CHAPITRE II Vicissitudes climatériques
Je rattache naturellement à l'étude de la navigation celle des vicissitudes climatériques: c'est là, en effet, dans cette succession sans fin d'acclimatements et de désacclimatements, dans cette accommodation etcette désaccommodation incessantes de l'organisme aux milieux climatériques si divers qu'il traverse que gît le secret de l'influence puissante, qu'elle soit secourable ou perturbatrice, que la navigation exerce sur la santé.
Les transitions répétées de température par lesquelles passent les navigateurs ne peuvent manquer d'exercer sur leur santé une influence fâcheuse. 11 n'y a plus de saisons pour eux : à un hiver passé en France, succède sans interruption un hivernage passé sous les tropiques ; aux chaleurs de nos étés, les frimas des mers du Nord. S'il est vrai qu'à chaque saison nouvelle, notre machine subit des modifications intimes qui la mettent en rapport avec les conditions météorologiques nouvelles qu'elle va traverser; si nous avons une physiologie de l'hiver, une
physiologie de l'automne, une physiologie du printemps (et qui pourrait en douter?), les changements brusques de climat tendent outre mesure cette aptitude d'accommodation et la maintiennent dans une perpétuelle mobilité. Et de là des tiraillements, des heurtements de toute nature et qui soumettent l'organisme à des épreuves très-critiques. Sans doute les constitutions saines et vigoureuses puisent dans cette sorte de gymnastique de la thermogénèse spontanée une élasticité qui est la source de certaines immunités, mais combien plus grand est le nombre des santés qui en souffrent! Je citais tout à l'heure des exemples de la brièveté à laquelle on a amené un bon nombre de traversées ; les navires même qui n'ont pas de vitesses aussi grandes sont aujourd'hui singulièrement plus agiles que leurs devanciers, et, passant rapidement d'une zone à l'autre, exposent leurs équipages à l'épreuve de vicissitudes climatériques très-brusques et très-étendues. Les départs de France et les arrivages de retour, surtout maintenant que la vapeur rapproche si bien les distances, prennent souvent un équipage dans la •la neige d'un de nos ports, en plein hiver, et le transportent en huit ou dix jours sous un soleil torride dont la chaleur est presque insupportable, même pour les créoles et les indigènes. En 1843 j'ai fait en neuf jours sur VAsmodée le trajet d'Alger au Sénégal. Dix ans plus tard, sur V Eldorado, y 'di laissé Saint-Louis, où régnait une température qui atteignait à certains moments de la journée So» c, pour trouver sur les côtes du golfe de Gascogne, dix jours après, une température de plusieurs degrés au-dessous de 0\ Et pour ne donner qu'un exemple des perturbations réelles . que ces vicissitudes brusques causent dans l'économie, je rappellerai ce développement énorme des vaisseaux lymphatiques simulant des cordes noueuses qui forme souvent un réseau saillant sous les aisselles et à la partie interne des membres chez les individus qui passent rapidement d'un climat très-chaud à un climat très-froid. J'ai connu un capitaine de vaisseau (1) qui fut appelé sucessivement au commandement d'une canonnière à Terre-Neuve et en Islande, qui rerepartit immédiatement pour les Antilles où il arriva dans l'hivernage et «Ifectua son retour en France pendant un hiver rigoureux. Les rhumatismes ont pris possesion de lui depuis ce moment et pour ne plus le quitter.
Cette question des changements brusques de climat envisagés dans leur action sur l'économie, tend i\ sortir du domaine de l'impression de surface et à entrer dans celui de l'analyse et de l'observation expérimentales. Je signalerai comme indices de cette tendance les recherches faites par un médecin anglais, M. A. Rattray, et celles d'un médecin de notre marine, M. J. Crevaux.
fl) Lo capitaine de vaisseau Cliiron du Brossay, qui commandait le hv\g l'AOeil/e sur lequel j'ai fait une station dans le golfe de Guinée et h la mémoire duquel je donne ici un souvenir ému et an'cclucux.
M. Ratlray, médecin-major de la frégate le Salamanckr, profitant de la traversée de ce navire d'Angleterre en Australie et du service des traversées de Sydney à Sommerset auquel il a été employé pendant son séjour de trois ans en Australie (1), a cherché à apprécier par des pesées auxquelles il a soumis divers groupes de son équipage les modifications de poids que le passage des climats tempérés aux climats chauds et réciproquement, a déterminées. Le navire part de Plymouth ; au bout de cinquante-cinq jours, c'est-à-dire de irente-quatre jours passés sous les tropiques, M. Rat tray pèse 155 hommes et constate les résultats suivants : 8 n'avaient pas changé de poids; 45 avaient augmenté; 103 avaient diminué; le maximum de gain avait été de 13 livres anglaises, le minimum de 1 livre, le maximum de perte de 23 livres et le minimum de perte de 1 livre. L'ensemble du voyage d'Angleterre au cap York (nord de l'Australie) a donné, au bout de sept mois, une moyenne de perte, par homme, de 6 livres et demie. Les hommes les plus jeunes paraissent avoir gagné du poids, les plus âgés en ont perdu (2). Le déchet a été plus considérable, et cela se conçoit, quand l'influence des salaisons est venue s'ajouter à celle du climat.
Ces faits n'ont certainement pas une signification très-démonstrative, les influences du changement de climat se compliquant ici d'influences voisines, d'autre nature et très-complexes, mais, comme je l'ai dit plus haut, l'influence des grands chiffres est corrective, dans une certaine mesure, de leurs défaillances, et les pesées générales des équipages •divisés en catégories naturelles et dont les conditions d'hygiène sont :analysées avec soin, peut, en somme, fournir sur leur prospérité nu- Iritive des renseignements qui ne sont pas à dédaigner.
Le travail de M. J. Grevaux (3) est relatif à l'examen des modifications que présentent le pouls et la respiration quand on passe des climats tempérés aux chmats chauds.
Le point de départ de ces observations sur le pouls était la détermination de sonrhythme moyen dans la zone tempérée, sous l'influence d'une température variant de 13 à 25° c. M. Grevaux a déduit de 177 observations le chifl're de 68,58 pulsations comme représentant le rhythme moyen du pouls dans ces conditions de climat. Dans la zone torride, le ■chifl're moyen des pulsations a été plus élevé d'un quatorzième, ou 'de 4,18 pulsations, soit 72,76 pulsations par minute. Celle élévation du
(1) La distance de ces deux points, placés l'un par 34" de latitude S., l'autre par ÎO" de -latitude S., est de 1700 milles.
V?) A. Rattray, Influence du régime, du climat et des longs voyages sur la santé des "marins, déduite des variations de leur poids .Traduit par Ad. Nicolas du Statistical Report of ihe health of the Navy for the year 18GG, in Arch. de méd. navale, 1869 t. XII
(3) J. Crevaux, Résumé de 1727 observations sur le pouls et de 2824 observ. sur la res-
TiefriravHri«?/ 7"'' ^'•«"^■^ « Mom^dœ du 14 jan-
vier au lO avril 1874. (Communication manuscrite.)
rhylhme du pouls s'est accrue avec la température, comme le montre le tableau suivant.