisation du lait.

D'autre part, j'ai soigné avec mon confrère le D^" Cauchemez (de Neuilly) une petite fille élevée au lait de chèvre du Jardin d'Acclimatation, à Paris. La chèvre avait été soigneusement sélectionnée, et était parfaitement surveillée pour son alimentation; elle vivait librement dans un grand enclos. Néanmoins le résultat de cet allaitement artificiel fut si défectueux, que l'enfant ne pesait que 10 livres à l'âge de 11 mois.

On donna du lait de vache du même Jardin d'Acclimatation à l'enfant et elle regagna très vite le terrain perdu : c'est maintenant une belle petite fille.

Faut-il incriminer l'excès habituel de caséine dans le lait de chèvre pour rendre compte de la difficulté de l'adapter au tube digestif des nourrissons, ou plutôt ne s'agit-il pas d'une composition totius substantiœ, qui ne convient pas pour l'élevage artificiel?

Quoi qu'il en soit, mon expérience déjà longue m'oblige à déconseiller le lait de chèvre, à Paris tout au moins. Tarnier était déjà arrivé à cette conclusion il y a longtemps.

Il faut rejeter de l'allaitement artificiel les laits condensés, en poudre, etc., toutes les fois qu'on pourra se procurer du lait de vache frais et naturel ou des laits stérilisés industriellement.

La publicité vante certaines farines lactées comme succédanés du lait de femme; de même certaines mixtures, en France et surtout à l'étranger, sont en grande vogue, telles que Mellin's food, Allenhury's Milk food en Angleterre : toutes ces farines de conserve, toutes ces préparations, quelles qu'elles soient, ont une valeur nutritive incomparablement inférieure au lait de vache ordinaire et de bonne qualité. Nous ne conseillerions même pas de les employer temporairement sur les navires, pendant les traversées, ou aux colonies, car le lait stérilisé industriellement et bien embouteillé est aisément transportable.

Les enfants paraissent s'accommoder pendant un temps de ces farines de conserve, mais il est rare qu'après quelques semaines ou quelques mois, des accidents plus ou moins graves ne surgissent, et en particulier le rachitisme et surtout le scorbut infantile, comme nous le verrons en étudiant la valeur nutritive du lait stérilisé.

C'est donc au lait de vache qu'il faudra recourir, soit pour l'allaitement artificiel exclusif, soit pour l'allaitement mixte.

Nombreuses sont les personnes qui en sont encore à croire qu'il suffit, pour nourrir un bébé, de se procurer du lait dans la boutique la plus voisine, et d'en remplir le biberon. Voilà une idée par trop simpliste qui coûte la vie, chaque année, à des milliers d'enfants.

Dans les campagnes, on va chercher le lait de vache frais et pur à sa source, en quelque sorte; on connaît le fermier, on voit les vaches au pâturage ou à l'étable, on peut même assister à la traite, etc.

Mais dans les villes, le lait passe par tant de mains avant d'arriver au

consommateur, qu'il risque bien d'être altéré. Trop souvent il est mouillé, étendu d'eau, écrémé, et sa valeur nutritive est diminuée. Quelquefois même, il est additionné d'un conservatii' nuisible, pour l'empêcher de tourner.

I/adduction du lait pur, il faut qu'on le sache, dans une cité comme Paris offre de grandes difficultés. Devant la Commission du lait, réunie à l'Hôtel de Ville, il y a quelques années, j'ai entendu M. Girard, directeur du Laboratoire municipal, dire que les fraudes sur le lait étaient presque irrépressibles, tant elles étaient nombreuses et variées (1).

Mais, à part toute sophistication, pendant les chaleurs de l'été surtout, le lait subit des altérations spontanées très redoutables et qui peuvent causer des accidents mortels chez les petits enfants. Nous avons étudié avec détails au chapitre de la Bactériologie du lait la cause de ces accidents et nous avons démontré que l'action de la chaleur suffit à détruire les microbes et à arrêter les fermentations.

On a dit que le lait stérilisé n'était plus aussi nourrissant que le lait cru, et puis ne voit-on pas, à la campagne, de beaux enfants élevés au lait qui vient d'être trait au pis de la vache?

Oh! si chacun pouvait avoir chez soi une vache bien saine qui aurait subi l'épreuve de la tuberculine, pour s'assurer qu'elle n'est pas tuberculeuse, si les trayons des vaches étaient toujours bien lavés et aseptisés, de même que les mains des filles de ferme, si les vases où l'on recueille le lait étaient parfaitement nettoyés à l'eau bouillante, alors on pourrait avantageusement faire boire au bébé du lait cru. (Voir l'article de la traite aseptique, p. 305).

Mais si l'on ne peut prendre toutes ces précautions pour recueillir le lait à l'abri de toute souillure, ce qui est la règle, il sera préférable de le faire bouillir ou de le stériliser avant de charger le biberon.

D'ailleurs, la plupart des critiques faites à la stérilisation sont mal fondées, et je puis me porter garant que la surchauffe du lait, même à 108°, n'a pas d'inconvénients.

Depuis quinze ans, à la Goutte de lait de Belleville, nous avons fait distribuer, à prix réduit, plus de 600.000 litres delaitstériliséindustriellement(àl08°), venant de Normandie, à plus de 6.000 enfants dont nous avons contrôlé la croissance, mes collaborateurs les D" Lazard, Paul Roger et moi-même, et nous avons acquis la certitude que non seulement ce lait stérilisé permet d'élever des bébés normaux, mais aussi de sauver ceux qu'on nous apporte avec des troubles digestifs, retardés dans leur développement.

Quand on pourra se renseigner, à la campagne par exemple, on ne prendra pas le lait d'une vache qui vient de vêler, car il est laxatif; on ne s'adressera pas non plus aux fermiers qui donnent à leur bétail comme nourriture principale dos feuilles de betteraves, des drêches de brasserie (résidu de grains fermentes), des tourteaux (résidu de graines oléagineuses), etc. Il n'est pas rare que le lait de vaches ainsi alimentées provoque des accidents chez les bébés.

Lorsqu'on emploie toujours le lait d'une même vache, on est exposé à faire subir à l'enfant le contre-coup des indispositions de la bête, surtout si clic n'est

(1) Voir le Chapitre sur l' Adduction du lait dans les villes.

pas bien nourrie. Il est préférable de se servir d'un lait moyen, résultant du mélange de la traite de plusieurs bonnes vaches.

Dans les grandes villes, on ne saurait s'entourer de trop de précautions pour choisir le lait cru, qui devra être stérilisé. Il ne sera pas superflu de s'assurer de sa pureté par des analyses chimiques répétées de temps en temps, par des essais au butyromètre, etc.

Il est essentiel aussi que le lait cru soit frais; s'il en est autrement, l'action de la chaleur arrêtera peut-être les végétations microbiennes, mais elle ne détruira pas les toxines résultant des fermentations qui ont précédé la stérilisation. Dans les campagnes, où l'on peut avoir facilement du lait frais et pur de provenance connue, la stérilisation pendant quarante minutes avec l'appareil de Soxhlet, ou même l'ébullition durant dix minutes dans un vase qui sera tenu bien fermé, seront suffisantes.

Mais, dans les villes comme Paris, les fraudes et les adultérations sont si communes, que nous avons donné la préférence au lait stérilisé industriellement.

Ce lait, stérilisé tout de suite après la traite, présente de sérieux avantages : il est transporté dans des flacons fermés hermétiquement au liège paraffiné, et sa pureté est assurée. Chaque bouteille doit être goûtée soigneusement avant d'en donner le contenu au bébé.

Suivant les circonstances, on pourra recourir aux laits modifiés^ dont nous avons donné la composition dans le chapitre précédent.

« Vérité en deçà de la frontière, erreur au delà. » Cet adage s'applique exactement aux méthodes d'allaitement artificiel, quand on les considère comparativement en Allemagne et en France. En effet, tandis que les pédiatres français emploient depuis longtemps le lait de vache pur ou à peu près, en le modifiant le moins possible, afin de faire utiliser par le nourrisson le maximum des substances alimentaires qu'il contient, les médecins allemands, au contraire, recourent à des mixtures lactées, dans lesquelles le lait n'entre que pour une faible part pendant les six premiers mois, le sucre surajouté devenant le principal aliment (1).

Dans son Traité de l'athrepsie (1879), mon maître Parrot s'exprime en ces termes : « J'estime que, dans le plus grand nombre des cas, le lait de vache doit être donné pur et que, lorsqu'on le coupe, l'eau ne doit entrer dans le mélange que pour un tiers. »

Déjà, Parrot s'oppose aux idées que Biedert avait exposées en 1874 (2) sur les dangers de la caséine du lait de vache dans l'allaitement artificiel et sur la nécessité des mouillages très étendus.

Néanmoins, l'opinion de Biedert a prévalu en Allemagne et dans beaucoup d'autres pays, où elle règne encore, malgré les expériences très démonstratives

(1) Pratiquement, c'est toujours le lait de vache que nous avons en vue.

(2) Arch. fur Path. anat. und Phys., t. IX, p. 353 et 379.

que nous avons faites à Paris, depuis une quinzaine d'années, dans nos Gouttes de lait, où nous distribuons dès les premiers mois du lait pur, en surveillant méthodiquement la croissance des bébés avec la balance.

Nous croyons devoir citer quelques passages de l'ouvrage de Biedert, où il considère comme un dogme intangible la nocivité de la caséine du lait de vache.

Après avoir remarqué que la coagulation de la caséine dans le lait de vache présente des différences physiques de consistance, de fermeté, avec la coagulation dans le lait de femme, il ajoute : « Certaines des différences chimiques sont connues, depuis plus de cent ans, sans avoir été estimées à leur juste valeur. Mais je suis le premier à les avoir démontrées expérimentalement, et Langaard (1876) a confirmé mes expériences et fondé le dogme que la différence essentielle et jusqu'à nos jours incorrigible, entre le lait de femme et le lait de vache, réside dans les différences chimiques de l'albumine de ces deux laits.

« Les études sur ces différences chimiques ont été, depuis lors, activement poussées, sans apporter de découvertes bien nouvelles. En résumé, on reconnut que la caséine du lait d'une espèce agit comme un poison, si on l'injecte dans le sang d'une autre espèce. J'en conclus qu'il ne suffit pas de couper le lait de façon à le rendre égal au lait de femme comme proportion de substance protéique, mais il faut, dans les cas douteux, ne laisser au lait qu'une quantité de caséine si minime que, même un estomac délicat puisse le supporter; c'est-à-dire souvent 1 % ou moins encore. Il faut donc couper le lait avec trois et même quatre parties d'eau, quand il s'agit d'enfants malades ou délicats. »

Voilà, en résumé, toute la doctrine de Biedert; elle est adoptée en principe, on peut le dire, par la plupart des pédiatres allemands etpar beaucoup de pédiatres étrangers.

M. Heubner ne partage pas les idées théoriques de Biedert : « En se basant, dit-il (1), sur des différences chimiques et sur des expériences de laboratoire sur la nutrition, faites avec les albuminoïdes des laits, certains auteurs, spécialement Biedert, ont enseigné l'indigestibilité relative du lait de vache. Cette doctrine est acceptée par un grand nombre de médecins, surtout en Allemagne, mais des expériences faites sur le nourrisson lui-même n'en ont pas démontré l'exactitude; au contraire, on trouve que les albuminoïdes du lait de vaciie sont très bien digérés, avec une perte de 5 à 6 %, et que les produits de décomposition de ces albuminoïdes se retrouvent dans les urines, sauf une partie qui est retenue dans l'organisme pour l'accroissement (2).

« Cet enseignement n'eût pas eu tant de retentissement, etn'eûtpasétémaintenu si opiniâtrement, malgré les bases bien précaires sut" lesquelles il repose, si la pratique journaUère ne lui eût apporté un semblant de preuve, en niontranl que le même nourrisson, qui ne supporte pas le lait de vache non dilué, supporte parfaitement le lait dilué. »

Cependant, M. lïeubner, dans la pratique, s'est rallié aux coupages suivant

(1) Traité des Maladies de. Venjanre, p. 01, l. I. Je reincrcio les I)'- S|)ic't,'el (de Kiul) el le 1)^ \ViMinaî,'el (de SIrashonrK), qui "nt bien voulu, lors de leur passa^'e i\ Paris, me fournir des documents prticis sur ce suj(!l.

(2) Cette utilisation di; la ( aséiiu; du lait de vache par le nourrisson a été contrôléi' en Franee, i\m\^ les expériences de Michel et de Netler. (ii'c/ia«gcs nutritifs dans Vallaiteiucul artificiel, par le U' Netler- (Thès.i d.- Paris, l'.iOl.)

la méthode de Biedert. Après avoir déclaré au Congrès international de Pédiatrie, en 1900, à Paris, qu'il partageait notre opinion sur les faibles coupages dans les premiers temps et sur le lait pur donné de bonne heure, il est revenu aux idées dominantes en Allemagne, comme le prouve le tableau suivant incorporé dans son ouvrage (1).

Tableau des coupages du lait, d'après Heubner.

Premier mois :

Albumine. Graisse. Su re. Cendre.

33 parties du lait 0,9 1,2 1,5 0,2 %

66 parties d'une solution de

sucre de lait à 8 % 5,3

1 litre = 400 calories.

On donne toujours les mêmes quantités que le nourrisson prend au sein.

Deuxième et troisième mois ;

Albumine. Graisse. Sucre. Cendre.

50 parties du lait 1,5 1,8 2,2 0,35 %

50 parties d'une solution de sucre de lait à 10 % 5,0

1 litre = 500 calories.

A partir du quatrième mois :

Albumine. Graisse. Sucre. Cendre.

66 parties de lait 1,8 2,4 3,0 0,47 %

33 parties d'une solution de

sucre lait à 12 % 4,0

1 litre = 600 calories.

3/4 à 1 litre par jour.

Voici, d'autre jjart, deux tableaux qui nous renseignent sur le système di' Biedert.

Tableau des coupages, d'après Biedert.

Lait. Eau. Sucre.

2^-3^ semaine 1 partie. 3 parties. 5-6 %

4e semaine-2e mois 1 — 2 — 5-6 %

2e-4e mois 1 — 1 — 5-6 %

4e-6e mois 2 — 1 — 5-6 ^

6e-8e mois 3 — 1 — 5-6 %

8e-12e mois du lait pur.

On donne 150 à 200 ce. pour chaque kilogramme du poids.

(1) Traité des Maladies des enfants, p. 75.

Voici encore d'autres documents sur ce sujet :

Schéma de V alimentation, diaprés Camerer.

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