‹ Traité d'hygiène militaireChapitre 87 sur 252 · Babès, Presse médicale, octobre · texte numérisé non relu

Babès, Presse médicale, octobre

2. Polin et Labit, Accidents d’intoxication par la viande observés au camp d’Avor en mai 1889, Arch. de méd. et de pharm. milit., 1889, p. 372.

INTOXICATIONS ET INFECTIONS ALIMENTAIRES

« Le 27 mai, à cinq heures du matin, la 31e brigade accomplissait une marche d’entraînement avec un itinéraire de 24 kilomètres; la température, très chaude la veille, s’était notablement rafraîchie, le ciel était couvert, et la manœuvre s’opérait ainsi dans d’excellentes conditions.

« Les hommes, après avoir absorbé, dès le réveil, la soupe au café, emportaient dans leur musette une portion de viande froide, cuite et distribuée la veille au soir, qui devait être consommée pendant la grande halte.

c( La marche s’effectua fort bien ; aucun homme ne resta en arrière, et la brigade rentrait au camp à dix heures du matin. A ce moment on prenait un repas composé, pour les uns, de pommes de terre en ragoût ou en salade, pour d’autres, de haricots, et pour le 2e bataillon du 93e de ligne en particulier, d’un potage Tacot, préparé au moyen du bouillon de la viande consommée à la marche, et de fromage de gruyère.

« Rien d’anormal ne se produisit pendant la journée.

« Le mardi, 28, à la visite du matin, 21 hommes se présentèrent accusant un malaise et une diarrhée dont ils étaient atteints depuis la veille; à ce moment, nous fûmes tentés d’attribuer ces phénomènes à l’abaissement de la température et à la fatigue de la marche, ou peut-être encore à la déplorable habitude qu’ont les hommes de se coucher sur le ventre dans l’herbe plus ou moins humide, pendant les moments de repos. Mais la situation ne tarda pas à s’aggraver, et vers midi nous étions appelés à examiner d’autres malades en assez grand nombre, atteints à des degrés divers d’embarras gastrointestinaux aigus, caractérisés surtout par une pesanteur douloureuse à l’épigastre, nausées, vomissements, diarrhée, avec sensibilité abdominale extrême, céphalalgie, chaleur excessive, dilatation pupillaire, salivation, sueurs profuses et perte rapide des forces, avec sensation de défaillance, sidération en un mot. A six heures et demie du soir le nombre des malades s’élèvait à 74, à onze heures du soir à 125; à 147, le mercredi 29 à l’heure de la visite; à 162, le même jour à quatre heures de T après -midi. La température prise à ce moment sur 38 malades dépassait 39°, 4. Quelques cas atténués furent encore observés le lendemain jeudi. Le nombre total des atteints fut de 192 pour le 95e d’infanterie.

« Dans la matinée du 29, des manifestations analogues éclatèrent parmi les hommes de la 2e compagnie du 2e bataillon du 85e de ligne baraqués à l’autre extrémité du camp. Elles atteignirent pendant la même journée 25 hommes, le jour suivant, 5 et le surlendemain 5 encore; total : 35.

« Un malade succomba. Les lésions localisées sur le tube digestif ont consisté en un épaississement de la muqueuse gastrique qui était le siège d’ecchymoses disséminées et étendues. La muqueuse de l’intestin grêle était injectée par places, quelques follicules clos faisaient saillie, et un certain nombre de plaques de Peyer étaient tuméfiées. »

L’enquête très précise menée par les observateurs a établi d’une façon péremptoire qu’on devait rechercher l’origine de ces accidents dans la consommation de la viande de veau cuite emportée en route. C’est là un point de pratique important à retenir. Nous avons observé en 1902 une épidémie absolument calquée sur celle de Polin et Labit dans un régiment de la garnison de Paris. Il paraît donc imprudent de faire emporter aux hommes comme repas froid destiné à être consommé en route de la viande de veau cuite la veille, comme cela se pratique couramment, surtout lorsque la température est élevée. Dans l’épidémie du camp d’Avor, comme dans celle que nous avons observée, les hommes avaient constaté une odeur de relent se dégageant de la viande au moment du repas. Polin et Labit attribuent donc les accidents aux ptomaïnes de la putréfaction, regardées à cette époque comme la cause constante de ces accidents. Dans les hémo-cultures que nous fîmes chez nos malades, on put isoler facilement un bacille mobile» ne prenant pas le Gram, ne coagulant pas le lait, ne faisant pas fermenter le lactose et ne produisant pas d’indol. Il était pathogène pour le cobaye. Nos investigations ne furent pas poussées plus loin, au point de vue de la réaction du microbe vis-à-vis des différents sucres ou du rouge neutre. Il est vraisemblable cependant que nous nous sommes trouvés en face d’une infection paratyphoïde, car aucun de nos malades n’a présenté de symptôme typhoïdique typique. Aucun n’a eu de taches rosées. Un seul d’ailleurs a été gravement atteint, présentant des hématuries abondantes d’abord puis une albuminurie qui persista un mois. Tous les autres furent guéris au bout de huit à quinze jours après avoir présenté les symptômes de la gastroentérite. La dilatation pupillaire notée par Polin et Labit n’a été relevée que chez 4 malades. Aucun d’eux n’a eu de phénomène pathologique du côté du système nerveux.

Le rapprochement de ces deux épidémies permet de penser que dans celle du camp d’Avor, la pathogénie des accidents doit être la même que dans celle que nous avons observée.

S’agissait-il d’une viande provenant d’un animal malade et incomplètement cuite ayant conservé dans l’intimité de ses fibres l’élément pathogène, ou d’une viande chargée de toxines et ayant

INTOXICATIONS ET INFECTIONS ALIMENTAIRES

subi un commencement de putréfaction? Dans ce dernier cas la présence du bacille paratyphique dans le sang ne s’expliquerait que par sa présence antérieure dans l’intestin des sujets atteints et par son passage à travers une muqueuse altérée du fait d’une intoxication spécifique ou banale.

La viande malheureusement n’a pu être analysée, comme c’est souvent le cas.

Depuis les recherches de de Morgan rappelées plus haut, la présence d’un bacille carné dans le sang pourrait n’être que le résultat d’une infection secondaire provoquée par une lésion antérieure de la muqueuse intestinale causée par le contact de toxines, de quelque provenance qu’elles soient.

Les conserves de viande, comme la viande fraîche ont aussi causé dans l’armée des accidents analogues à ceux que nous avons décrits.

La fréquence de ces accidents à la suite de l’utilisation de conserves et leur gravité ont été exagérées.

D’après le rapport du médecin inspecteur général Vaillard1, pendant une période de douze ans comprenant une consommation dans l’armée de trois millions de boîtes par an, on n’a constaté que 15 épisodes d’accidents, se chiffrant par 399 atteintes et 1 décès. Il est vrai d’ajouter qu’assez fréquemment encore, dans les régiments, on observe, au lendemain de la distribution de viandes de conserve, un certain nombre de simples indigestions se traduisant par un ballonnement du ventre et un peu de diarrhée.

S’agit-il d’une altération de la viande ou d’une légère infection du tube digestif par un aliment qui n’a pas conservé toute sa digestibilité primitive et qui, irritant la muqueuse intestinale à la façon de corps étrangers, y provoque une abondante sécrétion? J’ai constaté trop souvent pour ma part ce phénomène à la visite du matin dans les régiments pour ne pas en faire mention ici.

L’aspect clinique de ces accidents ressemble beaucoup à celui delà gastro-entérite, mais dans les formes graves on voit dans certains cas des phénomènes nerveux se rapprochant de ceux observés dans le botulisme,

Fièvre typhoïde. — Certaines infections alimentaires ont été caractérisées par des symptômes de fièvre typhoïde dont le diagnostic a été confirmé à plusieurs reprises par les lésions des glandes de Peyer constatées à l’autopsie. Les faits auxquels nous faisons allusion se rapportent aux épidémies fameuses d’Andelfingen et de Kloten. La première, survenue le 10 mai 1839, concerne un groupe de 727 personnes qui consommèrent à leur repas du veau et du porc; cinq à six jours après la fête, 440 personnes appartenant à ce groupe

tombèrent malades. L’affection évolua chez la plupart d’entre elles comme une fièvre typhoïde, il y eut 10 décès. A Kloten, le 30 mai 1878, 690 personnes consommèrent la viande provenant de 2 veaux malades, abattus en pleine agonie dans une localité voisine, 240 furent atteintes d’accidents de gastro-entérite. Chez les unes, les accidents commencèrent vingt-quatre ou quarante-huit heures après le repas et se limitèrent à une atteinte légère. Chez d’autres, le débutfut plus tardif (5% 6e ou 9e jour) et l’évolution ultérieure de la maladie fut celle d’une fièvre typhoïde typique. Ici l’autopsie faite sur 6 victimes permit de constater l’ulcération des plaques de Peyer, lésion classique de la maladie.

En 1879, mêmes faits se produisirent à Birmenstorf. Huguenin, qui rapporta cette épidémie, diagnostiqua la fièvre typhoïde chez tous les sujets atteints. Il s’agissait encore ici de l’ingestion de viande provenant d’un veau âgé de quatre jours qui avait les « eaux jaunes ».

A Wurenlos et dans quelques localités voisines, Wyss, en 1880, a observé une quarantaine de cas d’empoisonnement alimentaire dont quelques-uns évoluèrent comme une fièvre typhoïde. Les malades avaient mangé de la viande qui s’était trouvée en contact avec celle d’un veau atteint de phlébite ombilicale.

Nieriker rapporte l’histoire d’une épidémie semblable survenue à Spreitenbach et ayant sévi sur 120 personnes qui consommèrent la viande d’une vache morte de métrite septique. La plupart d’entre elles ne présentèrent qu’un « état gastrique », avec vomissements et diarrhée qui guérit en huit ou quatorze jours; mais deux malades furent atteints d’une fièvre typhoïde typique. Aucune vérification anatomique cependant n’est venue confirmer ce diagnostic car on n’eut à déplorer aucun décès.

De toutes ces épidémies celle de Kloten paraît la plus caractéristique et il n’est pas douteux que, dans ce cas, on ait eu affaire à une épidémie de fièvre typhoïde typique. Sacquépée pense qu’il a existp à cette époque en Suisse une maladie spéciale du bétail disparue dans la suite et inconnue ailleurs. Cette maladie aurait été provoquée par un germe appartenant au groupe des salmonelloses et ayant la propriété d’engendrer chez l’homme une affection typhoïde? Il est bien difficile de se prononcer sur la pathogénie de ces accidents, mais on ne peut s’empêcher de remarquer que la viande contaminante appartient à cette catégorie d’aliments carnés qui ont produit, en d’autres lieux, le plus grand nombre des épidémies rapportées à une infection par des salmonelloses. Or, celles-ci n’ont jamais produit jusqu’à présent de fièvre typhoïde typique, on parle parfois « d’états typhiques »,

INTOXICATIONS ET INFECTIONS ALIMENTAIRES

mais, comme le disent Polin et Labit1, des états typhoïdes ne constituent pas la fièvre typhoïde, et les infections les plus disparates sont susceptibles de les provoquer. Les travaux de Forster et ses élèves sur l’origine de certains cas de fièvre typhoïde attribués à des porteurs de bacilles convalescents de cette maladie pourraient peut-être expliquer encore l’étiologie de l’épidémie de Kloten; mais nous n’avons aucun renseignement sur l’état de santé du restaurateur qui prépara les mets, c’est donc là une simple hypothèse à joindre à celle qu’a développée Sacquépée.

Des bacilles d’Eberth2 auraient été transmis à plusieurs reprises par les fromages. Peut-être des recherches ultérieures viendront-elles déceler ces mêmes bacilles dans d’autres. aliments éclaircissant ainsi la pathogénie encore obscure de certaines fièvres typhoïdes d’origine alimentaire.

Enfin une observation rapportée récemment par Fornet3 nous fait entrevoir la possibilité à' infections paratyphoïdes dues à des produits alimentaires souillés par des convalescents de fièvre typhoïde.

Au cours d’une intoxication alimentaire, sur 20 personnes atteintes, 3 d’entre elles, examinées au point de vue bactériologique, présentaient un sérum agglutinable exclusivement par le paratyphique B à 1 p. 100; une autre, plus gravement atteinte et qui dut garder le lit pendant deux mois, présenta un sérum agglutinant le bacille typhique à 1 p. 100 vers la fin de la troisième semaine. Un peu plus tard on découvrit parmi les employés de la cuisine de l’hôtel où ces cas d’intoxication alimentaire avaient été constatés une femme dont les selles contenaient le b. paratyphique B à 1 p. 100. Cette femme avait eu la fièvre typhoïde vingt ans auparavant et n’avait jamais été malade depuis. Or, comme les recherches de Gachtgens et Kayser ont établi la présence du h. paratyphique B dans les selles des convalescents de fièvre typhoïde, il paraît vraisemblable que ces cas d’intoxication alimentaire rapportés au h. paratyphique B aient été déterminés par cette « porteuse de bacilles », d’autant plus qu’un cas de fièvre typhoïde vraie fut constaté parmi les malades et que le sérum de la « porteuse de bacilles» agglutinait le paratyphique B.

Syndrome nerveux (Botulisme). — Van Ermengem, en 1897, a distrait du groupe des maladies d’origine alimentaire une entité morbide spéciale ayant ses caractères cliniques propres et déterminés par un microbe spécifique.

Page 1