CHAPITRE VIII
LA NOURRICE 3IERCENAIRE
Sommaire. — Historique de l'industrie nourricière en France. — Protestations à toutes les époques contre la substitution de la nourrice à la mère : Laurent Joubert. — Les remplaçantes de Brieux. — La loi Roussel. — L'abaissement du nombre des nourrices à Paris. — Statistique municipale du D' Blanche. — Les inconvénients de la nourrice mercenaire; elle est spéciale aux pays latins; inconnue en Angleterre et en Ecosse. — La démoralisation des nourrices.
Examen de la nourrice par le médecin. — Nécessité de dévêtir le thorax. — L'alimentation et les boissons de la nourrice. — Enquête sur les rapports de la lactation avec la menstruation. — Les nourrices et la syphilis. — Note sur les procédés de laboratoire applicables au diagnostic de la syphihs héréditaire. — La contamination des nourrices par le nourrisson. — Les chancres du sein, leurs caractères. — L'examen clinique des nourrissons et des nourrices à l'hospice dépositaire des Enfants- Assistés.
C'est une coutume fort ancienne en France de prendre à gages des femmes pauvres pour nourrir au sein les enfants des mères fortunées, qui sont ainsi déchargées des soins qu'elles doivent à leur progéniture. L'industrie nourricière, qui a pris de grands développements à Paris, à la fm du siècle dernier, n'est donc pas nouvelle; elle n'en est pas, d'ailleurs, plus respectable.
Dès 1330, sous Philippe VI, il y avait à Paris des sortes de bureaux de nourrices dirigés par des femmes qu'on appelait « recommanderesses )>. Les gages des nourrices sur lieu étaient alors de cinquante sols par mois. Les recommanderesses eurent de bonne heure pour auxiliaires des meneurs qui leur amenaient des nourrices de la province. Après en avoir réuni un certain nombre, ils les entassaient sur une charrette pour aller à Paris; les unes étaient engagées dans des maisons riches, les autres retournaient dans leur village quand elles avaient trouvé un nourrisson (1).
Au XVII siècle, il y avait déjà des convois de nourrices de la province qui
(1) La vie privée d'autrefois. VEnfant, t. II, par M. Alfred Franklin.
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venaient à Paris chercher « les enfants à lait » dans l'établissement des Enfants- Trouvés, nouvellement fondé par saint Vincent de Paul.
En 1715 on créa deux nouveaux bureaux de recommanderesses; elles conservaient le droit exclusif de recevoir et loger les nourrices. Toute nourrice convaincue d'avoir à la fois deux nourrissons étaient condamnée au fouet et son mari devait payer une amende de 50 livres.
Les bureaux de nourrices subirent d'importantes réformes dans leur réglementation sous Louis XV : il y avait déjà des abus sans nombre à cette époque.
Vers 1775 on évaluait à 27.000 le nombre des enfants qui naissaient à Paris chaque année. 700 environ étaient nourris par leur mère, et 700 autres par des nourrices habitant la maison paternelle; 2 à 3.000 appartenant à des bourgeois aisés, allaient en nourrice dans la banlieue ou dans les environs ; tout le reste était confié à des femmes recrutées en province par des meneurs (1). On conçoit que ces habitudes de faire ainsi élever les enfants aient pu émouvoir J.-J. Rousseau qui a tant fait dans V Emile pour stimuler l'allaitement maternel. De tout temps, d'ailleurs, les mères négligentes ont été rappelées à leurs devoirs naturels par des hommes éloquents.
Rappelons le plaidoyer en faveur de l'allaitement maternel de l'un de nos ancêtres dans l'art médical, du docte Laurent Joubert (2), que Henri II avait fait venir à Paris pour le consulter sur la stérilité de la reine; il s'exprime ainsi dans la langue naïve du temps :
« Si les femmes sçavoyent quel plaisir il y a de nourrir les enfants, elles se louëroyent plutôt à nourrir les enfants d'autruy que de quitter les leurs. Et d'où procède que les nourrices communément sont toutes amoureuses et passionnées des enfans qui leur sont estrangiers, sinon de l'extrême plaisir qu'elles y reçoivent?... Je vous prie que l'on estime un peu le plaisir que l'enfant donne. Quand il veut rire comment il serre à demy ses petits yeux; quand il veut pleurer, comment il fait la petite lippe; quand il veut parler, comment il fait des gestes et signes de ses petits doigts, comment il bégaye de bonne grâce et double quelques mots, contrefaisant le langage qu'il apprend; quand il veut cheminer, comment il chancelle de ses petits pieds.
« Y a-t-il passe-temps pareil à celuy que donne un enfant qui mignardc et flatte sa nourrice en tettant; quand d'une main il descouvre et manie l'autre tétin, de l'autre prend ses cheveux ou son collet (mi s'y jouant; quand il rue coups de pied à ceux qui le veulent détourner et on un mesme instant, jette de ses yeux gracieux mille petits ris et œillades à la nourrice... Et que peut-il estre quand la mère propre est sa nourrice?
« Si vous prenez plaisir à ce qu'un autre aura fait, comme à un livre, une peinture ou autre chose artificielle, combien plus à ce qui sera sorty de votre esprit. Sans doute l'amour et le plaisir redoublent à l'endroit (h^s mères qui nourrissent leurs enfants. »
Huiïon, au xviii siècle, dans son langage si séduisant, avait aussi tenté de
(1) Di'tail sur r|iicl(|iii's rlal)li.ssf'monts do la Ville de Paris (liMiiaiidc- ])ar Sa Majcsti^ Impériale la roine (11! llon^rif;;'! M. Lfimir, linilcrianl ^îi'iiéral de police, 17S(I. Iri-S, p. (lit. (D'.iiirès A. {"raiiklin.)
(2) Di'H erreurs populaires et des propos vulgaires touchant la médecine, par Laurent Jouberl, 157H. Dédié à Marj^uerito de Navarre.
rappeler les mères à leur devoir, mais il était contraint d'avouer que, « sur ces matières, M. Rousseau seul commande et sait se faire obéir ».
A notre époque on a beaucoup fait pour avertir les filles de la campagne qui, plus tard, tentées par l'appât du gain, pourraient songer à vendre leur lait, que le métier de remplaçante est avilissant. M. Brieux a écrit sur ce sujet des pages bien éloquentes, et nous devons lui savoir gré d'avoir contribué par sa pièce de théâtre des Remplaçantes, à faire baisser dans de grandes proportions le nombre des nourrices mercenaires placées dans les familles riches chaque année à Paris. Cette réduction de l'industrie nourricière a eu certainement un contre-coup heureux pour bon nombre de bébés qui ont pu recevoir ainsi le sein de leur mère.
Enfin, un médecin philanthrope, Théophile Roussel, est ])arvenu, comme membre du Parlement, à faire voter une loi qui porte son nom et que nous reproduisons intégralement à la fin de ce Traité (Loi française du 23 décembre 1874 relative à la protection des enfants du premier âge). L'initiative privée avait, d'ailleurs, devancé la législation, et je dois rappeler que le D^" Marjolin fils, le fondateur de la Société protectrice de l'Enfance de Paris, avait groupé un certain nombre de médecins qui contrôlaient régulièrement les enfants placés en nourrice loin de leurs parents, avant la promulgation de la loi Roussel, dès 1868.
L'article 8 de cette loi qui concerne les nourrices est ainsi conçu : « Toute personne qui veut se placer comme nourrice sur lieu est tenue de se munir d'un certificat du maire de sa résidence, indiquant si son dernier enfant est vivant et constatant qu'il est âgé de 7 mois révolus, ou, s'il n'a pas atteint cet âge, qu'il est allaité par une autre femme remplissant les conditions imposées par le règlement d'administration publique. »
Mais il faut bien reconnaître que la loi Roussel, excellente dans son principe et dans ses intentions, n'est appliquée qu'avec des tempéraments excessifs. Le préfet de police ne disait-il pas récemment que vouloir être strict dans l'application de cette loi, ce serait bouleverser les habitudes des Parisiens pour élever leurs enfants?
L'abaissement du nombre des nourrices.
Depuis le commencement du siècle, nous assistons avec une réelle satisfac- ' tion à un changement dans les mœurs qui a pour conséquence une réduction notable des nourrices mercenaires, à Paris aussi bien que dans les grandes villes. Par ordre d'importance, nous classerons ainsi les facteurs qui sont intervenus pour réduire progressivement l'industrie nourricière :
1° La découverte de la stérilisation du lait et les divers perfectionnements de l'allaitement artificiel;
2» L'action directe sur le public des moralistes comme MM. Brieux, René Bazin, etc.;
3° La législation de 1874, obligeant les nourrices à ne quitter leurs enfants que lorsqu'ils ont sept mois révolus.
Nous croyons devoir reproduire sur ce sujet un extrait du rapport du
TIlAITÉ D'UVCIKNE infantile. '^