LIVRE III
VÊTEMEI^T ET ÉQUIPEWEMT DU SOLDAT
Dans toutes les armées régulières modernes, les soldats portent un vêtement identique pour chaque catégorie ou spécialité militaire; l'uniformité de ce vêtenient est indispensable tant au point de vue de la discipline qu'à celui d'une économie bien entendue. Introduit depuis Louvois dans l'armée française, l'uniforme fut au début variable dans chaque régiment, abandonné an\ caprices ou au goût du colonel-propriétaire, qui généralement adoptait pour son régiment les couleurs de son blason. Plus tard, avec les progrès de la centralisation, il fut admis que les mômes spécialités militaires porteraient la même tenue, mais cependant avec certaines marques distinclives; aujourd'hui, l'idée prédominante paraît être, avec juste raison, de diminuer de plus en plus la diversité des types dans l'uniforme, sinon même d'arriver à un type unique, ce qui ne laisserait pas que d'être beaucoup plus économique pour les budgets de la guerre, fatalement surchargés par l'augmentation toujours croissante des effectifs et la valeur du matériel de guerre.
Si nous sommes entrés dans une voie très-réelle d'amélioration, il ne s'ensuit cependant pas que l'on ait abandonné totalement les vieilles idées au sujet de l'uniforme. Pour beaucoup de gens, le soldat doit être élégamment vêtu, et c'est à ce principe que l'on doit la multiplicité des couleurs vives, les brandebourgs, galons, cordons- plumets et autres appendices dont on s'explique difficilement l'avantage. Quelques-uns d'entre eux représentent des traditions, d'anciens privilèges; pour beaucoup de personnes leur conservation n'est autre chose qu'une religion du souvenir^ une fidélité historique. Supprimer à certains régiments de hussards le dolman marron, c'était oublier que cette couleur fut l'apanage des hussards de Chamboran, dont ils doivent se considérer comme les descendants en ligne directe; enlèvera un pantalon une bande de nuance spéciale, c'est lui faire perdre sa tradition et supprimer, dit-on, tout esprit de corps.
Le temps n'est plus où l'uniforme était un privilège, où, sans l'avouer précisément, son but principal était de plaire à la galerie un jour de revue
d'émouvoir leiidiemem les dames lorsque le régiment défilait devant elles. L'armée doit être considérée à un point de vue beaucoup plus séi ieux ; elle est faite uniquement pour la guerre, le vêtement qui lui convient le mieux en canipogne est celui que l'on doit adopter à l'exclusion de tout autre. Un régiment bien tenu, dont les soldats auront un air vigoureux, dont les uniformes seront peut-être sombres, mais dont les armes seront admirablement entretenues et solidement maniées , sera toujours suffisamment beau , il aura même une beauté plus sévère et plus mâle , il inspirera tout autant d'enthousiasme et probablement plus de respect.
Croit-on de bonne foi que, après toutes les secousses politiques et militaires que la France a subies, les soldais de l'époque actuelle se soucient beaucoup de savoir qu'ils appartiennent à l'ancien régiment Royal-Dauphin, qui se couvrit de gloire à Esquerdes ou à celui d'Auvergne infanterie? que leur régiment portait jadis le titre de Prince-de-Condé ou de Berchini? Cet esprit de tradition peut avoir ses avantages, mais il n'existe pas chez nous et l'on ne peut l'y faire revivre. Ce que nos hommes savent, c'est qu'ils ont l'honneur d'appartenir à la 1'" compagnie du 1" bataillon du iUk' d'infanterie, que leur compagnie est la meilleure du bataillon et leur régiment le mieux comniandé, le plus brave de l'armée, voilà ce qu'ils savent et ce que l'on doit leur prouver; au delà, tout n'est que sentimentalité inutile et temps perdu.
Du reste, en France comme ailleurs, l'économie, la simplicité dans les approvisionnements, ramènent fatalement à des considérations prosaïques; les budgets ne s'équilibrent pas avec des lêves^ les ravitaillements ne se font pas avec des souvenirs; il faut là du certain et du positif.
Le véritable uniforme du soldat sera celui qui, conçu dans toutes les règles de l'hygiène, le protégera suffisamment de la chaleur, du froid et de la pluie, sera aussi peu encombrant que possible et, par sa nuance, le rendra moins apparent aux coups de l'ennemi. Que, suivant les saisons, les climats où une armée doit opérer, on modifie certaines parties ou même la totalité de l'uniforme, que l'on y ajoute certaines marques distinclives pour reconnaître les corps ou spécifier les grades, rien de mieux; ce que l'on doit accepter aujourd'hui, c'est la réglementation de la tenue des troupes, en ne prenant pour base (jue les lois de l'hygiène adaptées aux exigences du service, en laissant de côté la tradition et la fantaisie; une fois définitivement adoptés, les types d'uniforme doivent rester à peu près invariables et ne pas être modifiés tous les cinq ou six ans, au détriment