CHAPITRE II
DES EXERCICES
I. Des exercices physiques eu général et de leur importance dans l’armée. — De la fatigue et de l’essoufllement. — De rentrainement. — Du surmenage aigu ou chronique.
II. Des exercices militaires et de leur indueuce sur le développement du soldat. — De rentrainement et du surmenage dans l’armée.
III. Des e.xercices en particulier. De la marche. Conditions physiologiques. Recherches de M. Marey. Réglementation des marches dans les années. — E.xercices gymnastiques. — Equitation. — Escrime. — Boxe.
I. Des exercices physiques en général. ■ — Parmi les modificateurs généraux auxquels le soldat, est soumis, un des plus importants consiste dans les exercices physiques qu’il doit exécuter chaque jour; l’étude de ces exercices au point de A'ue de l’iniluence (pi’ils ont sur le développement du soldat et du rôle qu’ils jouent parfois dans ses maladies présente un très grand intérêt.
Poin- faire des soldats, il faut des hommes vigoureux pouvant exécuter de longues marches et résister aux fatigues de la guerre; aussi les exercices [ihysiques ipii dévelojipent les muscles et augmentent la AÛgueur du coi-ps ont toujours été en grand honneur chez les peuples guerriers.
On peut citer de nombreux exem|des de l’heureuse inlluence des exercices physiques sui- la conslitution des armées et par suite sur le sort des eiu|)ires.
On sait (juelle était l’impoi'tance dos exercices |)hysiques au beau tenqis de la Grèce, notamment à Lacédémone. Les gymnases étaient les centres de la, vie publique; le \m)\. gymnase! ique vient de Y’jjjLvoç, nu, parce (pie les alhlèles s’exercaient nus. Les célèbres jeux Olympiques élaieni des concours de gymnasliipie; beaucoup
DES EXERCICES
(le ])oésies de [‘iiidare sont consacrées à des vaiiKjueurs de ces jeux.
A Home, sous la Hé|)ul)li(|ue, ou al, tachait une grande iinporlauce aux exercices militaires; le mol ea^erciVas, qui veut dire armée, signifie également exercice.
Le soldat romain à l’époque des guerres et des grandes con- (piètes était admirahlement entraîné. Plus tard, les exercices mililaires furent négligés et l’ai'mée se recruta en grande partie avec des mercenaires, ce qui contribua heaucou]) à la décadence de l’Empire romain.
Les camps d’instruction créés par le Grand Frédéric pour y exercer les troupes jirussiennes ont été pour beaucoup dans les succès de ses armes.
En France, pendant le premier Empire, l’armée qui a fourni la célèbre marche du camp de Boulogne à Austerlitz, faisant 400 lieues sans presque laisser de traînards, avait été soumise au camp de Boulogne à un lonG: entraînement. Au contraire l’armée de A\'ag ram (1809), composée en majorité de jeunes soldats qu’on n’avait pas eu le temps d’exercer, laissa sur sa route un grand nombre de malades.
Les sociétés de gymnasti({ue ont joué un rôle important dans le relèvement de la Prusse. En 1811, Frédéric Jabn fondait à Berlin la px’emière société de gymnastique; bientôt après d’autres sociétés se créaient dans toutes les villes à l’image de laTurnplatz de Berlin et s’associaient entre elles (Tnrnverein). Peu de temps avant la guerre de 1870, on com[)tait en Allemagne 13G0 associations de gymnastique, et depuis 1870 le nombre de ces associations s’esl encore considérablement accru. En 1888 l’Union gymnastique allemande comptait 4764 sociétés et 400 000 membres.
En France les exercices pbysiijues sont plus en honneur qu’aut refois, mais nous aimons trop les exercices difficiles ou dispendieux qui ne sont pas à la portée de la grande masse des jeunes gens; s’exercer à la marche, à la course, voilà ce (jui est indispensable; il n’esi pas nécessaire de faire du trapèze, ui d’avoir recours aux exercices exoli([ues qui ont fait fureur dans ces dernières années.
La première (pialilé du soldat est de savoir mai’cber, et la gymnastifpie à l’aide des apjtareils (|ui dévelo[)pe surlout les bras n’esi pas j)ropre à formel- des marcheurs (Mosso, l’Education pbysiijiu' de la jeunesse, 1895).
L’influence des exercices mililaires est presijue toujours beu-
reuse; les jeunes gens se t'orlilienl, en gauiéral, au service el l’hal)!lude qu’ils acquièrcnl fies exercices mililaires leur [)crmet lûenlôt (le s’y livrer sans fatigue. Prenons un jeune lioniine (|ui ai'rive au régiment et supposons-le fort, bien constilué, mais (riiabiludes sédentaires; s’il doit fournir une marche un peu longue, ce jeune liomme se fntifj7ie bienlijl parce qu’il n’a pas l’habitude de l’exeicice. Au bout de trois mois de service, lorsqu’il a été soumis à des exercices réguliers et progressifs, ce même soldat supporte sans fatigue des exercices beaucoup plus pénibles que ceux du débul ; il arrive à parcourir, sac au dos, des étapes de 30 à 40 kilomètres, il est entraîné, suivant l’expi-ession consacrée.
Les méthodes d’entraînement diffèrent naturellement suivant les exei'cices (|u’on veut faire exécuter aux sujets entraînés; s’agit-il de former un boxeur? il faut développer les muscles, surtout ceux des bras; un jockey? il faudra le faire maigrir, etc. Nous n’avons à nous occu[)er ici que de l’entraînement destiné à former des soldats.
De la falûiue, de l’essoufflement, de V enlraînemenl et du surmenage — ■ La fatigue est une sensation (jui nous met en garde
contre le danger de l’épuisement, de même que la faim nous met en garde contre l’inanition.
Dans la sensation de la fatigue consécutive aux exercices physiques entrent un facteur musculaii'e et un facteur nerveux. Sous l’influence de marches ou d’exercices ([uelconques prolongés, il se produit des altérations musculaires; les muscles qui se sont contractés un grand nombre de fois deviennent douloureux à la pression; en même temps il se produit un épuisement de l’intlux nerveux ainsi (ju’une certaine fatigue cérébrale.
Les exercices sont d’autant plus fatigants qu’ils nécessitent une attention ]dus soutenue : un caxalier faisant de la haute école dans un manège se fatigue plus que s’il troltait sur une route (Lagrange); les marches de nuit sont beaucoup ])lus fatigantes (pie les marches de jour ])ar suite de l’altenlion continuelle qu’elles nécessitent.
Quand on a pris l’habitude d’un exercice, on peut s’y livrer longuement sans ressentir la fatigue; les muscles agissent sans
1. Ces qiieslions de l’eiUraîneinenl,, de la falifiiio e(. du surmenage ont été très Lien (Hudiées |)ar M. le I)'' Lauiianoe dans son e.xeellenl ouvrage sur la Physiolofjie des exercices du corps, Paris, 1889, auquel nous ferons plus d’un eniprunl.
Voir aussi G. Cauueu, Recli. anlhropoméLriques sur la croissance. Infl. de l’iiygiène cl des exercices physiques, Paris, 1892, cl Mosso, l’Éducalion physique de la jeunesse, Irad. fr. de Bahar, Paris, 1893.
DES EXERCICES
(|uo la vulonlé ail à iiik'rvenir; certains d’enlro eux so développent, tous s’associent pour la bonne exéculion du mouvement ap[>ris. Un marin rame loiifitemps sans faliii’ue; un homme, si vigoureux (lu’il soit, se falii;ue vile s’il rame pour la [iremière fois; de même un bon cavalier se fatiy'ue beaucoup moins <{u’un homme (|ui apprend à monter à cheval.
IjC système nerveux intervient poui‘ une bonne part dans la sensation de fafiii'ue, (]ui n’est en général (|ue relative. 11 est facile de le démontrer [>ar un exemple pris dans la vio militaire : il arrive, en camjiagne, que des soldats, après une marche forcée, déclarent ne })lus pouvoir avancer et se couchent sur les bords de la route; annonce-t-on l’aiipi’oche de l’ennemi et surtout d’un ennemi qui ne fait pas quartier, aussitôt la plupart retrouvent leurs jambes; le sentiment de la peur triomphe de la sensation de la fatigme.
La fatigue poussée à un degré avancé détermine la courbature (|ui résulte de l’altération des muscles, et de la rétention dans l’organisme des déchets auxijuels le travail exagéré du .système musculaire a donné lieu.
A la suite d’une grande fatigue on éjii’ouve de rexcitation du système nerveux, de la rachialgie, de la céphalalg'ie, de l’anorexie; les urines sont hriquetées, chargées d’urates; parfois même il existe de la fièvre (courbature fébrile).
Chez les individus entraînés les exercices même violents ne produisent [)lus ces phénomènes.
L’entraînement fait disparaître de même les accidents de l’essoufflement ou du moins il éloigne heaucoup le moment où ils se produi.sent. Un homme qui n’a |>as l’hahitude de la marche ou de la course et (jui est obligé de marcher vite ou de courir s’essouffle rapidement, la respiration et les hattements du cœui- s’accélèrent considérahlemenl, la face est rouge, vnltueuse, la sensation d’étouffement devient de plus en |)lus pénible. D’après M. le D’' Lagrange 1 essoulllement l•ésulte surtout de la diflicullé (|u’on épi'ouve à éliminer tout l’acide carbonique produit jiendanl un exei'cice violent ou dont on n’a pas riiahilude; la respiiailion s’accélère pour faciliter 1 élimination de ce gaz, mais bientôt l’inspiration instinctive (pie produit le besoin d’air enti’ave l’expiration (pii devient incomplète. L e.xercice donnant, lien chez les individus obèses à, la jiroduction l’apide d une gi-andc (piantité d’acide carboni([iie cela exjdi- (pierail 1 essoulllemenl (pii se montre chez eux au moindre etl'ort. Nous pensons (pie dans (;e cas l’état du cœur (cœur gi'as ou surchargé de graisse) est la cause principale de ressoufllement ; lors-
([u’uli individu oltèsc esl [iids (ressouinomoiil ;i|irès avoir inonid quelques marches d’escaliei-, il esl diriicile de croire (|u’il s’esl j)i‘oduil aussi rapideuieul une (|uaulilé d’acide ciirhoui(|ue dil'Iicih' à éliminer.
Toutes les causes (|ui dimiuueut le champ respiratoire ou la force d’impulsion du cœur favorisent l’essoufllemeut ; les |)ersouues dont le thorax est peu développé, celles qui sont atteintes d’une maladie du cœiii- ou des poumons y sont naturellement 1res sujettes. Chez les individus enti‘aînés, l’essoufllement ne se montre plus qu’à la suite d’exercices très fatigants; le thorax se dilate complètement, Ions les lobules pulmonaires sont mis à contribution, alors que l’homme d’habitudes sédentaires n’ulilise (ju’une partie du champ res|)iratoirc.
Les exercices qui favorisent le plus le dévelojipement de la poitrine sont ceux qui mettent en action le plus grand nombre de muscles, la course par exemple, et non comme on [)Ourrait le croire les exercices (|ui mettent spécialement en jeu les memhies supérieui’s (Lagrange).
Ln résumé, sous l’inlluence de l’entraînement bien compris, les muscles se fortifient, les mouvements deviennent plus faciles, la sensation de fatigue et la courbature se produisent bien plus diflicilement; on apprend à res])irer, le thorax se développe et la sensation d’essoufflement ne survient qn’à la suite d’exercices violents et prolongés.
Si des exercices modérés et bien réglés |)roduisenl ces heureux efl'ets, des exercices nongiaidués et trop [irolongés peuvent, au contraire, avoii' des efl’ets funestes ([ui sont désignés sous le nom de surmenage .
Le surmenage peut être aigu ou chroni(]ue; le meilleur exemple de surmenage aigu est fourni par les animaux (pi’on chasse à courre; au liout de quekfues heures l’animal est, comme disent les chasseurs, sur ses fins, ses jambes se raidissent; la mort arrive alors même <pie l’animal échappe au chasseur ; la raideur cadavéri(|ue et la putréfaction se |)roduisent ra[)idemenl chez les animaux morts dans ces conditions. Les muscles ont une réaction acide, ils renferment beaucoup do principes extractifs (pii, ne pouvant pas être éliminés, donnent lieu à une aulo-intoxicalion (Lagrange).
La mortjteut aussi résultmole ressoufllemenl poussé à l’exlrème ; rexeni[)le du sohlat dejMaralbon lombantmori après avoir annoncé la victoire est célèbre; des coureurs anglais sont morts assi'z sou-
DES EXERCICES
vont (le la mémo maiiif'ro a[m''s avoir fourni des courses iro|» rapides cl trop proloniiéi's.
Sous riiillueuee d’uiK' course |)roloufiée, le cœur, d’abord exciti', faiblit ensuite; la timsion artérielle baisse et on observe les sympt('nnes d’une asystolie (jui est d’ordinaire passaprère mais (jui jieut se terminer par la mort.
Le soldat n’est exposé au surmenage aigu ({ue très exce[»tionnellemenl, en camjiagne, lorsqu’il doit faire des marches forcées surtout par un tenqis chaud; comme nous le verrons (Cb. m), la fatigue joue un riMe important dans la production des accidents connus sous le nom de coups de chaleur, très communs dans les armées.
Ce ([u’on observe le jilus souvent chez le soldat, c’est le surmenage chronique qui résulte d’un défaut d’é(juilihre entre la recette et la dépense; les signes du surmenage ap|)araissent à la suite d’une période d’instruction trop vigoureusement conduite, à la suite de manœuvres fatigantes, de manœuvres en pays de montagnes par exemple; enfin ils peuvent se luonti-er dans les conditions normales de la vie militaire chez des jeunes gens un peu faibles, incomplètement dévelo|tpés, ([ui sup|»ortent la fatigue moins bien que leurs camarades. En temps deguei-re, pendant les expéditions entrejirises dans les ]>avs chauds, il est très difficile d’éviter le surmenage.
Le surmenage chroniipie se traduit par de l’amaigidssement, de raflaiblissement général et par une sensation profonde et très persistante de fatigue; les traits sont tirés, la peau et les muqueuses sont décolorées ; il existe souvent des paljiitations de cœur et de la dyspnée; dans cet état le soldat devient facilement la ]>roie des maladies infectieuses.
Tous les auteurs qui se sont occupés des maladies des armées ont insisté sur l’intluence prédisjiosante de la fatigue si manifeste sur les troupes en campagne* ; nous l’cviiuidrons plus loin sur ce point, notons seulement ici (|ue la pathologie expérimentale a confirmé les données de l’ohservation. Cliarrin et Hoger ont moidré (pie des rats surmenés sont tués par le virus charbonneux atténué qui n’agit |»as sur eux à l’état normal.
1. CAnitiEiJ, De la fatigue, Paris, 1878. — Coustan, La prémaliiralion niilil. el le eteur surmené, 1883. — Iviitsi, De la fatigue, et, du surmenage, lli. Lyon, 188(1. — Rendon, Des fièvres de surmenage, Ih. l’aris, 1888. — Laghanoe, Physiologie des exercices du corps, 1889. — CuAniuN et Rooiiit, La fatigue et, les maladies microhiennes. Semaine méd., 1890, )>. 29. — Le Gendue, Ra|)port sur les dangers que peuvent offrir pour les enfants les exercices de sj)ort. Congrès de Caen, 1894, et discussion de ce rapport. Médecine mod., 1894, |i. 1023. — Makean. La fatigue et le surmenage in Traité de pathologie gén. public par Ch. Bouchard, Paris, 1893.