LE LAIT STERILISE CONTRE LES DIARRHEES ESTIVALES
moyen de prémunir les nourrissons au sein. Par contre, ce qui est essentiel, c'est qu'en faisant usage de lait stérilisé dans de bonnes conditions, nous avons atténué les diarrhées estivales dans leur évolution au point de les rendre tout à fait bénignes.
Quel est le mécanisme do ces diarrhées? On n'est pas encore bien fixé à cet -égard. Comme le lait des enfants nourris au sein est privé de germes et comme sa composition varie peu, il est bien probable que les gastro-entérites dans ces circonstances tiennent à des modifications survenant dans le tube digestif des nourrissons. On a dit qu'il s'agissait de l'exaltation de la virulence de certains microorganismes de la flore gastro-intestinale? Le lait stérilisé industriellement surchauffé à 108» que nous manions dans nos Gouttes de lait de Paris est aussi stérile que le lait de femme; néanmoins les nourrissons qui l'absorbent au biberon sont aussi beaucoup plus sujets à la diarrhée pendant les chaleurs que pendant les froids. L'élévation anormale de la température atmosphérique agit donc certainement sur l'état fonctionnel du tube digestif des enfants ; s'ils ingèrent alors un lait fermenté ou toxique, il y a de grands risques de les voir contracter des gastro-entérites graves.
L'atténuation des diarrhées estivales, sinon dans leur fréquence, du moins dans leur gravité, est un des plus grands bienfaits de la stérilisation du lait. Tous les pédiatres, aussi bien en France qu'à l'étranger, sont d'accord pour reconnaître que l'évolution des gastro-entérites saisonnières a été complètement m.odifiée par l'introduction de la stérilisation et de l'asepsie dans l'allaitement artificiel. C'est là un admirable progrès qui a permis de sauver des milliers de vie dans la première enfance.
C'est cette atténuation extrême des diarrhées estivales, ces dernières années, qui nous rend compte de l'abaissement progressif des décès par gastro-entérite à Paris, surtout depuis 1890, époque où l'on a commencé de manier le lait stérilisé. Le taux de la mortalité infantile a baissé de près de un quart en quinze ans surtout à cause de la réduction des décès par diarrhée, comme on peut s'en rendre compte en consultant les tableaux de M. Jacques Bertillon (1).
La diarrhée est une maladie assez facile à reconnaître aussi bien pour les parents que pour le médecin, et les causes d'erreur sur ce chapitre dans la statistique sont minimes. Sans doute, d'autres mesures pour la protection de Paris ont été prises par la municipalité; mais il est incontestable que l'abaissement de la mortalité par diarrhée est imputable à la stérilisation du lait.
Nous croyons devoir nous étendre sur ce sujet capital et fournir les documents détaillés que nous avons pu recueillir avec un de mes collaborateurs et amis, le D^" Paul Roger, sur la population infantile qui fréquente notre Goutte de lait de Belleville.
Dès 1898, nous avons essayé de fixer les caractères cliniques des diarrhées estivales chez les nourrissons alimentés au lait stérilisé industriellement (2). Déjà nous avions noté la fréquence des troubles gastro-intestinaux
(î) Voir les tableaux statistiques au chapitre de la Mortalité infantile.
(2) Les diarrhées estivales et le lait stérilisé à Paris, par G. Variot. (Journal de Clinique et de Thérapeutique infantiles, 22 sept. 1898.)
et la bénignité habituelle de ces flux diarrhéiques qui cédaient en quelques jours à la diète hydrique, aux lavages de l'intestin, à rhypoalimentation lactée, avec addition d'eau de riz ou d'eau de chaux. En 1904 nous avons vérifié sur une plus grande échelle ces données cliniques. Presque jamais nous n'avons vu les diarrhées estivales chez nos enfants au biberon s'accompagner de phénomènes d'algidité ni de collapsus comme dans le choléra infantile. Dans les diarrhées du lait stérilisé, le faciès de l'enfant reste bon, l'œil est vif, la circulation périphérique est normale; malgré le flux intestinal qui peut être abondant, répété, l'état général n'apparaît pas comme grave. D'ailleurs les accidents s'arrêtent très vite avec la diète hydrique.
L'un des grands avantages de ce traitement est la simplicité ; la plupart des mères avaient déjà mis leur nourrisson à l'eau, comme elles disent, avant même de les rapporter à la Goutte de lait. Il est exceptionnel que les diarrhées dans ces circonstances prennent une allure traînante et tenace; en quelques jours les fonctions gastro-intestinales reprennent leur cours normal. Nous recommandons avec sévérité d'éviter la suralimentation pendant ce temps.
Un excellent procédé pour apprécier l'importance de la diarrhée et pour en suivre la durée, est de relever les variations de poids sur les fiches hebdomadaires. Si nous remarquons un fort abaissement du poids d'une pesée à l'autre, c'est que la diarrhée a été forte, qu'il y a eu des selles vertes, que les vomissements ont accompagné la diarrhée, etc.. Si, au contraire, nous notons une perte de poids légère, c'est que le flux intestinal a été fugace.
Un bon nombre de nos enfants au biberon, malgré la diarrhée, ne perdaient pas de poids; ils restaient stationnaires pendant une quinzaine de jours; quelques autres continuaient de s'accroître en poids malgré des déjections liquides assez fréquentes. Ces derniers nourrissons se rapprochaient des enfants au sein chez lesquels la diarrhée estivale fait baisser à peine le poids en général.
Par ce caractère encore, les diarrhées estivales en rapport avec le lait stérihsé se rapprochent donc des diarrhées des enfants au sein, et elles en ont généralement l'évolution et la bénignité.
La proportion des diarrhées a été la suivante, d'après les divers modes d'allaitement :
20 diarrhées pour 75 enl'aHts au sein.
76 — 138 — au biberon.
13 — 61 — à l'allaitement mixte.
Les enfants au biberon ont donc eu des troubles intestinaux dans la proportion de la moitié environ; tandis qu'un tiers à peine des enfants au sein ont été atteints.
Voici les documents fournis par l'enquête que nous avons poursuivie avec mon collaborateur, le D'' Paul Roger, j)our rechercher pendant les mois de juin, juillet et août 1904, la projjortion des enfants atteints de diarrhée parmi ceux qui fréquciilèiciit noire Goutte de lait de HelNnille, et pour fixer les carac-
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tères cliniques de ces gastro-entérites, et calculer la mortalité imputable à cette cause pendant ce laps de temps.
Le nombre de ces enfants se répartit ainsi :
Nombre total : 274.
Au-dessous de un an : 197 :
Au sein 69
Au biberon 82
Mixte 46
Au-dessus de un an : 77 :
Au sein 6
Au biberon 56
Mixte 15
Sur ce nombre total de 274 enfants en surveillance et fréquentant notre Goutte de lait pendant les trois mois de juin, juillet et août 1904, nous avons relevé sur les fiches d'inspection hebdomadaire 109 diarrhées, dont 73 chez des enfants au-dessous de 1 an.
Nombre total des diarrhées : 109.
Au sein : 20 :
Légères 16
Plus ou moins graves 3
Avec vomissements 1
Au biberon : 76 :
Diarrhées égères 53
Plus ou moins graves 11
Avec vomissements 12
Mixte : 13 :
Légères 12
Avec vomissements 1
Durant les mois de juin, juillet et août 1904, nous avons eu un total global de 11 décès sur les 274 enfants en observation :
Décès : 11 :
Par broncho-pneumonie " 4
Par méningite 2
Par convulsions 1
Par diarrhée 4
Ce pourcentage de décès paraîtra peut-être un peu élevé pendant ces trois mois d'été; mais nous devons rappeler, pour ceux qui l'ignorent, que la plupart des enfants apportés à la Goutte de lait sont en mauvais état, à leur arrivée, plus ou moins atrophiques, et que nous faisons en somme l'élevage d'une majorité de nourrissons dont l'allaitement artificiel a été manqué initialement. Cette population infantile est radicalement différente de celle qui constitue les
consultations de nourrissons dans les maternités; les enfants au sein sont là très prédominants comme nombre et leur surveillance est commencée et poursuivie dès la naissance. On ne doit donc pas comparer la mortalité ni même la morbidité dans des milieux si distincts.
Néanmoins nous voyons que la mortalité par diarrhée n'est que de 4 pour 274; en analysant cette mortalité globale on reconnaîtra même qu'elle ne nous est que partiellement imputable.
I. — 0... Paul, est un garçon de 3 mois qui ne suivait pas la Goutte de lait et qui a été apporté le 6 juillet 1904 avec une gastro-entérite; il n'a même pas été pesé tant son état était grave. Il a été revu par le D^ Dufestel, le 11, le 13 et le 18 juillet, jour de sa mort. Sa diarrhée n'a pas cédé à l'emploi du lait stérilisé, mais elle était due à l'usage du lait de crémerie.
(Ce cas pourrait être distrait de la statistique de la Goutte de lait.)
II. — L... Marie, née le 16 juillet 1904, est apportée le 19 août à la Goutte de lait pour la première fois avec une diarrhée très forte à laquelle elle a succombé. Elle n'a été vue et inspectée qu'une fois; son poids sur la fiche est de 3 kg. 570.
(Ce cas devrait aussi être distrait de la Goutte de lait.)
III. — G... Albertine, petite jumelle (l'autre jumeau est mort), est apportée le 8 juillet 1904, pesant 3 kg. 600, à l'âge de huit mois. La mère a d'abord tenté de lui donner le sein, puis du lait de crémerie. Elle a la diarrhée à l'arrivée. Diète hydrique, puis lait stérilisé. Les poids hebdomadaires marqués sur la fiche sont les suivants :
8 juillet 3 kg. 600
15 — 3 kg. 970
22 — 3 kg. 980
29 — 3 kg. 800
Nous avons appris qu'elle avait succombé le 1^^ août à la diarrhée. Cette enfant nous avait été apportée avec un degré extrême d'atrophie, et n'a pu résister à la diarrhée estivale. Elle était née débile.
IV. — B... Paulette, âgée de 3 mois, est apportée le 20 mai 1904 à la Goutte de lait. Son poids initial est de 4 kg. 110. Elle avait reçu un mois le sein de sa mère et avait ensuite pris du lait de crémerie. Elle présente un aspect un peu cachectique et quelques stigmates cutanés qui font suspecter la syphilis. Le D"" Lazard prescrit du sirop de Gibcrt.
La série des poids lors des inspections est la suivante :
20 mai 4 kg. 110
27 — 't- kg. 470
8 juin 4 kg. 400
10 — 4 kg. 720
17 — 4 kg. 770
1" juillet .5 kg. 330
8 — 5 kg. 400
22 — 5 kg. 550