LIVRE IV
ALIMEKTATIOK DU SOLDAT
L'aliiiientalioM du soldai est basée sur les mêmes principes que celle des autres classes de la sociélé ; mais, en raison des conditions spéciales de la vie militaire, elle mérite cependant une étude très- particulière et intéresse tous ceux qui ont l'honneur d'appartenir à l'armée, d'y exercer un commandement. Depuis le commandant en chef jusqu'à l'officier le moins élevé en grade, tous sont responsables devant leur conscience et devant le pays de ces existences que la pairie leur conlie, et qu'ils doivent regarder comme plus précieuses que les leurs propres.
A toutes les époques, lorsque de grandes agglomérations d'hommes ont été réunies sous un même drapeau, la question de les faire vivre a dû préoccuper ceux qui les commandaient. Énoncer le fait, c'est en faire saisir toute l'importance. En quoi consiste-t-il ? D'une part, en temps de paix, conserver les hommes en bonne santé, les fortifier s'ils en ont besoin, aider au développement physique qu'ils n'ont point encore achevé au moment de leur incorporation ; d'autre part, en campagne, réparer les pertes incessantes occasionnées par le dur métier des armes, combattre et surtout prévenir les maladies dues à ré|)niscment : tel est le but à atteindre.
Avec le système du service obligatoire, universellement introduit dans les armées européennes, son intérêt vient encore d'augmenter : il ne s'agit plus seulement de faire des soldats capables de résister aux fatigues de la guerre, il faut encore que tous ces jeunes gens, que le pays appelle à concourir à sa défense, retournent chez eux robustes, forts, aptes à reproduire l'espèce dans de bonnes conditions.
Nous ne pouvons ici entreprendre d'esquisser, même à grands traits, l'historique de la question; cette partie mériterait, à elle seule, de faire le sujet d'une étude spéciale, qui ne laisserait pas que d'être intéressante et instructive ; nous aurions à envisager, en premier lieu, ces institutions militaires romaines auxquelles l'art militaire moderne a fait de bien fré- (juents emprunts. On y trouve indiqué non-seulement le mode général d'alimentation d'une armée, mais aussi les règlements spéciaux précisant
lii quaiiliié et la nature des vivres que le légionnaire devait porter avec lui ; comme aujourd'hui, c'était une ration suflisante pour quatre journées, Végèce et les autres historiens militaires entrent à ce sujet dans les détails les plus circonstanciés.
Au début de cet ouvrage, on a déjà pu apprécier le désordre qui présida à l'organisation des services généraux dans les armées, au moyen âge et même à Tépoque de la renaissance; nulle branche de ces services ne fut plus négligée que celle de l'alimentation; cependant, avec des ministres comme Sully, Richelieu, Mazarin, la constitution de l'armée française entraîna fatalement de profondes modifications dans l'administration ; on s'occupa du bien-être du soldat, ou plutôt on commença à comprendre que l'on avait des devoirs vis-à-vis de lui. Sous Louvois et ses successeurs, cette idée lit de nouveaux progrès; ce fut l'époque où Vauban ébauchait un traité sur la santé des gens de guêtre; où le maréchal de Saxe publiait, sous le nom de Mes rêveries (1), une série de remarques et d'instructions, où la question des vivres et de la nourriture du soldat revient fréquemment, comme l'un des sujets les plus importants.
Sous la République et l'Empire, nos armées parcourent l'Europe, leur service des vivres est entre les mains des entrepreneurs, des fournisseurs généraux. Chacun sait combien ce système laissait à désirer, à la suite (le quelles intrigues, de quels scandales on dut l'abandonner. Néanmoins, dans certains cas, il avait largement pourvu aux besoins de l'armée, surtout lorsqu'on opérait dans un pays assez riche pour nourrir les armées belligérantes, moins nombreuses alors qu'elles ne le sont aujourd'hui; dans d'autres cas, au contraire, le service de fourniture par entreprise tendit à augmenter une misère déjà profonde. Pendant les campagnes de 1813 et 181^i, le typhus décinjait nos armées; sans doute, les origines de- ce fléau sont complexes ; la jeunesse des contingents levés à cette époque, l'agglomération des malades dans les places fortes, la dépression morale qui envahit les armées forcées de battre en retraite, jouaient un grand rôle dans sa production ; mais nous ne pouvons nous dissimuler que le typhus paraît aussi devoir être rangé dans la grande classe des maladies directement causées par une alimentation insulTisamment réparatrice; l'expérience des faits qui se sont récennnent passés en Algérie
(1) Maurice, comte de Saxe, maréchal de France, Mes Rrrerws, 5 vol., Amsterdam, 1757.
nous en fournit la preuve ; le typhus semble être une maladie de la faim. Si dans les conditions où se sont trouvées les populations de Paris et de Metz, pendant la dernière guerre, le typhus n'est point apparu au milieu d'elles, peut-être trouverait-on l'une des raisons de cette apparente exception dans l'usage des boissons alcooliques, du vin en particulier, qui, à Paris surtout, put être consommé par tous et en quantité très-suffisante.
Pour en revenir aux grandes guerres du premier Empire, on peut remarquer que, au milieu des préoccupations de tout genre qui l'entouraient, Napoléon ne cessait de regarder comme question de la plus haute mportance d'assurer son service des vivres ; sa correspondance, aujourd'hui publiée, en fait foi ; mais ses ordres n'étaierit pas toujours exécutés, souvent il y avait impossibilité, et. en fin de compte, le soldat soufl'rait parfois cruellemenl.
Depuis cette époque, des modifications considérables ont été introduites dans l'administration militaire; au point de vue du système des vivres, elle fonctionne aujourd'hui sous l'empire du règlement du 1 septembre 1827, modifié par des améliorations successives. Confiée à la gestion d'un corps organisé, sous le contrôle du commandement et de l'intendance, fréquemment soumise aux lumières des médecins les plus estimés de l'armée, cette branche capitale des services militaires n'a pas laissé que de faire de grands progrès, dépendant tout n'est pas encore à l'abri de la critique, et il existe encore bien des desido^ata que nous aurons l'occasion de signaler, surtout en ce qui a trait à l'alimentation du soldat en campagne; l'expérience de la dernière guerre est fertile en enseignements de ce genre, qui doivent devenir le point de départ de sérieuses améliorations.
La question de l'alimentation du soldat peut être envisagée à deux points de vue : pour vivre, l'homme a besoin de réparer les pertes ordinaires de son organisme ; il doit encore fournir aux dépenses extraordinaires résultant de tout travail matériel ou intellectuel. Comment doit-il réparer ces pertes? où doit-il chercher les matériaux nécessaires? C'est le côté scientifique de la question, dans lequel trouveront place des considérations spéciales dérivant du fait même de la vie militaire, de ses exigences, de ses dangers. D'un autre côté, par le moyen de quels systèmes administratifs 'armée assurera-t-elle à ses membres le régime reconnu nécessaire en temps de paix et en temps de guerre? c'est le côté administratif.
De ces deux questions, la première nous occupera principalement, et
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cependant nous ne saurions négliger absolument la seconde, car elles ont entre elles des connexions bien intimes. Le médecin aux armées ne doit pas bornerson rôle à celui d'un conseiller auquel on s'adresse; si l'on y pense, il doit prendre plus d'initiative et proposer au commandement les mesures qui, de formes en apparence peut-être plus administratives que médicales, tendent cependant à iniluer sur la santé générale de l'armée, sur le bien du soldat.
Envisagée au point de vue ïcienlili(iue, la question de l'alimentation du soldai doit prendre pour point de dépai t les données que la pbysiologie met à notre disposition, pour l'élude des déperditions <le l'organisme, de eur évaluation en temps ordinaire, de leurs modifications sous l'inllucnce des milieux, sous celle du travail mécanique.
Aussi regardons-nous connue nécessaire de rappeler brièvement les aits principaux de la partie théorique de l'alimentation, afin de posséder une base solide sur laquelle on puisse fonder des déductions pratiques. De même, nous présenterons quel(iucs observations à propos des substances alimentaires elles-mêmes , en nous bornant exclusivement à celles qui peuvent être immédiatement utilisées pour le service de l'armée. En agissant ain^.i, en suivant la voie dans laquelle cet ouvrage s'est constamment maintenu, celle qui base les indications de l'hygiène sur les données physiologiques, nous pensons être utile aux médecins et aux officiers qui nous feront l'honneur de lire ces études : aux premiers, en condensant des faits (|u'ils ont pu déjà rencontrer dans les traités spéciaux; aux seconds, en leur fournissant des renseignements qu'il leur importe essentiellement de posséder.
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