INFIRMEUIES DANS LES CAMPS
Plus le camp se rapproche de l'habitation permanente, cl plus, on le voit, les services hygiéniques y doivent acquérir de l'importance. Nous renvoyons donc, pour plus de détails, au chapitre de ce livre (p. /i03) où il est traité de l'installation des latrines dans les casernes.
VIII. Abattoirs, cimetières. — Les abattoirs constituent dans les camps un service important, nécessitant certaines précautions hygiéniques si l'on ne veut les voir se transformer en sources puissantes de niéphitisme. Aussi, le sang nécessairement répandu sur le sol, les différents déchets de boucherie en décomposition putride, doivent-ils être enfouis comme le sont les matières fécales. Les animaux seront abattus auprès de fosses que l'on recouvrira tous les jours, après y avoir projeté tous les déchets, non utilisables pour l'alimentation ou dont l'industrie ne s'empare pas; si les peaux, les cornes, etc., sont vendues, il faut stipuler que l'enlèvement en sera quotidien et qu'ils seront transportés à grande distance. Les abattoirs seront eux-mêmes situés à grande distance du camp, sous le vent et en aval sur le bord des cours d'eau.
Les autres parties non utilisables, tels qu'ossements, les corps entiers d'animaux reconnus malades, devront être enfouis à de grandes profondeurs, à 2 mètres au minimum, et, s'il se peut, recouverts de chaux vive. Ces précautions acquerraient une nouvelle importance dans les cas d'épizooiie, de typhus contagieux en particulier.
Les cimetières, destinés à recevoir les dépouilles mortelles des soldats, doivent être également placés à grande distance du camp; les inhumalions auront lieu, en prenant les précautions qui seront indiquées dans une autre partie de cet ouvrage, relative à l'hygiène des champs de bataille. La plus importante de ces précautions consiste à creuser des fosses lrès-j)iofondes, suffisamment espacées les unes des autres, et sur lesquelles on aura soin de planter des végétaux, fleurs ou arbrisseaux, dont la piété entoure d'ordinaire les lombes, et que l'hygiène conseille comme moyen de désinfeclion du sol.
§ III. — Locau.ic alfcclé.s an service .«iaiiitniro datlN les cani|iA.
iiifirnirrics.
Le soldat doit trouver dans le camp toutes les institutions sanitaires nécessaires à lui assurer les soins dont, malade, il j)eut avoir besoin ; ces soins varient naturellement suivant qu'il est sérieusement atteint ou^ qu'au
contraire, sa maladie ne constitue qu'une indisposition.
Dans le premier cas, il est accueilli dans les établissements hospitaliers, chargés du service du camp, établis à son voisinage; dans le second, il reçoit des soins médicaux, sans quitter son corps de troupe, soit qu'il demeure dans sa tente ou sa baraque, soit qu'il entre à l'infirmerie du régiment.
Les établissements hospitaliers des camps feront l'objet d'une étude spéciale, dans la partie de cet ouvrage où il sera traité des établissements sanitaires de l'armée; les infirmeries des corps de ti oupes doivent donc seules nous occuper, et seulement au point de vue des locaux qui leur sont affectés.
Si, pour des troupes caser nées, il est avantageux de posséder quelques locaux destinés à recevoir les hommes trop légèrement malades pour ne pas entrer à l'hôpital, et assez indisposés cependant pour avoir besoin de calme et d'isolement, ces mêmes indications sont bien plus absolues encore ))our les troupes campées sous tente ou sous baraques.
Aussi, lout corps de troupe placé dans cette situation doit-il se pourvoir d'un local transfor-
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INFLLlENCi: DLS CAMPS SUR LA SANTÉ LT LE MOllAL DES TROUPES. 549
niable en infirmerie. Lorsqn'il existe, dans le voisinage, quelque maison, ferme ou château disponible, il serait préférable d'y disposer quelques pièces, en tenant compte des indications formulées à propos des infirmeries dans les casernes (p. 385), car ces locaux vaudiont toujours mieux qu'une .infirmerie établie sous tente-abri.
Lorsqu'on possède, au contraire, des tentes de campement, en nombre suflisant pour ne point encombrer les malades, lorsque la saison est telle que le sol ne soit pas humide, on pourra établir, sous ces tentes, une excellente infirmerie régimentaire, en se pourvoyant, en vue du couchage des malades, de tous les moyens matériels dont on peut dis|)oser.
Dans les camps baraqués, l'infirmerie doit toujours être installée sous une ou plusieurs baraques, choisies parmi les plus grandes et les plus saines, les mieux aérées, les plus ventilées ; on y organise les différents services comme dans une infirmerie de caserne.
Dans les camps sous Paris, on a adopté un type de baraque-infinuerie, qui, sans devoir être absolument pris pour modèle, sati.sfait cependant assez bien aux nécessités (fig. 89). La longueur du bâtiment est de 32 mètres, sur 6 mètres de largeur, ."i^^lO de hauteur jusqu'au faîte, 3"\18 jusqu'au bord de la toiture. Cette baraque comprend deux salles de malades, destinées l'une aux fiévreux, l'autre aux blessés, pourvues chacune d'un cabinet d'aisances à tinette mobile. Les deux salles sont séparées par la salle de bains, la tisannerie, et la salle de visite. La salle de fiévreux mesure environ 325 mètres cubes, en sorte qu'en y plaçant vingt lits, on assure à chaque malade une moyenne de 16 mètres cubes; la salle de blessés se trouve dans des conditions identiques. Ces infirmeries sont pourvues de lits, de tables et autres objets d'exploitation nécessaires à leur fonctionnement.
Nous ne voulons pas insister davantage sur les infirmeries des camps, dont l'hygiène ressort à la fois de celle du campement sous tentes ou sous baraques en général, et de celle des hôpitaux baraqués, dont nous nous réservons de faire une étude spéciale.
ARTICLE V. — Influence des camps sur la santé
ET sur le moral DES TROUPES.
Dans le cours des chapitres qui précèdent, l'habitation du soldat a ét envisagée dans les dilTérentes conditions que les circonstances de la vie militaire lui peuvent imposer. Nous avons, chemin faisant, et à propos d chaque détail, cherciié à montrer, autant (jue possible, quelle était l'in-
dicalioli hygiéiiiquo s|)('ciale, ([uels étaient les dangers auxquels on expose le soldat en ne l'observant pas, quelles étaient les circonstances dans lesquelles cette indication hygiénique doit malheureusement s'eiïacer devant la nécessité militaire. Aussi, la valeur hygiénique des dilîérentes liabilations, leur induence sur la santé, ont-elles pu se déduire dans chaque cas parti-, culier; néanmoins, il peut être bon de reprendre la question dans son ensemble, et d'apprécier, en particulier, quelle est l'influence exercée sur les troupes par le séjour au camp, soit en paix, soit en guerre, et, dans ces dernières conditions,' quelle est la part qui doit être réservée aux camps sur la mortalité des armées ; nous ne voulons pas cependant aborder la pathologie miUtaire elle-mênje, car elle ne fait point partie du cadre de cet
ouvrage.
§ I. — Circoiiistaiiccs de nature ù. rendre le séjour dans les camps
aTanta;;eux pour la santé.
La mortalité du soldat est, en thèse générale, influencée par le fait de l'encombrement et de la vie en commun ; cette influence se traduit par une fréquence, plus grande dans l'armée que dans la population civile, des maladies zymotiques, fièvre typhoïde, fièvres éruplives, etc. , de la tuberculose; nous avons déjà posé des principes en parlant des casernes (p. 259 et 295), et nous y reviendrons plus tard encore, en parlant de la mortalité militaire en général ; on ne saurait trop y insister. Théoriquement, il doit donc résulter un bénéfice immédiat de la suppression de cet encombrement, par la vie en plein air, dans les camps. La pratique répond à cette donnée théorique; lorsque les conditions générales, locales et météorologiques d'un camp sont bonnes, la santé des hommes en reçoit-elle une heureuse influence? Le camp de Chàlons fournit à ce sujet des documents du plus haut intérêt, dont on trouve les éléments dans un mémoire de Coffres (1).
Cle nombre des entrées) , . ,
En 1860, , 50 p"^ 1000 h., la mortalité à 0,55 p"^ 1000.
'(al hôpital s est eleve a )
En 1861, — — 63 1000 h., — 0,77 p"- 1000.
En 1862, — — 63 p"" 1000 h., — 0,85 p^ 1000.
En 1863, — — Û9 p^ 1000 h., — 0,88 p"" 1000.
En 1864, — — 28 p-- 1000 h., — 0,90 p»" 1000.
Moyenne des cinq années. . . 50 p"" 1000 h., — 0,79 p"" 1000.
(1) Coffres, Cunsiflérations Imioriques, hygiéniques et médicales sur le camp de Chùlons. {Recueil des mém. de méd, milit,, 3" série, t. XIII, 1865.)
IlNFI.UKNCl-S FAVORABl.l'S DES CAMPS SUR LA SANTÉ. 551
La durée moyenne du camp éianl de trois mois, ces |)roi)orlions, calculées sur l'année entière, deviendraient 200 pour 1000 pour le nombre des entrées à l'hôpital, et 3,16 pour la mortalité; or la mortalité moyenne de l'armée française servant h l'intérieur s'est élevée dans les mêmes années à 10,20 en moyenne, le nombre des entrées aux hôpitaux à 313 pour 1000 hommes présents. L'influence heureuse du camp est donc manifeste ; il est vrai que les troupes, en partant pour le camp, laissent dans les dépôts tous les malingres et valétudinaires, en sorte que la comparaison ne porte pas sur des éléments absolument identiques.
Dans son étude sur le camp de Krasnoë-Sclo, O. Heyfelder constate également que la proportion du nombre des malades y est beaucoup moindre que dans la garnison ; en 1863 elle ne s'élevait qu'à 40 pour 1000 (1). Un autre médecin de l'armée russe, le D"" N. Seeland, dans un remarquable travail sur la mortalité des troupes de la garnison de Varsovie, constate que, à elïectif égal, le nombre des entrées à l'hôpital est en moyenne de 1088 pendant les mois de séjour dans les casernes, de 87^i pendant les mois de séjour au camp (2).
La réunion de troupes, concentrées sous Paris en 1871 et 1872, est un nouvel exemple de cette influence heureuse du camp sur la santé. Pour apprécier plus complètement l'état sanitaire des troupes disséminées dans les camps permanents autour de Paris, il est nécessaire de remarquer tout d'abord que les hommes qui en faisaient partie venaient de subir, pendant tout une année, des fatigues et des privations de toute nature. Les uns, et c'étaient les plus heureux, avaient tenu la campagne pendant le rude hiver de 1870-1871 ; qu'ils vinssent de l'armée de la Loire, de celle du Nord ou delà Normandie, ou qu'ils eussent traversé les terribles moments de la campagne de l'Est, terminée par un internement en Suisse, les causes de détérioration organique ne leur avaient pas manqué. Les autres, provenant de nos anciens régiments, avaient passé, qui deux ou trois, qui six ou huit mois, dans les douleurs d'une captivité sur les détails de laquelle nous n'avons pas à entrer ici. Pour les remettre de ces fatigues, ils avaient dû fournir une courte, mais laborieuse campagne, en avril et mai 1871. Toutes les conditions semblaient donc réunies pour les rendre plus
(1) 0. Heyfelder, Das Loger von Krasiioë-Selo, loc. cit.
('2) N. Seeland, Zur Aitiologw des Sterblichkeit der Soldnten. [Vierteljnhrschvift fiir lllJeidl. Goxvndhntspfli'(,o, 1871, a» vol. p. 221.}
impressionnables que janiais aux influences morbigènes et favoriser le développement des airectioiis dont ils avaient pris le principe |iendant la campagne ou la captivité. Or, pendant la période qui s'écoule du 1" septembre 1871 au 31 août 1872, l'armée de Versailles présentait une proportion d'entrées aux hôpitaux de 2/i2 sur 1000 hommes d'elTeciif, tandis qu'en 1869 les troupes en garnison à Paris, Versailles, etc., au milieu de la période de paix, en avaient fourni 291 pour 1000. Les chiffres analogues pour toute l'armée à l'intérieur avaient été, de 1862 à 1868, de 313 pour 1000 ; en 1868, de 336 ; en 1869, de 305.
Ces résultats portent sur une période de temps trop restreinte pour avoir une valeur absolue; ils méritent cependant d'être retenus. Du reste, parmi les soldats composant cette armée de Versailles, les uns avaient séjourné dans les casernes des deux grandes villes, les autres dans les camps; les premiers ont offert la moyenne de 243 entrées aux hôpitaux sur 1000, les seconds 242 ; ces chiffres identiques prouvent que l'influence heureuse, accusée par la statistique générale, ne doit pas être exclusivement attribuée au système du campement.
On explique, en partie, cette diminution de morbidité, en remarquant que, parmi ces hommes, presque tous les malingres avaient succombé pendant la campagne ou se trouvaient encore dans les hôpitaux, en sorte que l'armée de Versailles ne reçut que des hommes vigoureux.
La valeur relative des différents camps peut être, en partie, appréciée par le nombre des malades qu'ils ont fourni.
Au camp de Satory les entrées aux hôpitaux représentaient 198 pour 1000 de l'effectif.
Villeneuve-l'Étang, — — 257
Meudon, — — 241
Saint-Germain, — — 286
Saint-Maur, — — 294
Rocquencourtj — — 222
En principe, l'influence heureuse du campement sur les troupes doit être presque exclusivement attribuée à cette vie en plein air, à ce bain atmosphérique auquel les hommes se trouvent soumis. Pendant les mois passés au camp de Châlons, an camp de Krasnoë-Sclo et dans tous les canjps d'instruction, on a pu constater que les soldats prenaient un aspect extérieur infiniment plus florissant qu'à leur rentrée dans les garnisons ; ils avaient un air de vigueur et de santé remarquable, puis peu à peu, l'influence du camp venant à s'effacer, ils perdaient et leur aspect extérieur de validité et
INFfAJENC.l'S DfiFAVORAlU.KS DES CAMPS SUP. f.A SANTÉ.
celle validité nitMiie. PendaiU les premiers uw'ia de séjour à la caserne, la luorhidiié ne dépassait pas sensiblenient celle des mois passés au camp, «nais avec l'hiver, et le conlinement dans les chambrées, la situation empirait graduellement poiu- reprendre ses proportions ordinaires.
Il est probable que la vie du camp elle-même, la distraction qu'entraîne, chez le soldat, le changement de milieux, les exercices plus répétés et pins intéressants, l'alimentalion elle-même, un peu plus soignée au camp que dans les garnisons, ne laissent pas que d'agir aussi dans un sens favorable; mais cette action, quoique indéniable, ne s'exerce que dans des limites restreintes, car elle ne saurait préserver absolument des influences morbides de nature zymotique, si elles existaient ; or, le séjour au camp, dans les conditions ci-dessus énoncées, les fait à peu près disparaître.
Tandis que, dans les casernes, les maladies prédominantes sont les fièvres éruptives, la lièvre typhoïde et la tuberculose, dans les camps elles passent en seconde ligne. Les maladies que l'on observe alors sont, en général, de nature tellurique, ou rhumatismale ; si le sol y prédispose, on observe les dillerenls degrés de l'intoxication dite palustre, on constate des diarrhées dues au refroidissement, des localisations articulaires du rhumatisme^ mais la fièvre typhoïde est rare, aussi bien que les maladies de poitrine et surtout la tuberculose. Ce dernier fait constitue à lui seul tout un enseignement; tandis que les troupes, même celles d'élite, présentent dans les casernes une fréquence, malheureusement classique, des diiïérentcs formes de phthisies pulmonaires et, en particulier de la phthisie tuberculeuse, les troupes campées n'en offrent presque point de cas. En Crimée, où les camps renfermaient cependant des causes morbigènes exceptionnelles, les phthisies furent excessivement rares ; il en est de môme parmi nos troupes d'Algérie qui, tout en servant d'une façon très-active, ne présentent cependant pas une mortalité bien supérieure à celle des troupes de France, et parmi lesquelles la phthisie exerce des ravages beaucoup moins effrayants que sur celles de la mère patrie.
§ II. — Circonstances de nature rendre le Néjonr dans les camps
défaworahie pour la santé.
Nous venons de voir la vie au camp sous le jour le plus favorable, et nous avons cherché à montrer que l'influence heureuse du campement est due presque exclusivement à la suppression du plus grand des dangers de
la vie militaire, à savoir la vie en commun ou rcncombrement. Mais celle influence n'a pas une puissance suffisante pour mettre toujours à l'abri d'autres causes morbifiques, et transformer les camps en un séjour absolument et définitivement salubre.
Tout d'abord, l'encombremenl peut s'y reproduire lorsqu'un trop grand nombre d'hommes sont réunis et maintenus sur un territoire disproportionné avec l'effectif des troupes. Dans ces conditions, le confinement reparaît avec lous ses dangers, parce que les soldats se trouvent agglomérés sous les tentes ou les baraques, dans lesquelles l'espace cubique a été trop parcimonieusement calculé, oîi l'air n'est point suffisamment renouvelé. En second lieu, la présence d'un grai^l nombre d'individus entraîne fatalement une infection du sol d'autant plus rapide que l'agglomération est plus grande et que les services de voierie sont moins bien exécutés.
L'action de l'encombrement se surajoute alors à celle de l'infection du sol, et les maladies zymotiques, que l'on n'observait pas pendant les premiers temps du séjour, apparaissent alors avec une intensité proportionnelle à celte infection du sol, qui, elle-même, suit fatalement une progression croissante.
L'infeclion du terrain est manifeste; quelque précaution que l'on prenne, une grande proportion des matières organiques sont abandonnées sur le sol; celui-ci, incessamment piétiné, labouré sous les pieds des hommes et des animaux, sous les roues des voitures, perd sa cohésion; en même temps, il absorbe une certaine proportion de l'eau rejelée par les soldats, et le terrain, primitivement le plus salubre, devient bientôt un véritable marais de détritus organiques, un foyer de fermentations, dont les produits sont incessamment disséminés dans l'atmosphère et absorbés par les hommes.
Lorsque les influences météorologiques fâcheuses joignent leur action à ces causes déjà fort nuisibles, lorsque des chaleurs excessives activent la décomposition de lous les détritus organiques, ou que des pluies abondantes transforment le terrain en boues et marécages, lorsqu'au contraire le froid ajoute son action dépressive à celle des autres causes morbigènes, on conçoit sans peine que la résultante de toutes ces influences soit une insalubrité excessive , insalubrité que les millions de mètres cubes d'air sont impuissants à combattre.
Les exemples ne manquent point pour prouver la réalité de ces indications théoriques, celui des camps français de Grimée est trop complet pour
l.NFLUENCKS DÉFA VOM ARLLS DES CAMPS SUR TA SANTÉ. 555
(ju'il soit besoin d'en fournir un autre. Là, sur le pl;ileau do la Chersonèse, se trouvaient réunis tous les facteurs morbides indiqués ci-dessus; l'encombrement fut poussé à ses dernières limites, les hommes, pour échapper au froid, se confinaient dans des taupinières étroites et humides, le sol incessamment souillé par les excrets de quelque cent mille hommes, exhalait en certains points une odeur repoussante; en outre, l'hiver de 1855-1856 fut long et rigoureux, et le moral môme des troupes ne laissait pas que d'être assez déprimé, car les grandes actions de guerre avaient pris fin ; toutes ces influences mauvaises, concentrées sur des honunes déjà fatigués par la campagne, et auxquels une alimentation iiisufïisamment réparatrice ne donnait point d'éléments de réaction, se combinèrent pour donner une effrayante activité au fléau par excellence des camps, au typhus, qui sévissait déjà depuis près d'un an; dans les seuls mois 'de janvier, février et mars 1856, le typhus causa 10 278 décès sur 130 000 hommes d'effectif.
L'infection du sol, à elle seule, et sans l'action de toutes les causes adjuvantes ci-dessus énoncées, suffit pour faire naître une autre épidémie, quelquefois aussi désastreuse que le typhus lui-môme, la dysenterie, et non point une dysenterie bénigne, comme le sont les entéro-colites d'autonme dans nos pays tempérés, mais la dysenterie infectieuse, celle qui se propage dans les armées avec une rapidité extrême et y cause plus de ravages que les boulets de l'ennemi. Sans aucun doute, la dysenterie des armées n'est pas toujours atlribuablc à l'infection des camps, car elle sévit parfois sur des troupes en marche, mais jamais elle n'y atteint alors ce degré d'intensité que l'on observe dans les camps trop longtemps occupés, ou dans ceux qui ne sont point maintenus en rigoureux état de salubrité.
Pendant la campagne 1870-71, ces conditions se produisirent, à la fois sur les troupes françaises campées autour de Metz et sur les troupes allemandes qui les investissaient. Dans l'une et l'autre armée, la fièvre typhoïde et la dysenterie sévirent avec une intensité exceptionnelle ; si l'armée allemande n'en fut pas atteinte au môme degré que l'armée française, on doit l'attribuer sans doute à ce que les services administratifs de la première furent toujours assurés, tandis que la seconde dut, au contraire, supporter des privations excessives , mais aussi à ce que l'armée française dut séjourner pendant près de trois mois sur le même terrain, alors que l'armée allemande pouvait, dans de certaines limites, varier ses cantonnements. De tous temps, du reste, les médecins des armées ont été unanimes pour voir dans la permanence des troupes sur le même terrain
la cause capitale de leur moi ialilé en campagne, et Pringle, en particulier, dans son admirable ouvrage sur les maladies des armées, y insiste d'une façon toute spéciale, en citant à l'appui de son opinion des exemples qu'il serait malheureusement trop long de reproduire ici (1).
A côté de ces grands facteurs morbides, l'encombrement et, comme conséquence immédiate, l'infection du sol, d'autres causes peuvent agir encore d'une façon (rès-directe sur la santé des troupes, en rendant les camps dangereux et nuisibles. Tels sont en particulier les miasmes telluriques ou maremmatiques, se traduisant par des fièvres d'accès et des dysenteries, l'action des influences méléréologiques, froid, chaleur, humidité, les influences morales dépressives, la nostalgie , etc. ; la plupart de ces éléments morbigènes dépendent du choix fâcheux qui a été fait de l'emplacement du camp, ou bien elles peuvent être combattues avec succès, tandis que l'infection du sol, résultat direct de la présence des hommes, se produit fatalement sur les terrains les plus salubres ; elle peut être sensiblement diminuée par la stricte observation des principes hygiéniques, mais elle n'est efficacement combattue que par le déplacement même du camp.
El maintenant, après avoir montré les avantages et les inconvénients des camps et du campement au point de vue de la santé des troupes, qu'il nous soit aussi permis de formuler une opinion, pour répondre à la question, récemment soulevée en France, sur l'avantage qu'il y aurait à grouper les troupes dans des camps permanents, au lieu de les maintenir dans les villes et les casernes.
La question est complexe et plusieurs éléments doivent entrer en ligne de compte.
Au point de vue hygiénique, il faut tout d'abord distinguer les campements, tels qu'on les comprend encore en France, et le système des casernes baraquées comme nous en voyons en Angleterre et aux États-Unis. Si dans l'installation des logements et leur aménagement intérieur, si dans la vie quotidienne des troupes on tient compte de toutes les données de l'hygiène, il est évident qu'il vaut infiniment mieux pour elles vivre loin de l'agglomération des villes, dans de vastes bâtiments bien aérés, isolés les uns des autres. Ceci est incontestable; mais maintenir la troupe dans des
(1) Pringle, Observations sur les maladies des armées dans les camps et les f/arnisons. Édition française avec étude complémentaire et critique par .1. Périer, Paris, 1863. Voyez en particulier sur les rapports entre la dysenterie et la permanence dtis camps, II' partie, cli, m, § 3, p. h7.