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LA VIE MILITAIRE EN TEMPS DE GUERRE

L'hygiène d'une armée en campagne a des exigences particulières suivant que les opérations de la guerre la maintiennent dans les régions géographiques où elle est d'ordinaire cantonnée, en Europe pour lesarmées européennes, ou suivant qu'elles l'amènent à servir sous un climat différent de celui auquel elle est habituée, hors d'Europe, par exemple pour l'armée française.

ARTICLE I". — Campagnes opérées en Europe.

§ I. — Période de uioliilisation.

L'étal normal du soldat est la guerre, c'est dans ce but qu'il existe, et dans l'organisation de l'armée, tout doit être combiné de telle façon que le pied de paix ne soit qu'une période d'attente et de préparation incessante, période que l'iiumanité doit désirer aussi longue que possible, mais qui ne doit pas dégénérer pour le soldat en période d'inactivité, d'amollissement et quelquefois de paresse. Lorsque les campagnes pouvaient être prévues longtemps à l'avance, qu'un long espace de temps séparait la déclaration de guerre de l'entrée effective en campagne, lorsqu'après quelques manœuvres et un ou deux combats, les armées ennemies prenaient leurs quartiers

SERVICE EN CAMPAGNE. — MOBILISATION. '^'àô

d'iiivcr et que les hostilités se trouvaient suspendues soit par un armistice, soit par une tacite convention, on pouvait songer à préparer les soldais pour l'entrée en campagne et leur faire subir un entraînement véritable, de façon à les faire entrer dans la carrière, déjà entraînés et rompus à la fiitigue. D'un autre côté, les armées composées de contingents restreints, restant plusieurs années sous les drapeaux, n'auraient pu supporter continuellement l'activité et la dépense de forces, que nécessite la période d'entraînement.

Avec nos armées modernes, il peut et il doit en être tout autrement. Les quatre années exigées par la loi de 1872, et dans notre opinion ces années pourraient être encore diminuées presque de moitié, au moins pour l'iu' fanlerie, ne sauraient être mieux employées qu'à dresser le soldat en vue de la guerre éventuelle, h le faire presque vivre de la vie de campagne, à lui faire j)rendre l'habitude et môme l'enthousiasme de son rôle. Sur de jeunes et vives imaginations comme celles des Français, venus au régiment alors qu'ils sont encore, sauf ceux des villes, tous pleins de cette verdeur native, de cette impressionnabilité dont il faut savoir user, que ne peuvent produire des chefs également vifs, intelligents, jeunes, tout au moins dans les grades qui sont en rapport direct avec le soldat! Lorsque Ton aura ainsi maintenu pendant deux ou trois ans le soldat dans un entraînement physique et intellectuel, on pourra sans crainte le renvoyer dans les réserves, dans l'armée territoriale, il conservera la marque ineffaçable de son passage au régiment; si on lui demande de venir tous les ans reprendre, pendant quinze jours, son fusil et son uniforme, ce sera pour lui une période de réfection morale, un repos relatif au travail des champs ou de l'atelier.

En se maintenant dans cette voie, on ne tardera pas à avoir une armée grande par le nombre, mais plus forte encore par la cohésion, par le patriotisme et certainement par la santé. Sans nul doute, les maladies du soldat peuvent êlre attribuées à des causes d'origine complexe, au changement de vie, à l'acclimatement, h l'encombrement dans les casernes; mais quel rôle — impossible à fixer dans la statistique — n'y jouent pas l'ennui, l'énervcment qu'enlraînc la vie militaire comme on l'aNait comprise jusqu'à présent! Au moment d'entrer en campagne, que ne gagnerait-on pas, môme en restant sur le terrain de l'hygiène, à avoir des individus entraînés, robustes et qui se sentiraient tout heureux de faire enfin pour tout de bon ce qu'ils auraient fait pendant un ou deux ans, dans le but de se préparer à ce grand

jour. JNi les marches excessives, ni le ciiargement anormal, ni la nourriture spéciale ne viendraient les surprendre, à tout cela ils seraient préparés puisque la période de paix les y aurait déjà familiarisés.

Il ne faut pas s'y tromper, de deux choses l'une : si l'on suit les errements du passé, l'armée ne sera qu'une réunion d'hommes agglomérés, aussi bien dans les camps que dans les casernes, ennuyés par leur inactivité, dégoûtés par les exercices monotones autant que peu profitables de la place d'armes, énervés par un astiquage indéfini de leur équipement; au moment delà guerre, il faudra les transformer en soldats; si, au contraire, on veut résolument se lancer dans une modification complète de la vie militaire, en prenant pour base le service en campagne, on aura une véritable armée. Qu'à de pareils soldats on donne une bomie organisation, que tous les rouages de la grande machine soient bien calculés et, au moment suprême, lorsque la patrie aura besoin de tous ses enfants, au signal donné parle télégraphe, chacun saura prendre son rang; les unités tactiques arriveront à l'heure dite au point de rendez-vous; les corps se mettront en route avec ce calme, cette précision que seule peut olîrir la puissance véritable ; on arrivera enfin devant l'ennemi et, à ce moment, on s'apercevra bientôt de ce que valent sur le champ de bataille des soldats ainsi préparés !

A rencontre des hygiénistes militaires, nous ne pouvons donc pas étudier une ff période de préparation à la guerre», cette période c'est la paix elle-même, (l'est pourquoi, dans les chapitres précédents, en traitant de l'alimentation, du vêtement, des exercices, nous avons toujours envisagé la période de campagne, pour régler d'après elle le fonctionnement du temps de paix.

Une fois en campagne, ou du moins dès que l'armée est concentrée, de nouvelles conditions viennent cependant à surgir et celles-là il n'est point possible d'y préparer le soldat, car elles sont toutes spéciales; quelquesunes sont à peu près fatales et en partie inévitables. D'autres sont absolument fortuites, résultent de circonstances sur lesquelles l'autorité militaire n'a point de prises, tout au plus peut-on chercher à en atténuer les elTets.

La première des causes morbifiques auxquelles le soldat se trouve exposé est, avant tout, la fatigue; sans aucun doute, l'entraînement qu'il a subi pendant la paix l'a singulièrement endurci, mais pas au point de le rendre insensible. La concentration des armées se fera dorénavant par chemin

SERVICE EN CAMPAGNE. — COMBATS. y-i^

(lo fer jusqu'à la liuiite d'une zone vraiseniblablenient peu éloignée du ihéàire des opérations, mais une fois engagés dans celle zone, les corps d'armée pourront avoir de grands mouvements à opérer très-rapidement. La cavalerie, en particulier, commencera son service de renseignements et de sûreté, service d'autant plus pénible au début qu'elle aura un grand terrain l\ battre pour cliercher le contact avec la cavalerie de l'ennemi. L'infanterie, d'autre part, se massera avec l'artillerie et les différents services, suivra le mouvement en avant de la cavalerie ou participera à des travaux de retranchement, de fortification passagère. — Toute celte période de débul des hostilités est particulièremenl pénible ; à ce moment, on doit s'attendre à voir les effectifs diminuer très-rapidement, dans une proportion atteignant (juelquefois le dixième de l'elTeclif total. — Celte proportion peut vraisemblablement être amoindrie, mais il faut prévoir le fait et chercher à l'atlénuer, dans la limite du possible, en multipliant les précautions hygiéniques |)endant les marches, ainsi qu'il a été dit, du reste, au chapitre précédent,

§ II. — Période des combat.^.

I. Les combats. — L'action s'engage enfin, la bataille est livrée, elle constitue pour le soldat un effort surhumain, que l'excilalion du momeul rend seule possible. L'hygiène, on peut le dire, est outrageusement violée partout et dans toutes ses formes, mais dès que la bataille est terminée, elle reprend tous ses droits et rentre dans les attributions du commandcineni. Si les précautions ont été bien prises, si les services administratifs ont fonctionné avec régularité, le point capital à ce moment, c'est-à-dire ralimentalion du soldat, sera assuré par d'abondantes distributions.

C'est avec raison que nous disons ici que l'alimentation est le point capiial, car au milieu du désarroi qu'entraîne le combat le plus heureux, avec l'agglomération énorme d'hommes sur un point limité du territoire, le maintien de distributions régulières devienl un problème des plus difficiles, qu'une administration, aussi intelligente qu'active, ne parvient pas toujours à résoudre. Les ressourcf^s locales sont bientôt épuisées, on peut dire d'une façon triviale, qu'elles n'ont fait qu'une bouchée ; les bestiaux, les provisions de farines et de grains sont réquisitionnés dès les premiers moments, les champs en culture — si c'est la saison — ont fourni leurs derniers légumes, et cependant il faut à tout prix que le soldat soit nourri et reçoive même de larges distributions.

Rarement, en effel, rarmée restera immobile ; victorieuse, elle va poursuivre l'ennemi, opérer de grands mouvements stratégiques alors que l'adversaire est encore sous l'impression de la défaite ; vaincue, l'armée devra, bien plus encore, opérer des mouvements rapides, aussi précis qu'il sera possible, atin que la défaite ne se transforme pas en déroute, et qu'elle-même puisse gagner promptement une nouvelle base d'opéralions.

Il est d'observation que jamais les armées ne souffrent autant de la faim que pendant les journées qui précèdent ou celles qui suivent immédiatement le combat. Le médecin n'a aucun rôle à jouer en pareille matière, on le comprend; à peine peut-il éveiller l'attention du commandement, qui seul peut modifier la situation, si du reste les services administratifs ont pris à l'avance des mesures efficaces.

Le combat a eu pour résultat fatal d'amener en action le service de santé, partie constituante de l'armée. Déjà, sans doute, il a dû fonctionner et soigner ou évacuer les premiers malades, mais à ce moment sa lâche est centuplée. Des milliers de blessés gisent sur le sol, il faut les relever, les transporter aux ambulances, les panser, pratiquer d'urgence les grandes opérations avant la période de réaction, créer des iiôpitaux provisoires en utilisant les cliàteaux, les fermes, les écoles, les églises, etc.; bientôt on doit penser à organiser la dissémination des blessés, en évacuant au loin et par les voies rapides tous ceux qui sont transportables. Puis, vient la question de l'organisation des hôpitaux de campagne, en un mot, la mise en activité du service de santé, dans tous les détails qu'il comporte.

L'hygiène joue dans ces questions un rôle capital, essentiel; nous nous réservons d'indiquer plus loin les principales indications auxquelles on doit alors obéir.

n. Le chamj') de bataille. — Les champs de bataille présentent, dans un terrain souvent fort étendu, un effrayant ensemble de conditions antihygiéniques, les unes passagères, d'autres au contraire, profondes et qu'il importe de faire disparaître. Ce n'est i)as en vain que deux armées, c'est îi-dire deux agglomérations d'hommes y ont séjourné pendant quelque temps et s'y sont heurtées; elles laissent après elles des témoignages irrécusables de leur passage, et le sol qu'elles ont occupé sera, |)our longtemps, une source de mépliilisme, d'émanations morbigènes, dont l'influence nocible ne tardera pas à se produire.

a. Infection du sol et des eaux. — Les principales causes du méphitisme

HYGliiNE DU CHAMP DE BATAILLE. 937

(les champs de bataille sont les suivantes : \° Mélange à l'air ambiant des gaz de la poudre, azote, acide carboni(iuc, sulfure de carbone, oxyde de carbone, liydiogène sulfuré, etc. Cette viciation n'est que passagère sur lo champ de bataille lui-mC'me; les courants atmosphériques, les orages, succédant fréquenmient aux grandes décharges d'artillerie, suffisent pour balayer les gaz délétères ; cependant, lorsque des fermes ou des maisons ont été le théâtre de luttes prolongées, ces locaux peuvent conserver pendant plusieurs jours une odeur toute spéciale, ruj)pelant celle de la poudre, preuve incontestable que l'air y est encore chargé d'un des gaz de la poudre, d'hydrogène sulfuré en particulier. Ces locaux constitueraient un milieu dangereux pour les blessés que l'on voudrait y transporter. 2" Infection du sol par les détritus de toute nature que laissent les armées sur leur passage : débris d'aliments, matières fécales, etc. 3° Infection du sol et de l'atmosphère par les cadavres d'hommes et d'animaux et même localement par le sang répandu sur le sol ; 4° Infection des eaux courantes, des marais ou étangs, des puits et des sources par des cadavres et des débris organiques de toute nature.

L'hygiéniste doit s'occuper spécialement de cette infection du sol et des eaux, celle de Tatmosphèrc disparaissant rapidement lorsque l'eau et le sol ont été remis en leur état primitif, ou que du moins les sources d'infection ont été annihilées, par des procédés judicieusement choisis et appliqués.

Cette tâche inconjbe essentiellement à l'armée victorieuse qui peut et doit se faire assister par les populations locales, plus intéressées que personne à ce que le méphilisme ne persiste pas trop longtemps. Alors même que l'armée victorieuse, décidée à s'éloigner rapidement du champ de ])ataille pour continuer ses opérations, ne paraîtrait pas directement intéressée à les faire, elle doit pourvoir cependant à l'ensevelissement des cadavres de ses propres soldats et à ceux de l'ennemi, ne fût-ce que par humanité. Enfin, l'intérêt des blessés des deux armées, dont un grand nombre séjourneront longtemps dans les fermes, les habitations, les vill.igos avOisinanis, exige également l'assainissement de la contrée; il est dilTicile dédire en quelle proportion le méphilisme du champ de bataille influe sur la marche des plaies, chez les individus stationnant dans ces maisons, mais cette influence est indéniable.

L'histoire des guerres anciennes et modernes, de nombreux exemples particuliers, qu'il serait trop long d'énumérer ici, ne sauraient laisser aucun doute à cet égard. Oii consultera à ce sujet les travaux spéciaux

et en particulier la remarquable étude qu'en a faite, sur noire instigation, le docteur Th. Pein (1). Au reste, l'histoire des épidémies est également riche d'enseignements de ce genre et montre clairement la relation intime, existant entre leur développement et leur marche d'une part, et d'autre part, l'existence de foyers de méphitismes dus à la décomposition de ma^ tières animales.

La désinfection du sol ne peut être considérée comme complète que lorsque les foyers de putréfaction ont été mis hors d'état de répandre dans l'atmosphère les gaz qu'ils dégagent, ou mieux lorsqu'ils ont été absolument détruits. L'inhumation des cadavres et autres détritus organiques paraît, au premier abord, le procédé le plus simple, le plus expédilif et le plus pratique. Il demande à être exécuté d'une façon très-complète et pré' sente toujours des inconvénients qu'il convient de signaler.

b. InJimnation des cadavres. — D'ordinaire, après le combat, l'autorité militaire met en réquisition les populations locales pour l'établissement de vastes fosses, dans lesquelles on place les cadavres côte à côte, souvent sur plusieurs couches de profondeur. Les déblais, enlevés pour creuser les fosses, servent à les recouvrir et à élever des lumuli, qui ont pour but d'interposer une forte épaisseur de terre entre les cadavies et l'air extérieur. Lorsque les ressources locales le permettent, il convient d'arroser les cadavres avec de la chaux vive, mais, le plus souvent, ce produit est bientôt absolument impossible à se procurer. Sur les tumuli, on a généralement l'habitude, lorsque les choses sont faites régulièrement, de semer des plantes fourragères à croissance rapide, avides d'azote, comme le trèfle ou l'avoine ; les racines, pénétrant profondément dans le sol, vont absorber les produits ammoniacaux au moment même de leur dégagement et activent, par leur présence, la rapidité de la décomposition putride.

Des corvées de militaires concourent à ce travail funèbre avec les habitants, et dirigent ces derniers; des officiers font procéder, en même temps, à la constatation de l'identité des cadavres, chose souvent fort difficile

(1) Th. Pein. Essni sur l'hygiène des cJiamps de bataille. Th. de Paris, 1873. Consultez aussi Guillery, Compte rendu raisonné de l'assainissement du champ de bataille de Sedan, Bruxelles, 1871 ; Créteur, Llnjgiène sur les champs de bataille, Bruxelles, 1871 ; Frolich, Zw der Gesundheitspflege auf den Schlachlfeldem {Deutsche miUifirischc-Zeifschrift, p. 39, 1873); Rolh and Lex, Haudbuch der Militâr, Gesundheitspflege, 1. 1, p. 548, Berlin, 1872 ; Tardieu, Nouveau dietionn. demêdec. et de chirurgie pratique, Paris, 187A, arlicle Inhumation.

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