LES BOUH.Î.ONS DE LÉGUMES, L'EAU UE RIZ ET LA DIÈTE HYDRIQUE
Dans le commencement de juillet, diarrhée très grave; on mit l'enfant à la diète et au bouillon de légumes et il survécut.
En présence de cet eczéma persistant et de cette diarrhée estivale, le médecin traitant, considérant le lait « comme un toxique pour cet enfant », le proscrivit entièrement de son alimentation.
Depuis le mo.s de juillet jusqu'au 23 novembre, ce nourrisson ne reçut plus que des bouillons de légumes frais ou secs ou des bouillons faits avec du poulet ou du bœuf et salés. On ajoutait à ces bouillons un peu de farine de riz, de lentilles, d'avoine, etc.
Les effets de ce régime suivi très strictement furent les suivants : d'abord l'enfant maigrit très rapidement; il présente néanmoins des poussées d'eczéma au visage qui alternent avec des crises diarrhéiques.
C'est le l^'' août (d'après le journal très bien tenu de la mère) que l'enfant commença de présenter de l'enflure aux membres, enflure qui se généralisa par tout le corps et qui disparut après une diarrhée très forte qui dura quelques jours.
Toutes les trois semaines environ, on voit se succéder alternativement l'anasarque et la diarrhée.
Le 16 août l'enfant commença d'avoir les mains crispées et on s'aperçut que les jambes étaient raides et les orteils rétractés en flexion.
La dernière poussée d'anasarque a commencé de se produire le 6 novembre; elle était à son summum, lorsque je vis l'enfant à Paris pour la première fois le 23 novembre.
Le visage est très bouffi, mais la peau des joues est pâle; elle est épaissie et rugueuse comme celle du pavillon des oreilles et du cuir chevelu.
Les mains sont absolument déformées par l'œdème, les pouces sont fortement fléchis dans la paume. C'est le type de la main d'accoucheur. La peau du thorax est aussi œdématiée, mais elle présente, en outre, plusieurs taches purpuriques de l'étendue d'un sou, dans les régions latérales.
L'abdomen est dilaté, dur, œdémateux, et la percussion permet d'y constater une notable quantité d'ascite.
C'est aux fesses, aux bourses, aux cuisses, aux jambes et aux pieds que l'infiltration est le plus marquée : tous les plis sont efïacés, le doigt détermine une profonde cupule.
Un érythème intense siège aux fesses, aux bourses, à la verge et à la face interne des cuisses, et la peau est dure et épaissie.
Les cuisses, surtout la gauche, sont fortement fléchies sur l'abdomen; il est à peu près impossible de défléchir cette dernière. Les pieds sont immobilisés par les fléchisseurs des jambes et les orteils sont fixés en grifi'e, le gros orteil déjeté en dehors au-dessous des autres.
L'enfant est très agité, pousse des plaintes incessantes, se jette avec avidité sur les tasses de bouillon qu'on lui présente.
Il n'a pas d'albumine dans les urines. La température rectale est normale, d'ailleurs il n'a jamais eu de fièvre.
Je redonnai immédiatement le lait à cet enfant qui en était privé, par prises de 150 grammes toutes les trois heures.
Une prise de lait homogénéisé Lepelletier, surchauffé à 108", et additionné d'une cuillerée à soupe de la solution de citrate de soude à 5 grammes pour 300 grammes d'eau distillée et alternativement une prise de lait frais du lactarium de Versailles trait aseptiquement. Je fis prendre, en outre, trois fois par jour, une cuillerée de jus d'orange; dès ce jour, je donnai une bouillie d'avoine claire faite au lait le matin, et une purée de pommes de terre au lait à midi.
Après trois jgurs, j'ajoutai le soir une purée de marrons au lait. L'enfant absorbait ainsi plus d'un litre de lait dans les vingt-quatre heures pur ou en potages.
Je prescrivis un grand bain d'amidon tous les jours, des onctions matin et soir sur l'érythème avec :
Vaseline 100 grammes.
Oxyde de zinc 8 —
et sur la peau squameuse et dure du visage et du cuir chevelu, je fis faire des onctions avec de la glycérine neutre.
L'enfant semble vraiment affamé; il tend les mains et pousse des cris dès qu'il voit le biberon où la petite casserole où l'on chauffe ses aliments. Il n'a pas vomi une seule fois et tout de suite il utilise bien ses aliments; ses déjections ont une coloration à peu près normale, elles étaient auparavant brunâtres et glaireuses.
Dès lors, il cesse de se plaindre et il dort la nuit. L'œdème disparaît assez vite et sans crise diarrhéique ; il n'a que deux à trois selles en vingt-quatre heures.
Le 3 décembre l'anasarque a presque entièrement disparu, soit dans l'espace de onze jours : le poids net n'est que de 6 kg. 350.
Dès lors, les troubles vont s'amendant rapidement; je fais quelques injections d'eau de mer isotonique de Quinton, 10 ce. et espacées.
La contracture du pouce cède vers le 6 décembre et l'enfant commence de se servir de ses mains, de s'amuser, il est gai, sourit à ses parents et réclame constamment à manger : son érythème fessier a disparu.
Le 20 décembre, l'enfant pèse 7 kg. 280, et sa taille est de 71 centimètres : il a donc gagné 930 grammes en dix-sept jours, et 3 centimètres en moins d'un mois.
L'eczéma du visage reparaît notablement aux joues et aux oreilles, mais non sur le reste du corps.
On espace les injections de plasma de Quinton qui paraissent produire un peu de constipation malgré l'usage des bouillies au lait avec les farines grasses d'avoine, de maïs ou de seigle.
Dans les derniers jours de décembre, on est obligé de recourir à de petits lavements de séné pour régulariser les déjections, mais l'état général reste excellent; l'enfant a toujours un très fort appétit; il prend avec avidité son lait, ses purées et ses bouillies. L'eczéma a reparu au visage et non sur le reste du corps; l'érythème qui était si intense aux fesses et aux bourses a définitivement disparu.
Le 3 janvier 1909 l'enfant quitte Paris pesant 7 kg. 960 et ayant 72 centimètres détaille. Il avait donc gagné 4 centimètres de taille en six semaines, et 1.600 grammes de poids en un mois, car son accroissement pondéral partait de 6 kg. 350, le 3 décembre 1908.
J'ai eu depuis lors des nouvelles de l'enfant par mon confrère et ami, le D'' Bouley (de Beaune), qui l'a soigné pour un petit abcès du périnée qui est déjà fermé.
Le 5 février, le poids était de 8 kg. 500 et la taille de 75 centimètres; les parents considèrent leur enfant comme guéri, bien qu'il conserve encore de l'eczéma au visage. J'ai conseillé de refaire quelques injections d'eau de mer isotonique. J'ai appris depuis que l'enfant marchait seul.
Il n'est pas douteux que tous les accidents graves présentés par ce nourrisson, et spécialement l'anasarque et la tétanie, ne soient dus à la privation absolue du lait et à l'usage prolongé du bouillon salé. Il a suffi, en effet, de redonner du lait à cet enfant, d'en faire la base de son alimentation, pour faire disparaître d'abord l'anasarque et ensuite la tétanie qui se rattachait aux troubles fonctionnels du tube digestif. L'état d'iiypotrophie, 68 centimètres à quinze mois (taille d'un enfant de dix mois), était manifestement dû à l'insuffisance de l'alimentation, puisque l'accroissement a été ensuite extrêmement rapide.
L'anasarque doit être expliquée par l'hydratation des tissus sous l'influence des bouillons de légumes salés ingérés à la dose de 2 litres par jour. Ces décocti(tns do légumes ne contiennent qu'une quantité insignifiante de substances alimentaires, comme l'a prouvé M. le D' Chevalier par des analyses faites à notre instigation en 1907. (Voir plus haut.)
Dans la formule proposée par M. Méry,on doit ajouter 5 grammes de chlorure de sodium par litre en plus des légumes suivants :
Pommes de terre 65 grammes.
Carottes 65 —
Navets 25 —
Haricots secs 25 —
J'ai déjà fait remarcpier que la posologie des légumes, inapplicable pour les gens du peuple (pii n'ont, pas de balance, était bien inutile : les ménagères n'y regardent pas à quelques grammes et savent faire les bouillons de légimies.
LES BOni.I.ONS DE LÉGUMES, L'EAU DE RIZ ET LA DIÈTE llYDRIOUE 489
Récemment, MM. Heim et John (de Budapest) ont appelé l'attention sur le rôle important du chlorure de sodium et du bicarbonate de soude (5 grammes de chaque pour 1 litre d'eau) pour expliquer l'efficacité de la diète liydrique dans le traitement des diarrhées.
Ils estiment que l'absorption de ces solutions salines contribue à empêcher la déshydratation des tissus, à la suite du flux intestinal. Bien plus, ils ont observé, dans ces circonstances, des accroissements de poids très rapides qu'ils attribuent à la rétention des chlorures et qui coexistent avec la production d'œdèmes sous-cutanés au visage et aux membres (1).
On est donc en droit de se demander si les bouillons de légumes n'agissent pas, dans les gastro-entérites aiguës, surtout par le chlorure de sodium dont ils sont additionnés. Quoi qu'il en soit, dans notre cas, les poussées d'anasarque sont manifestement imputables à la rétention chlorurée, puisqu'elles ont cessé complètement depuis la substitution du lait aux bouillons de légumes salés.
Déjà, nombre de fois, j'ai rencontré des nourrissons amaigris ou même hypotrophiques, inanitiés par l'usage prolongé des bouillons de légumes, que des médecins croient à tort pouvoir conseiller comme un aliment pour remplacer le lait lorsqu'il est mal digéré et mal utihsé; j'ai même vu un enfant de sept mois en hypothermie, après quinze jours de régime du bouillon de légumes; la température était descendue à 35"; l'amaigrissement était extrême. Mais jamais je n'avais observé d'accidents aussi sérieux ni aussi multiples que chez le nourrisson dont je viens de rapporter l'histoire détaillée.
Il faut que l'on sache bien que, si les bouillons de légumes peuvent avoir leur utilité pour combattre la gastro-entérite, comme l'eau de riz à laquelle je donne encore la préférence, comme les solutions chlorurées et bicarbonatées de Heim, comme l'eau bouillie simple, ces décoctions de légumes n'ont qu'une valeur alimentaire à peu près nulle, et que la conséquence de leur emploi prolongé chez les nourrissons à la place du lait, est l'inanition, qui se complique parfois de troubles fort graves.
C'est bien à tort, selon nous, que l'on a propagé dans le public médical cette idée fausse que le lait pouvait être dangereux pour les nourrissons : on a été même jusqu'à parler des abus du lait dans l'alimentation infantile, comme s'il n'était pas tout à fait exceptionnel que le bon lait ne fût pas toléré et utilisé dans le premier âge. Ce sont là des paradoxes dont l'application dans le pratique est désastreuse.
Lorsque, malheureusement, un enfant est incapable de digérer et d'assimiler soit le lait des animaux : ânesse, vache, etc., pur, modifié ou homogénéisé, etc., soit même le lait de femme, c'est que son tube digestif présente des altérations de la plus haute gravité telles que dans l'athrepsie marastique du type Parrot.
L'emploi du bouillon de légumes comme succédané du lait, dans ces circonstances sera non seulement inefficace mais nuisible, soit en accélérant le processus de dénutrition, ou soit en produisant de l'anasarque, des troubles nerveux, etc., comme dans l'observation clinique que nous venons de reproduire in extenso.
Après plus de quinze années d'expérience dans notre Goutte de lait de Belleville, nous sommes arrivés à cette conviction profonde que même dans les gastro-entérites chroniques s' accompagnant d'atrophie très prononcée, les laits stérilisés surchauffés à 108^ ou homogénéisés constituent à la fois un bon médicament et un excellent aliment.
(!) M. Romme, Bouillon de légumes ou solutions salines. {La Presse médicale, 30 mai 1908.)