CHAPITRE XXII
Sommaire. — L'ordre d'apparition des dents de la première dentition. — Accidents variés imputés à la dentition. — Les principes du sevrage. — Les premiers aliments, le bouillie au lait. — Composition des farines de céréales. — Les farines de conserve. — Inconvénients sérieux des farines au cacao : description des troubles qu'elles peuvent causer. — Mécanisme de ces troubles. — Deux cas d'intoxication par les farines de conserve. — La dystrophie déterminée par l'usage de la panade à l'eau : le rachitisme familial. — Expériences sur la valeur nutritive de la panade chez les chiens. — Régime alimentaire pendant le sevrage. — La ration des sevrés.
Les dents de lait apparaissent dans l'ordre suivant : les deux incisives inférieures se montrent du septième au neuvième mois, souvent plus tard, quelquefois plus tôt. Après un laps de temps de cinq à six semaines apparaissent les deux incisives supérieures médianes. Les deux incisives latérales inférieures sortent ensuite, suivies par les deux incisives latérales supérieures. Après un intervalle se montrent les quatre molaires antérieures, suivies par les quatre canines; en dernier lieu, les quatre molaires postérieures, et toute la première dentition est achevée vers la fm de la seconde année. Mais il serait inexact de penser que l'apparition des dents a lieu à des époques bien régulières et fixes. En dehors de l'ordre et de l'époque habituels, il n'est pas rare que l'apparition des incisives médianes inférieures soit avancée ou retardée et que les autres dents fassent leur apparition tantôt deux à deux, quelquefois une à une et à d'assez longs intervalles. Il arrive souvent qu'après l'apparition des quatre incisives médianes il se produit un intervalle assez long; puis, toutes les autres dents apparaissent successivement, excepté les quatre dernières molaires dont la sortie, chez des enfants bien portants, retarde souvent de deux ou trois mois sur la période ordinaire de deux ans.
On rencontre accidentellement des enfants qui naissent avec des dents, et c'est bien à tort que l'on considère cette éruption trop précoce comme un indice
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Schéma in(li(|uant par mois
l'ordre d'apparition des dents.
de l'anticipation du développement ou comme un présage de force et d'énergie pour l'avenir.
Il faut distinguer de l'éruption précoce mais réelle des dents de lait à la naissance, fait très exceptionnel, la présence de petites dents pointues qui sortent peu de la muqueuse gingivale et qui n'ont aucune solidité. Ces productions proviennent sans doute de follicules dentaires superficiels et aberrants; elles tombent très vite ou peuvent être arrachées aisément avec des pinces.
Les vraies dents de lait sorties trop tôt ont, en général, une surface rude et une coloration jaunâtre : il faut surveiller leur évolution, car, d'après Hénoch,
elles seraient le point de départ de processus de gingivite assez sérieux : il faudrait ne pas hésiter à les extraire en ce cas.
Les divergences d'opinion qui se sont produites parmi les meilleurs observateurs sur les accidents qu'on attribue habituellement, dans le public, à la dentition, montrent bien la difficulté d'arriver à un déterminisme exact, lorsque des causes multiples sont en jeu, dans les maladies de l'enfance comme dans les autres. Les uns disent que l'éruption des dents peut provoquer des troubles divers du côté du tube digestif, de la peau, des voies respiratoires, du système nerveux; les autres affirment, avec non moins de conviction, que ces mêmes troubles doivent être rapportés au sevrage, à l'alimentation défectueuse, à des soins insuffisants de la peau, au froid, au rachitisme, etc.
Cependant, lorsqu'on voit des enfants dont l'alimentation est parfaite, chose rare il est vrai, tenus très proprement, bien protégés contre le froid, ne présentant aucune manifestation de rachitisme, être atteints de diarrhée intense cédant après la percée d'une dent, de toux spasmodiquc, coqueluchoïde, disparaissant dans les mêmes conditions, ou de convulsions éphémères, on a une grande tendance à incriminer l'évolution des germes dentaires. La stomatite, légère en général, qui se produit dans ces circonstances, la sensibilité des gencives évidente quelquefois, sont des indices certains annonçant la percée des dents : pourquoi ne pas admettre que des troubles fonctionnels réflexes du côté de div^ers organes, puissent se montrer, surtout en ayant égard à l'excitabilité extrême du système nerveux des enfants?
Il y a des enfants qui percent leurs dents sans qu'on s'en aperçoive; rien de plus vrai; mais les mêmes causes ne produisent pas toujours les mêmes elïets dans l'organisme.
On voit d'ailleurs, comme contre-partie, des enfants qui sont pris de diarrhée on (i'jiiitres troubles nerveux chaque fois qu'ils percent une dent.
La dentition coïncidant avec la période du sevrage, les mères ont certainement une tro[) grande tendance à attribuer' à l'éruption dentaire tous les troubl(!s gastro-intestinaux plus ou moins graves qui surgissent à cette époque, alors même qu'ils sont en connexion avec un(^ alimentation défectueuse.
u Dès qn'nn enfant ch; quatn; mois se sent mal à son aise, on rapporte cela
à la dentition (1), quoique souvent ces incommodités aient une tout autre cause. On laisse ainsi gagner la maladie, qui se fortifie, et les enfants ne tardent pas à en être les victimes. »
L'opinion la plus juste doit se tenir dans cette question entre les extrêmes; il ne faut ni tout attribuer dans la première enfance à la dentition difficile, ni rejeter systématiquement les traditions médicales séculaires et considérer les troubles de la dentition comme inexistants.
Il n'est pas discutable qu'on remarque souvent, quelques semaines avant l'apparition des dents, l'augmentation de la sécrétion salivaire et de la rougeur des joues; on note que les enfants ont une sorte de prurit gingival qui les sollicite à porter constamment les doigts à leur bouche et à mordiller les objets qu'ils peuvent saisir.
Ces troubles locaux légers coïncident avec la poussée assez rapide à cette époque des dents incisives et avec une congestion plus ou moins intense du tissu périfolliculaire et de la muqueuse de la gencive. Tout peut se borner là et les pointes de dents se montrent. C'est là un petit événement impatiemment attendu par les mères et les nourrices. Même en l'absence de tuméfaction notable des gencives, nous avons vu très souvent, à la GouttedelaitdeBelleville, des stagnations de poids inexpliquées, indépendantes de troubles digestifs, durant une semaine |ou deux et quelquefois plus et qui cessaient dès qu'une dent était percée. Hénoch avait déjà noté des faits de ce genre.
Nous avons constaté maintes fois aussi, en connexion avec la percée des dents, des vomissements alimentaires fugaces chez des enfants qui n'y étaient nullement sujets; nous avons vu fréquemment apparaître pour la première fois des érythèmes sur les fesses et les cuisses à cette époque. Plus souvent ces érythèmes sont en rapport avec des phénomènes de catarrhe intestinal, avec une diarrhée qui dure quelques jours, même chez les enfants au sein.
Tous ces troubles n'ont pas une importance ni une durée proportionnées aux phénomènes locaux de gingivite qui accompagnent l'évolution dentaire.
Ceux-ci acquièrent parfois un haut degré d'intensité; le bord libre des gencives est violacé, turgescent, extrêmement sensible à la pression.
La muqueuse de la bouche est d'un rouge vif, des érosions d'apparence aphteuse peuvent se montrer, la salivation devient très abondante; les enfants sont agités, criards, fiévreux. C'est alors qu'on pense à scarifier la gencive pour faciliter la sortie de la dent et pour décongestionner en même temps la muqueuse. On a voulu repousser cette petite opération qui est souvent réclamée par les familles, en disant que le tissu cicatriciel suivant la scarification, s'opposera ultérieurement à l'issue de la dent, si elle ne sort pas très vite. C'est là une critique bien théorique d'une intervention inofTensive. On a proposé aussi d'abraser un petit lambeau de muqueuse à l'endroit où la dent proémine.
Les dents incisives inférieures sont fort aiguës et tranchantes dans les premiers temps qui suivent leur apparition, et il n'est pas rare de voir survenir des érosions et même des ulcérations du frein de la langue et de la région voisine,
(1) Traité des Maladies des enfants, par Rosen de Rosenstcin : De la dentition difficile.
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chez des enfants qui sont pris de catarrhe bronchique ou de coqueluche, et projettent vivement la langue hors de la bouche lorsqu'ils toussent.
Les troubles nerveux réflexes, tels que l'éclampsie, sont communs à l'époque de la dentition; mais, avant de leur attribuer cette cause, il faudra s'assurer que les troubles digestifs, le rachitisme, etc., n'interviennent pas comme facteurs essentiels. L'hérédité névropathique, comme l'a bien montré M. d'Espine, tient une grande place dans la production des phénomènes convulsifs.
L'apparition des premières dents du septième au neuvième mois marque une étape dans le développement et semble indiquer que le nourrisson va devenir apte à absorber et à chymifier d'autres aliments que le lait de sa mère.
La période de la dentition coïncide donc avec le début du sevrage en général.