‹ Traité d'hygiène infantileChapitre 73 sur 288 · ES NOURRICES EN ANGLETERRE · texte numérisé non relu

ES NOURRICES EN ANGLETERRE

gré, se trouve entraîné sur le terrain social, et bien que nous n'ayons pas grand espoir de réformer les moeurs, il est de notre devoir de répandre et de vulgariser les progrès scientifiques qui peuvent avoir comme conséquence une réelle amélioration dans le sort des enfants et des mères,

« Étant donnés les grands progrès réalisés avec le lait stérilisé dans l'allaitement artificiel, on doit se dem.ander pourquoi l'allaitement mercenaire est encore défendu avec énergie par des hommes dont la compétence et l'autorité sont hors de doute.

« Il ne suffit pas de proclamer publiquement : «Le lait de la mère appartient à son enfant », il ne faut pas conseiller à la femme riche qui vient d'accoucher d'acheter le lait d'une autre femme pauvre..,

« L'industrie nourricière est un peu spéciale aux pays de race latine, à la France surtout. Elle est assez répandue aussi en Italie et en Espagne, d'après des renseignements précis qui m'ont été fournis par le D"" Battino, de Pise, et le professeur Martinez Vargas (de Barcelone).

« La nourrice avec son large bonnet enrubanné en France, ou avec son diadème métallique en Italie, fait partie de la domesticité décorative dans les familles opulentes. — « Il faut, dit-on souvent, laisser l'allaitement artificiel aux pauvres gens ; nous préférons une nourrice que nous avons le moyen de payer. »

« C'est une règle pour les accoucheurs parisiens déconseiller dans la clientèle une nourrice mercenaire lorsque les mères ne peuvent pas nourrir elles-mêmes. L'allaitement au lait stérilisé n'est pas même tenté pour les enfants les plus vigoureux, alors qu'une pareille tentative serait tout au moins inoffensive si elle n'était pas suivie de succès, comme c'est la règle. Il m'est impossible de ne pas relever l'étrange contradiction dans laquelle tombent les accoucheurs en donnant de tels conseils.

« Toutes les mères qui peuvent le faire doivent allaiter leurs enfants, disentils; mais en continuant de propager l'usage des nourrices mercenaires, ils empêchent précisément ces malheureuses femmes de donner le sein à leur propre enfant. Les accoucheurs savent bien cependant que l'enfant de la nourrice n'est que trop souvent sacrifié. »

Les nourrices en Angleterre.

En Angleterre, en Suède, en Norvège, etc., au contraire, la nourrice mercenaire est à peu près inconnue. Très généralement, les mères nourrissent ellesmêmes leurs enfants; de bonne heure, elles s'aident de la bouteille, elles font l'allaitement mixte. Si les mères n'ont pas do lait, l'enfant est élevé artificiellejnent.

Le D^ William Finlay, d'Edimbourg, a bien voulu, sur ma demande, faire une petite cnciiiête sur ce sujet. Je crois devoir citer quelques passages de la lettre qu'il m'a adressée, en date du 18 février 1898.

« Les wet-nurscs ne sont, pour ainsi dire, jamais employées ici; on ne songe à recourir à elles que dans des cas très exceptionnels pour dos nouveau-nés très débiles et dont la vie semble plus ou moins menacée. On ne s'adresse à la nourrice qu'cui désespoir de cause, comme on (Muploiorait une médication hé-

roïque dans dos circonstances tout à fait critiques. Le Dr Haultain, médecinaccoucheur à Edimbourg, un de nos spécialistes les plus estimés, m'a déclaré qu'il ne se servait jamais de wet-nurses... Accidentellement, un médecin lui a écrit en demandant s'il connaissait une nourrice qu'il pouvait recommander.

« LeD^ Haultain chercha dans toute la ville et les environs d'Edimbourg sans pouvoir en découvrir une seule qui voulût se placer. On n'aime pas, a-t-il ajouté, introduire chez soi de telles femmes qui sont généralement des fillesmères qui font élever leurs enfants à la bouteille, chez leur mère ou ailleurs, afin de pouvoir gagner de l'argent en élevant les enfants des autres; c'est une chose assez risquée que d'avoir une de ces femmes continuellement chez soi.

« Si une femme mariée perdait son enfant, elle aimerait mieux faire disparaître son lait que d'aller nourrir un autre enfant.

« Je suis allé à la Maternité et j'ai demandé le nombre des filles qui se sont fait inscrire comme wet-nurses et le nombre des nourrices qui ont été demandées dans le courant de l'année dernière, car il faut dire qu'il n'existe pas chez nous de bureaux de nourrices. On s'adresse toujours à la Maternité pour demander des wet-nurses, ou bien l'on fait insérer des annonces dans les journaux quotidiens.

« La surveillante de la Maternité m'a dit que jamais on ne conservait de nourrices dans cet établissement, et que, depuis six ans qu'elle occupe son poste, elle n'a jamais envoyé plus de trois wet-nurses, en une année, à des familles qui les avaient réclamées.

« Le nombre des femmes qui se sont fait inscrire pour être placées à domicile est si restreint qu'il n'est pas nécessaire d'avoir une liste ouverte pour ces inscriptions; on prend seulement le nom et les adresses des femmes, lorsqu'il s'en présente.

« Quant à la rémunération donnée à la nourrice, elle dépend naturellement des familles elles-mêmes; autrefois, avec leur pension, nourriture et habillement, ces femmes recevaient en moyenne 50 francs par semaine (deux guinées); mais maintenant, dans les mêmes conditions, elles ne sont plus payées que 12 fr. 50 à 20 francs par semaine.

« Les jeunes médecins de notre génération considèrent les wet-nurses comme une chose du passé et n'en conseillent presque jamais l'emploi.

« Tout cela a trait à Edimbourg en particulier; je crois que l'opinion est la même en Angleterre, mais je n'ai rien pu savoir de l'Irlande. »

Il est donc certain qu'on peut élever très bien les jeunes enfants sans nourrices mercenaires. Les familles anglaises sont nombreuses en général. La population du Royaume-Uni est toujours en accroissement et essaime tous les jours dans les colonies les plus lointaines. La race anglo-saxonne est plus prolifique actuellement et non moins vigoureuse que la nôtre.

En se plaçant au point de vue social le plus élevé, on doit donc agir énergiquement pour restreindre l'industrie nourricière, qui est vraiment une industrie de luxe comme nous venons de l'établir, en citant par comparaison avec la France des nations qui se surpeuplent et dans lesquelles il n'existe pas, ou à peu près, de nourrices mercenaires.

On ne devrait engager comme nourrices sur lieu que des filles-mères délais-

198 EXAMEN DES iNOLRRIGES

sées sans ressources et obligées de se placer pour subvenir aux frais de l'élevage de leur enfant, ou encore des femmes qui auraient perdu leur bébé, ou enfin des femmes accouchées depuis plus de sept mois. Il y a déjà bien longtemps, le D^Monot, médecin dans le Morvan, a stigmatisé les mœurs honteuses dans certains villages où les filles cherchaient à devenir mères avant le mariage pour aller vendre leur lait dans les grandes villes. Puis, quand elles revenaient avec un pécule, elles étaient épousées par des garçons peu scrupuleux. Qui n'a lu l'admirable roman de Donatienne, de René Bazin, où l'on voit jusqu'à quelle dégradation morale peuvent descendre les malheureuses nourrices séparées de leur mari et vivant au milieu de la domesticité dans les maisons opulentes?

Les familles qui prennent une nourrice sur lieu sont réfractaires à l'idée de la voir partager son lait entre son propre enfant et celui qu'on lui confie. Elles sentent instinctivement que les préférences de la mère iront toujours à son bébé; dans toutes les pouponnières où l'on permet aux nourrices de conserver leur enfant, la mortalité est plus élevée parmi les nourrissons étrangers que parmi ceux appartenant aux nourrices ainsi que nous l'avons déjà spécifié.

On ne laisse ordinairement aux nourrices leur propre enfant que si le nourrisson qui lui sera confié est trop faible pour bien prendre le sein. Ce sera donc temporairement pour exciter la sécrétion lactée qu'on acceptera l'enfant de la nourrice.

Uexamen de la nourrice par le médecin.

Lorsqu'on peut voir l'enfant de la nourrice, comme dans le bureau de placement, il est le meilleur réactif de la valeur nutritive et de l'abondance du lait de sa mère. Mais il faut se méfier à cet égard des fourberies et des substitutions toujours possibles. Si l'enfant est chétif, s'il présente des éruptions cutanées, de l'eczéma, etc., la nourrice ne sera pas acceptée.

Nous avons exposé antérieurement les conditions générales qui font varier la quantité et la qualité du lait de femme. La nourrice est en pleine force de 25 à 35 ans; une femme qui aura déjà allaité un ou deux enfants sera préférée; il y a moins de chances pour qu'elle perde son lait. Ambroise Paré conseillait de rejeter les rousses comme nourrices; il ne faudrait pas aller jusque-là, mais la lactation des femmes brunes paraît plus régulière.

Toutes les fois qu'on le pourra, on fera découvrir entièrement le thorax de la nourrice; on peut juger ainsi, d'un coup d'œil, de l'aspect et du volume de ses seins, de leur symétrie, de leurs veinosités, de la conformation des mamelons, etc.

L'asymétrie des seins, comme nous l'avons établi avec M. Lassablière, est extrêmement commune; mais c'est surtout en cas de réduction très notable d'un côté de la glande qu'on devra s'en préoccuper. Il faudrait apprécier approximativement la quantité de lait contenu dans le sein le plus petit; on le ferait vider par un nourrisson pesé avant et après la tétée de ce seul côté; il serait utile aussi, dans cette circonstance, d'analyser comparativement le lait des deux seins. Toutes les fois qu'on jugera les glandes insuffisamment développées et qu'on doutera de leur activité secrétoire, on fera téter chacun des doux seins par le nourrisson, qui sera mis sur la balance avant et après la tétée de chaque soin.

LA iNOURRICE MERCENAIRE 199

Fréquemment on exaniine les nourrices alors qu'elles sont séparées de leur enfant depuis vingt-quatre ou quarante-huit heures : leurs seins sont durs, engorgés et même douloureux; ce n'est pas toujours une raison pour qu'elles aient beaucoup de lait.

Nous avons vu des nourrices bien constituées qui ne donnaient le sein que d'un seul côté, et qui avaient de beaux nourrissons; il y avait une hypertrophie compensatrice de la glande qui était suffisante. Mais il est plus commun qu'on ne le croit, que l'un des seins, sans être tout à fait tari, ne donne que très peu de lait, parce que les femmes ne le font téter qu'après le sein le plus volumineux et alors que l'enfant est déjà repu. Une femme vigoureuse peut très bien allaiter un enfant avec un seul sein. Les accoucheurs ont noté depuis longtemps, dans les maternités, qu'on avait réussi à faire donner à une seule nourrice jusqu'à deux litres de lait par jour, et qu'on pouvait lui faire nourrir deux bébés.

Si le thorax de la nourrice est découvert, en même temps qu'on examinera les seins, on jugera de la conformation et de l'ampleur de sa poitrine, de sa musculature, de l'état de sa peau, s'il y a ou non des éruptions, s'il y a ou non des cicatrices dans la région cervicale. Il sera bon d'ausculter les sommets des poumons et le cœur pour s'assurer qu'il n'existe pa« quelque lésion latente, surtout quand la femme est un peu amaigrie.

On se préoccupe parfois d'avoir des nourrices qui ont leur lait correspondant à l'âge du bébé qu'on leur confie :

La composition du lait des femmes, nous l'avons étabh, ne varie que dans de très faibles limites suivant la période de l'allaitement, et les enfants s'accommodent bien de ces faibles différences. La sécrétion du lait sera peut-être un peu plus abondante et plus régulière à quatre pu cinq mois qu'à un mois, le bébé aura peut-être tendance à se suralimenter légèrement; mais il suffira de le régler, pour éviter cet inconvénient. Il est fréquent que, dans les premiers temps de leur placement, le lait des nourrices baisse, soit qu'elles aient du chagrin d'être séparées de leur famille, soit parce que leurs habitudes de vie, pour l'alimentation, l'exercice, etc., sont changées. Il ne faudra pas prendre une décision trop prompte pour remplacer une nourrice dans ces circonstances.

Si l'enfant est résistant, on tentera pendant quelques jours l'allaitement mixte; les prises de lait au sein seront" pesées et complétées par une quantité convenable de bon lait stérilisé pour la ration de l'enfant. Il ne faudrait pas espacer les tétées, car la quantité de lait baisserait davantage si la sécrétion n'était pas stimulée par la succion. Ainsi, en patientant quelques jours on voit parfois la lactation des nourrices se régulariser.

L'alimentation des nourrices.

On tentera de changer le moins possible l'alimentation des femmes de la campagne. Le nombre des repas sera de trois ou quatre, en comptant le petit ^déjeuner du matin et le goûter de 4 heures. Le premier aura lieu à 7 ou 8 heures, le second à midi, et le dernier à 7 heures du soir.

Les aliments qui les composeront seront différents, suivant les habitudes antérieures des nourrices, suivant les saisons, suivant les régions. Les nourrices sur

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