CHAPITRE PREMIER L'eau
Lorsqu'on songe au poids infime que présente le corps humain quand on l'a réduit par la dessiccation i\ ses seuls éléments solides, on comprend toute l'importance du rôle alimentaire de l'eau potable et Tinfluence qu'elle exerce sur la bonne construction et l'entretien de l'édifice organique. Cette partie de la bromatologie nautique, si déreclueuse naguère, a réalisé de nos jours des progrès considérables. Nos connaissances en hydrologie sont excessivement avancées ; l'expérience des
siècles a déterminé les caractères physiques et physiologiques des eaux potables, elles conditions dans lesquelles il faut les rechercher ; enfin des procédés chimiques d'une exquise sensibilité permettent de reconnaître aisément la nature et la composition des eaux. Le médecin de la marine appelé à chaque instant, comme l'étaient les médecins anciens alors qu'une ville se fondait, à se prononcer sur la valeur d'une source, et sur l'opportunité de la préférer à une autre, doit, moins que personne, demeurer étranger aux notions hydrologiques les plus essentielles. Celte considération justifie les développements dans lesquels nous allons entrer.
L'importance d'une eau salubre pour le maintien de la santé des équipages a été mise en relief par l'origine de trop d'épidémies pour qu'il soit nécessaire d'insister longuement sur ce point. Les rapports de fin de campagne des médecins de la marine étaient, avant la généralisation de l'emploi des appareils distillatoires, remplis de doléances à ce sujet. L'apparition des épidémies de scorbut, de dysentérie, de typhus des vaisseaux, était aussi habituellement rapportée par eux à la pénurie, mais surtout à la mauvaise qualité de l'eau, qu'à l'encombrement, à l'humidité ou au défaut d'air.
A l'origine de la navigation, alors que les côtes n'étaient jamais perdues de vue, l'approvisionnement en eau potable ne s'étendant pas au delii d'un jour ou deux, les récipients employés à terre pour la contenir étaient aussi ceux que l'on embarquait pour ces excursions, qui représentaient assez bien le petit cabotage de notre temps ; mais lorsque le génie explorateur de l'homme se fut ouvert, par l'invention de la boussole, la voie des expéditions lointaines, il fallut bien, ne pouvant compter sur la ressource précaire des eaux pluviales, s'approvisionner d'eau pour l'intervalle d'un mois ou deux, quelquefois plus, qui séparait deux relâches successives. C'est probablement alors que l'usage des récipients de bois, usage qu'une routine opiniâtre a perpétué si longtemps dans une partie de notre marine marchande, fut généralement adopté; c'est alors aussi qu'effrayés par les épidémies qui décimaient leurs navires, les capitaines accusèrent, à bon droit, la qualité de l'eau que buvaient leurs équipages, et provoquèrent des essais de conservation ou de purification, qui devaient aboutir aux deux innovations les plus importantes que l'hygiène ravale moderne ait réalisées : l'emploi des caisses à eau, et la distillation de l'eau de mer.
DES DIFFÉRENTES SORTES d'eaUX POTABLES.
Les navires consomment, soit de l'eau potable prise au point de départ soit de l'eau recueillie dans leurs relâches, soit de l'eau de pluie, soit enfin, de l'eau obtenue par distillation.
6o4 RÉGIME DE L'HOMME DE MER.
1° Eau de fontaine. — L'eau dont on s'approvisionne en France, 6Lant puisée à des fontaines ou des cours d'eau dont la bonne qualité est notoire, olfie toute garantie de salubrité, et il serait bien désirable que les navires n'en bussent jamais de moindre qualité (I).
2° Eau de pluie. — L'eau de pluie est de l'eau beaucoup plus pure que celle des fontaines, des puits, des rivières ; elle provient, en effet, d'une évaporation lente qui s'est produite sous l'influence de la chaleur solaire ; c'est de l'eau distillée, qui s'est chargée dans sa chute de diverses substances qu'elle a empruntées aux couches de l'atmosphère, savoir : de l'oxygène, de l'azote, de l'acide carbonique, de l'acide azotique, du carbonate et de l'azotate d'ammoniaque, de l'iode.
L'acide azotique et l'azotate d'ammoniaque ne paraissent s'engendrer dans l'atmosphère qu'à la faveur des surcharges électriques ; c'est aussi dans les pays chauds, et par les temps d'orages, que les eaux de pluie en contiennent des quantités considérables. Quand on fait passer une série d'étincelles électriques dans un eudiomètre renfermant de l'aip atmosphérique, au contact d'une base salifiable, de l'ammoniaque, par exemple, on réalise en petit le phénomène de la production spontanée de l'acide azotique et de l'azotate d'ammoniaque dans l'air. M. Barrai a trouvé que l'eau de pluie renfermait, en moyenne, 0^^0022 d'azotate d'ammonia(iue par litre. Elle ne contient pas en réalité de substances salines et ne saurait être considérée comme un type d'eau potable, à rencontre de l'opinion d'Hippocrate, qui la considérait comme la meilleure de toutes (2).
On a reproché à l'eau de pluie que les navires recueillent et consomment à la mer, des inconvénients qui sont très-réels ; elle est d'ordinaire fade, lourde, difficile à digérer, et cause fréquemment des Qux de ventre (3); l'air ne lui manque pas, mais l'absence des sels rend facilement compte de ses qualités insalubres; l'eau de pluie recueillie au mouillage, dans des localités où des marais remplissent l'atmosphère d'effluves infectieux, est encore plus délé'ère, puisqu'elle a dissous, en tombant, une partie de ces miasmes ; il faut donc rigoureusement s'en abstenir.
I es médecins des bâtiments sont fréquemment consultés sur l mnocuité de l'usage de l'eau de pluie ; certainement, si des circonstances
fl^Les navires romains recherchaient l'eau de Brindes pour leurs approvisionnemeli « Ihindusii in portu, fous incorruptiis pvœstal aqiias navigantibus. » Pline,
re InSait de' la faire houillir pour en prévenir la corruption ; pratique équivoque et oui augniente encore les incon vénients de cette eau en la privant d air.
(Tu Touvhon a attribué l'cxtrôme fréquence des diarrhées peu graves qui règiient nuelmipfois épidémiquement dans la Plata, à l'usage des eaux de pluie conservées dans des ? ten es En l'examinant au microscope, il y a trouvé des myriades d animalcules S^cr co i^^^^ tels que des vibrions des cyclidiums des colpodes, etc. (Urbon. Rapport sur la campagne du brick le Chasseur, dans la Plata).
spéciales de navigaLion obligeaient h réduire la ration d'eau attribuée ;\ chaque homme, mieux vaudrait user de cette ressource, car alors nécessité fait loi ; mais, en temps ordinaire, il faut frapper l'eau de pluie d'inlerdiclion absolue et veiller à ce que les hommes de l'équipage, déjouant la surveillance exercée sur eux, ne recourent à une boisson d'autant plus dangereuse, que l'eau de pluie tombant des régions élevées de l'atmosphère, présente au moment où en la recueille une température assez basse. Si cette eau ne convient guère àl'alimentalion, elle n'en a pas moins une utilité hygiénique bien précieuse, puisqu'elle fournit aux matelots le moyen d'assurer leur propreté personnelle et celle de leurs vêtements ; aussi doit-elle être recueillie avec le plus grand soin.
30 Bau de neige. — L'eau provenant de la fonte des neiges est insalubre comme l'eau de pluie, et pour la même raison. En effet, quand l'eau se congèle, elle abandonne les substances salines qu'elle lient en dissolution; aussi, l'eau de neige, encore plus radicalement privée de sels que l'eau de pluie, est, par cela même, plus fade, plus lourde et plus malsaine. On sait quelle influence fâcheuse exerce sur certaines populations des vallées l'usage de l'eau provenant de la fonte des neiges. Cette eau contient de l'air, et un air plus riche en oxygène que celui de l'atmosphère, mais l'absence de matières salines en fait un aliment insuffisant. Si l'on se voyait forcé, par disette d'eau, à bord d'un navire, d'utiliser la neige fondue, comme boisson, il faudrait n'employer qu'une chaleur très-douce pour la ramener à l'état liquide de peur de la désaérer, battre ensuite l'eau en plein air, et y ajouter la quantité de substances salines que nous indiquerons plus loin, afin de rapprocher sa composition de celle des eaux parfaitement potables; l'addition d'un correctif quelconque, vin, eau-de-vie, jus de citron ou vinaigre, serait enfin une garantie d'innocuité de plus.
4" Èûu de glace. — Dans les voyages polaires on a fait fréquemment usage d'eau provenant de la fonte des glaces; elle est encore plus insalubre que l'eau de neige, par ce double motif qu'elle contient moins de sels et qu'elle ne renferme qu'une quantité peu considérable d'air. Cook rapporte qu'ayant rencontré par 61° 12' latitude S. et 31° 47' longitude E. un banc de glace, il mit en panne, et envoya des embarcations qui, eii quelques heures, rapportèrent de quoi remplir quinze tonneaux. Cette eau était douce et d'un bon goût, sa salure avait disparu; mais les hommes qui en burent ne tardèrent pas à en éprouver de mauvais effets et furent pris d'une enflure des glandes de la gorge, ce que Cook expliquait par le dégagement de l'air fixe pendant la fusion (1). Keraudren
y) Prenner voyage de Cook. t. I, p. 115. - A Terre-Neuve, les engorgements glanduleux du cou sont très-fréquents pendant la saison froide, où l'on ne Tit usage que d eau provenant de la fonte de la glace. On sait que M. Nivet do cZ mont, a fait jouer récemment un rôle h l'eau froide prise par alTusion, ovi'à /„
6b6 RÉGIME DE L'HOMME DE MEU.
attribuait aussi quelques dangers à l'usage de l'eau de glace, et pensait qu'il ne faut la boire que par petites quantités, et mélangée d'eau-de-vie ou de vin (1). L'eau de glace, comme l'eau de neige et l'eau de pluie, n'est donc qu'une ressource extrême et rien de plus (2).
T Eau d'aiguade. — L'eau d'aiguade, dans les parages peu fréquentés, demande à être choisie avec soin. Cet office incombe naturellement au médecin du navire, et l'une des prescriptions des règlements sur le service à la mer l'en charge expressément. 11 faut donc que, revêtant à sou bord, dans celte société flottante, le rôle élevé que la médecine antique attribuait dans les premières sociétés aux hommes qui la pratiquaient, il soit muni de connaissances précises sur ce sujet.
Quatre sources d'informations peuvent être interrogées par lui : les conditions physiques de l'aiguade : source, ruisseau ou eau stagnante ; les propriétés organoleptiques de son eau; son analyse physico-chimique; la nature des plantes qui croissent dans ces eaux.
Hippocrate a écrit, il y a vingt-trois siècles, une admirable page sur les qualités que doivent présenter les aiguades et leurs eaux, et les médecins delà marine ne sauraient encore chercher, en cette matière, un guide plus sûr et plus précis (3). Une source courant sur un fond sablonneux ou caillouteux, à bords creusés à pic et dénués d'arbres qui puissent y laisser tomber leurs feuilles, germes d'une corruption inévitable, ou leurs fruits à propriétés quelquefois toxiques, doit être recherchée de préférence ; des barrages établis de distance en distance dans des aiguades, constituant des cascades en petit, très-propres à augmenter l'aération de l'eau, à la rendre plus vive, sont une condition favorable; il faut enfin tirer des habitudes des indigènes, de leur santé, aussi bien que de l'instinct des animaux, qui vont s'abreuver à telle source plutôt qu'à telle autre, des indices que la sagacité médicale peut mettre à profit.
La nature de la végétation et des animaux qui se développent dans les eaux fournit aussi des indications précieuses. M. Gérardin a prouvé, dans un travail récent, que la détermination botanique des plantes d'eau peut servir à établir, avec autant de précision que d'élégance, leur degré de pureté ou d'impureté. C'est ainsi que le cresson de fontaine, les épis d'eau et les véroniques ne croissent que dans les eaux excellentes; que les roseaux, les patiences, les ciguës, les menthes, les salicaires, les scirpes les joncs, les nénuphars ne vivent que dans les eaux médiocres ; que Varundo phragmites caractérise les eaux les plus infectes. De même
lade, sur la production du goitre épidémique (Nivet, Du goitre épidémxque, Clermont- ^7l7Ktàudren Observations médico-hygiéniques sur les expéditions nwrilimes aux 't) !r;;^a:S:t é^u^'cJ; X g-ace, et les eaux analogues co.n^e les eaux
II, p. 27 et suiv.
^lussi la constalation de tels ou tels mollusques classe-t-elle les eaux d'après leur valeur: la physa fontinalis signale les eaux Irès-pures; la •valva piscinalis les eaux saines ; les limnea ovata et stagnalis, le planorbis maj-gitatus caractérisent les eaux ordinaires; la cyclas cornea, la bythinia impura et le planorbis corneus les eaux médiocres. M. Gérardin fait la remarque curieuse qu'aucun mollusque ne vit dans les eaux infectes (1). Les médecins navigants qui sont munis de connaissances suffisantes en histoire naturelle feront bien d'appliquer ces recherches aux aiguades des pays chauds; il est probable que les plantes et les mollusques exotiques appartenant aux mêmes genres que ceux indiqués plus haut, auraient la même valeur comme signalement de la qualité des eaux (2).
L'éloignement des aiguades des lieux habités donne aussi quelques garanties en ce qui concerne la transmission des germes parasitaires par les eaux consommées en boissons.
J'ajouterai enfin qu'il faut éviter de puiser l'eau des sources avant qu'elle se soit réchauffée et aérée par son parcours.
Si les aiguades vives sont presque toutes susceptibles de fournir une eau salubre, les aiguades mortes ou stagnantes sont, au contraire, suspectes et il ne faut y recourir qu'en cas de nécessité absolue, et seulement après les avoir filtrées si elles sont de qualité médiocre, et après les avoir filtrées et transformées en thé si elles sont décidément mauvaises. Refroidies par leur immobilité quand elles ont de l'ombre, ou attiédies par le soleil quand il darde, sans intermédiaire, ses ravons sur elles : privées d'air par le fait de leur stagnation; désoxygénées par la décoraposition des détritus végétaux qu'elles contiennent; abondant en matériaux organiques en voie de désagrégation chimique, ces eaux sont, de toutes, les moins potables. Bien souvent nos soldats d'Afrique, campés sur le bord d'étangs ou forcés de s'abreuver à des puits saumâlres et ii des citernes infectes, ont payé par des accidents graves immédiats ou par des dysentéries consécutives, cette infraction forcée aux prescriptions de l'hygiène (3). M. le docteur Armand rapporte le fait d'une mort subite par tympanite observée chez un tirailleur indigène qui s'était gorgé de l'eau saumâlre et corrompue d'une citerne du Sahara (4). Si l'usage d'une pareille eau ne décèle pas toujours, par des exemples aussi effrayants, son horrible insalubrité, il ne saurait, dans aucun €as, être considéré comme dépourvu de périls.
Les médecins navigants sont, à chaque instant, appelés à constater
(1) A. Gérardin, Altération, corruption et assainissemeyit des rivières (Aiin d'Iwn publique, 2" série, 1875, t. XLIII, p. 2G0. '
(2) J'engage les médecins de la marine qui n'auraient pas de connaissances botaniques suffisantes pour déterminer les plantes d'aiguades ou de rivière, îi en rannorter des échantillons. -
(3) Les sinistres de la Dobrutscha, en 1854, ont montré jusqu'à quel degré l'eau des marais peut devenir nuisible.
(4) Armand, Algérie médicale. 1854, p. 485.
F0NSSAGR1VE3, Hyg. nav. 42
des fails analogues. Ainsi Ragot, qui a consigné dans son rapport sur une campagne de quatre années dans rindo-Ghine des recherches hydrologiques pleines d'inlérôl, rapporte que l'eau de Manille, fournie par une lagune riche en plantes et en mollusques fluviatiles qui floltent à sa surface, est très-malsaine, et qu'à plusieurs reprises, l'équipage de XÈrigone éprouva sa mauvaise qualité. Nous verrons bientôt comment il convient de purifier des eaux de cette nature, dan? les cas où les nécessités de la navigation forcent à y recourir (1).
Dans ces derniers temps, M. L. Colin a dénié aux eaux stagnantes marécageuses, prises en boisson, la propriété de produire des lièvres intermittentes; mais il a démontré, par des faits nombreux, l'influence exercée par ces eaux sur la production des maladies intestinales (2).
M. Lalluyaux d'Ormoy a insisté sur l'aptitude des eaux de la Cochinchine à produire la dysentérie; M. Foucaut a signalé le même fait pour les eaux du Cambodge (3). Dazille, Thévenot, etc., avaient déjà fait la même observation, et il n'est guère de médecins de la marine qui ment le rôle des eaux corrompues dans la production des flux de ventre. . Ce sont surlout les marigols de la côte ouest d'Afrique, dont l'eau est à redouter. Ce sont des diverticulum lacustres qui se mélangent parfois sur le littoral avec de l'eau de mer, que bordent des palétuviers fébrii^ènes, et dans lesquels se putréfient, sous l'influence d'un soleil ardent d'abondantes matières organiques. En 1831, Gabert, chirurgienmajor du brick le Cuirassier, rapportait, d'après des médecins de Sierra- Leone, que, pendant l'hivernage, l'eau indispose les indigènes eux-mêmes et cause la dysentérie. Ragot a pu constater par lui-même que l'eau de Hong-kong, qui sert à l'approvisionnement des navires, est très-insalubre,
et que celle de Macao , encore plus mauvaise, se corrompt sous une température extérieure de 23° centigrades aussitôt qu'une caisse est en vidange. Suivant le même médecin, l'eau du Yang-tse-kiang (fleuve de Nankin) était si mauvaise, quand on la puisait pendant le flot, que le commandant de VÉrigone, M. Cécile, prévenu par des officiers anglais interdit formellement à son équipage l'usage de cette eau.
Des recherches faites en Angleterre sur des eaux provenant des diverses rivières de la côte ouest d'Afrique ont montré qu'elles contenaient toutes des quantités considérables d'acide sulfhydrique, dû probablement à la décomposition des sulfates alcalins par les matières végétales Des observations analogues ont été faites relativement aux eaux de la rivière des Amazones, de la Plala, du Parana, du Congo; nous avons été à même d'apprécier la qualité des eaux de ce dernier fleuve et de celles de la plupart des rivières de la côte occidentale d'Afri-
(I) Ragot. Can„nede /'Érigone, dam rindo-Chine, 1841-1844 (Collect. de Brest) 2 L Co in, De riugeslion des eaux marécageuses comme cause de a dysenterie et
d^fit^^ rm. iAni. d'kyg. pubL, 1872 t. XXXVIII, p. 241, 2« séne.
, 3) Foucaut, Essai sur les eaux du Cambodge {Arch. deméd. mv., 1865, t. IV, p. 228, .
que; toutes nous ont paru suspectes, chargées de délrilus marécageux, promptes à s'altérer, de nature à produire des flux intestinaux, et nous avons toujours conseillé de leur préférer, pour l'usage alimentaire l'eau iburnie par nos appareils disliilaloires. Il est, du reste, une règle dont il ne faut pas dévier : c'est que, toutes les fois que l'eau que l'on trouve au dehors n'est pas de bonne qualité, il faut y renoncer et n'employer pour la table que de l'eau distillée. M. Foucaut n'a pas hésité à conseiller d'utiliser celte ressource dans le Cambodge. Je crois aussi celte pratique très-réalisable, et avec de grands avantages, dans des postes malsains, disposant d'eaux médiocres; je voudrais qu'on les munît d'un appareil distillatoire, et je me demande pourquoi les résidents européens ne considéreraient pas cette dépense comme aussi justifiée que celles qu'ils font pour se procurer de la viande ou du vin. M. Le Roy de Méricourt, dans l'élude critique qn'il a faite sur l'état sanitaire de la marine marchande anglaise, a cité, d'après le journal the Lancet^ le fait d'un navire ayant séjourné six semaines au mouillage dans la rivière Hooghly, en pleine saison chaude, et qui n'eut pas un cas de choléra, tandis que celte maladie sévissait à bord des navires qui l'entouraient et qui puisaient leur eau d'approvisionnement dans la rivière, tandis qu'il ne donnait que de l'eau distillée à son équipage (I). Ce que l'on sait de l'aptitude de certaines maladies contagieuses, et notamment du choléra, à se transmettre par l'eau, explique suffisamment l'immumlé dont jouit ce navire. Et il ne faudrait pas croire que les rivières de& pays chauds oflrent seules une eau dangereuse; la pollution des rivières, sur les bords desquelles s'élèvent les cités populeuses des contrées de l'Europe est poussée à un tel point que l'usage de leur eau expose aux plus grands périls, comme je l'ai montré dans un autre livre (2).
Il y a quelque chose de douloureux à penser qu'en Europe la plupart des rivières convenablement aménagées et placées hors'de l'attemte des eaux ménagères et industrielles qui vont s'y mélanger nourraient fournir la meilleure eau potable, et qu'elles sont presque' toutes souillées et polluées à plaisir. Dans les pays chauds, les conditions ne sont pas les mêmes, rien ne peut prévaloir contre la putridité de ces eauxj et leur usage doit être interdit.
Les qualités organoleptiques de l'eau dont on s'approvisionne ^od aptitude à cuire les légumes et à dissoudre le savon, sont des indices de bonne qualité, mais celle information serait insuffisante si on ne la complétait par une analyse chimique de ces eaux. Je place à la fin de cet ouvrage, sous forme d'appendice, une instruction pratique nuî permettra aux médecins de la marine d'analyser les eaux lorsqu'ils voudront s approvisionner. Je ne puis ici qu'insister sur la nécessité de mu-
(1) Arch. de méd. nav., 18G7, t. VU, p 219
(î) Fonssagrives, Hygiène et assainis.ement'dcs villes. Paris, 187^, p. 319.
jjO RÉGIME DE L'HOMME DE MELI.
nir les navires d'une boile à léaclifs pour l'analyse hydrologique et je demande qu'au retour de leurs campagnes, ils publient dans la Reme maritime et eolmxiale et dans les Ardnves de médecme navale, les analyses recueillies par eux dans les divers parages. Les nav.res de guerre et aussi les navires mareliands puiseraient là des renseignemenls d un grand intérêt pratique. On les avertit avec soin d'un phare qm es guide d'un récif qui les menace, ne serait-il pas excellent aussi de les avertir des dangers qu'une eau insalubre peut leur faire courir?
MOYENS DE COBSEHVATION DE l'EAU.
l- Barriques. - L'eau embarquée à bord des navires était, jusqu'à «ne époque très-rapprochée de nous, renfermée dans des barriques de bois lloln-casks) placées dans la cale ou sur le pont; dans ces coud tions'elle se conservait mal, et, au bout d'un ou deux r-ois,e\\-^c^n^ rait une odeur hépatique repoussante. Les expériences de M. Cheueul ont permis d'expliquer le dégagement d'acide sulfhydrique "e reau contenue dans des récipients de bois, par la transformation des sulfates alcalins en sulfures au contact désoxydant de la ™aUere organique enlevée au bois des tonneaux. Ce chimiste ayant placé dans un D con de verre bouché à l'émeri de l'eau de puits de Pans eau tresriche en sulfate de chaux) avec des copeaux de chêne la vi prendre une odeur fétide, tandis que la même eau renfermée dans un ttacon sans addition de c'opeaux. resta inaltérée ; de l'eau ^-^^'^^^^l du bois de cliéne, se colora sans prendre d'odeur; enfin, ayant placé dLs e l'eau distillée une petite quantité de lleurs de tilleul et du sulfate de chaux, il put constater la formation de monosulfure de eal-
"'^eau qui s'est putréliée dans des barriques est susceptible de recouvrer ses qua i és premières, probablement par le fait d'une oxydation quTchange les sulfures alcalins en sulfates inodores ; mais la dissolu^^^^
S" ne nouvelle quantité de matière extractive du bois produira de r c le une action désoxydanle, et la même eau pourra ainsi s .Uté e et s P« riOer d'elle-même, par trois ou quatre reprises; '«^ ™f ' "î"^^^^^^^^ merce qui ont constaté empiriquement ce lait, disent que 1 eau des barriques a besoin de pourrir trois fois avant d'être potable; il arriv , en elt un moment où elle dissout trop peu de substances organiques pour que la génération de l'hydrogène sulfuré puisse être abondante. ^ Ivant qu'on songeât à remplacer les pièces à eau ordinaires par des cafssês de I6°e. on s'était efforcé d'atténuer les inconvénients hygiéni-
,n m„oOe ,ur fMeun réaC.o,., cMm,,.>V'i n,,iine des cM, „o„u-
(ei..és {Ann. (Thjgiine. Paris, IfSO, 1. 1, p. 0;.
ques des premières par des précaulions qui n'alteignaienl qu'incomplélement le but. Haies, au commencement du xviii" siècle, recommanda \e soufrage des lonneaux comme moyen de retarder la putréfaction de l'eau. Un morceau de soufre étant brûlé dans une futaille , on y versait quelques pintes d'eau, et l'on agitnit fortement; on faisait brûler une nouvelle quantité de soufre et l'on remplissait la futaille à moitié ou au tiers; on continuait ainsi jusqu'à ce qu'elle fût remplie, et l'on ajoutait ensuite trois gouttes d'huile de soufre (acide sulfurique) par pinte (1). Ce soufrage introduisait dans l'eau un gaz désoxydant, l'acide sulfureux,, qui absorbait, pour passer à l'état d'acide sulfurique, l'oxygène, sans lequel nulle fermentation ne peut se produire; l'addition d'acide sulfurique avait pour but théorique d'empêcher la génération de ces animaux microscopiques auxquels on attribuait la corruption de l'eau. Ce procédé, dont la priorité doit, au reste, être revendiquée en faveur de notre compatriote Deslandes, conservait, à ce qu'il paraît, l'eau douce pendant un temps assez long (2).
Une pratique plus facilement réalisable que celle-ci, et qui a sur elle l'avantage de n'introduire dans l'eau aucune substance étrangère, est le charbonnage intérieur des tonneaux, procédé recommandé par Berthollet, et dont l'amiral russe Krusenstern eut beaucoup à se louer pendant son voyage de circumnavigation. Comme le fait remarquer M. Chevreul, c'est en décomposant la matière organique du bois, et en empêchant la dissolution de ses principes exlractifs, que la carbonisation conserve l'eau. Il nous semble également que la destruction des capillaires ligneux doit s'opposer à la pénétration de l'air par les porosités du bois et éloigner ainsi l'une des conditions indispensables de toute fermentation putride. Le moyen recommandé par Berthollel est réellement utile, et mérite de rester dans l'hygiène navale jusqu'au moment peu éloigné, sans doute, oii tous les navires de commerce, môme les plus petits, seront munis de caisses à eau en tôle.
En 1819, le ministre de la marine prescrivit d'expérimenter à Brest un procédé de conservation de l'eau dû à M. Perrinel, pharmacien en chef adjoint de l'hôpital royal des Invalides. Ce procédé consistait à ajouter à l'eau 1/166 de peroxyde de manganèse, en ayant soin d'agiter tous les quinze jours. En 1821, une nouvelle dépêche ministérielle ordonna la reprise de ces expériences, et une commission, composée de : de Courcy, capitaine de vaisseau, président ; Grimes, deuxième pharmacien en
(1) Boërrhaave avait indiqué l'emploi de l'acide viti-iolique : (iSummi utique atque saluherrimi usus observalum, quo salies servatur ncivigantibus, sub œqualore, alque inlui tropicosubi aquœ putrent horrendte atque vermiscunt, tamen sic poiandœ. » (IJocn'h. Chimie, vol. I, p. 598, cité par Clerc, Uisl. nat. de L'homme, considéré dans l'état de maladie. Paris, l'Gl, vol, II, p. 486).
(2) Voir le travail de Deslandcs {Mém. de VAcad. roy. des sciences. Amsterdam, p. 14).
■chef, et Legris-Daval, deuxième médecin en chef, fut nommée par l'intendant de la marine, le 10 février 1842, pour essayer le procédé Perrinet. La commission, examinant quatre pièces carbonisées, dont deux «onlenaient de l'eau additionnée de peroxyde de manganèse, les deux autres de l'eau sans intermède, et qui séjournaient depuis trente-quatre mois dans la cale de la frégate la Nymphe, désarmée dans le port, put s'assurer que les premières renfermaient une eau pure et très-bonne, m;iis produisant une sensation comme métallique sur le goût, tandis que .l'eau des dernières était altérée. Une analyse d'une eau ayant séjourné six à huit mois sur du peroxyde de manganèse, démontra que la dixmillième partie de celui-ci avait été à peine dissoute. Désirant s'édifier -sur l'innocuité d'une pareille eau, la commission soumit à son usage quatre forçats « qui avaient été mis à sa disposition pour cet effet [sic] . u Pendant toute la durée de l'expérience ils ne burent que de l'eau man- •ganésée,. qui servit également à la préparation de leurs aliments, et toute cause capable d'altérer l'évidence des résultats fut soigneusement ■écartée. Au bout de quarante-cinq jours, la santé des forçats mis en expérience, au lieu de trahir la moindre altération, s'était, au contraire, sensiblement améliorée ; résultat tout à fait en désaccord avec celui obtenu par les premiers expérimentateurs de ce procédé, Châtelain et Roupenel, qui prétendaient avoir observé sur eux-mêmes une irritation vive des organes digestifs et urinaires pendant qu'ils étaient soumis à l'usage de l'eau conservée par le procédé Perrinet. En définitive, tout en admettant que l'eau manganésée était absolument inoITensive (1), ia commission émettait Tavis que la nécessité de filtrer l'eau que le roulis mélangé de poudre de manganèse, constituait un grave inconvénient à la généralisation de ce moyen à bord des navires (2).
Nous ne parlerons que pour mémoire des autres procédés qui ont été successivement employés pour retarder ou prévenir la putréfaction de l'eau des pièces, car ils sont ou inefficaces ou inapplicables : enduit huileux ou goudronné, lavage des pièces avec un lait de chaux, application extérieure d'une sorte de ciment, etc. Forget, qui les énumère, ne semble pas leur attacher plus d'importance que nous (3).
(1) La minute du rapport de cette commission est déposée aux arcliives du Conseil kIq sîinté ds Orcst*
(2) La découverte de l'existence du manganèse dans le sang et des propriétés restauratrices de ce métal, est de nature aujourd'hui à rassurer plus complètement encore sur l'innocuité de ce moyen de conservaliou. ^
(3) Art. 42 du règlement du 1" janvier 178G : « Lorsque les futailles à eau auront ete combugécs h l'ordinaire, on les remplira d'eau douce, et l'on mettra dans chacune une certaine quantité de chaux vive; on laissera les futailles dans cet état pendant cmq à six jours, ensuite on les videra, on les rincera à deux reprises différentes, et enfin on les remplira de l'eau destinée à faire campagne; après quoi on y mettra quelques livres de vieux fer, on goudronnera la partie extérieure de ces pièces, on couvrira la bonde d'un morceau de toile, sur laquelle on mettra une plaque de fer-blanc léger, seulement pour empêcher les rats do se jeter dans les futailles. On mettra 3 onces de chaux vive par barrique. »
2° Caisses de tôle {iron-iuater casks). — Les hygiénistes semblaient fatigués de l'inanité de leurs recherches et se résignaient à l'insalubrité notoire de l'eau dont se servaient les équipages, lorsque l'idée de renfermer l'eau dans des caisses de tôle se produisit en Angleterre (1) (1815), fut appliquée chez nous vers l'année 1820 (2), et devint réglementaire le 13 février 1825. Il appartenait à nos industrieux voisins, qui tendaient <]éjà à substituer le fer au bois pour la confection des objets d'utilité do- «lestique ou pour les œuvres d'art, d'inaugurer les premiers cette mémorable innovation. Aujourd'hui cette découverte est jugée, et nulle autre n'aura eu sur la santé de l'homme de mer une influence plus heureuse. Tous les navires de guerre ont actuellement des caisses de tôle qui leur servent, du même coup, et de lest et de récipients d'eau ; leur forme, en parallélipipède complet ou tronqué, lorsqu'elle doit s'adapter aux façons du navire, permet de les arrimer plus facilement que des futailles de bois, et économise l'espace.
Les officiers qui ont navigué à une époque antérieure à celle de l'introduction des caisses à eau dans la marine, et ceux qui, comme nous, ont pu, dans de longues traversées sur des bâtiments de commerce, comparer l'eau salubre et limpide des réservoirs de tôle à l'eau bourbeuse et hépatique des pièces de bois, peuvent seuls apprécier les bienfaits de cette innovation, en faveur de laquelle des suffrages à peu près unanimes se réunissent d'ailleurs. On a bien reproché aux caisses de tôle de s'oxyder, d'être d'un nettoyage difficile, de s'user promptement et de coûter très-cher (3), mais ces deux derniers inconvénients, purement administratifs, ne doivent pas trouver d'écho parmi les hygiénistes, puisque le gouvernement ne s'en est pas embarrassé; resteraient les reproches isolés qui ont été bien injustement adressés aux. qualités de l'eau des caisses, et dont nous ferons justice aisément.
Il est bien vrai que, quoiqu'on fasse, l'oxydation des caisses marche assez vite, et qu'une bouillie ocreuse en tapisse conslarament le fond; il est bien vrai aussi que l'agitation du navire communique à l'eau une coloration rougeâtre ; mais ce fait, très-préjudiciable aux deniers de l'État, nous paraît, par contre, favorable à l'hygiène du navire. Qui ne sait que dans les pays chauds, zones où s'accomplissent les trois quarts des navigations, l'anémie imprime sur toutes les constitutions son cachet irrécusable? Qui ne sait aussi que les propriétés reconstituantes du fer sont éminemment propres à combattre cette tendance ? Pendant deux longues campagnes que nous avons faites successivement au ISénégal,
(1) Suivant Rattray, cette date se rapporte, non pas à l'apparition des caisses à eau, mais à la généralisation de leur emploi dans la marine anglaise.
(2) La corvette VUranie, armée en 1817, eut la première des caisses de tôle. Quelques mois après, le vaisseau le Colosse, qui avait inauguré l'importante innovation des hublots d'entre-pont, reçut aussi des caisses h eau.
(3) Gazette médicale de Paris, 1850, p. 8G2.
nous nous sommes toujours applaudi des set-vices que l'eau ferrugineuse des caisses nous rendait, en procurant à notre équipage les bénéficesd'une médication qui lui était nécessaire, et à laquelle nous n'eussions pu le soumettre en masse. Dans un mémoire lu à l'Académie de médecine de Bruxelles, M. Martens (1) a proposé de faire entrer une certaine quantité de fer dans la confection du pain destiné aux classes nécessiteuses, comme moyen d'obvier à l'insuffisance de leur nourriture habituelle, et ce projet a été pris en considération. Pour nous, loin de redouter l'action du fer, absorbé ainsi journellement, nous engagerions bien plutôt les médecins de la marine, lorsque des chaleurs prolongées et une alimentation peu réparatrice auront appauvri le sang des matelots, à utiliser pour la confection du pain d'équipage l'eau très-fortement ocreuse qui séjourne au fond des caisses, et qui en constitue le dernier septième environ.
C'est évidemment sous l'influence d'idées broussaisiennes, qu'il a dû répudier depuis, que Forget a pu attribuer à l'eau ferrugineuse des caisses quelques accidents, tels que soif, chaleur, douleur épigastrique, constipation ou diarrhée (2). Un lieutenant de vaisseau, M. Mercier (3), évaluait à 18 livres environ la quantité de fer que les caisses perdaient par année en s'oxydant; il pensait qu'un doublage intérieur de plomb serait inoffensif et économique : économique, soit ; inoffensif, nous avons dit que nous n'en croyions rien. M. Mercier émettait l'avis que le contact immédiat des caisses était pour elles une cause de détérioration, et il citait le fait du vaisseau le Colosse, dont les caisses de fer, qui étaient séparées les unes des autres par des bouts de planche, se trouvaient, au retour d'une longue campagne, en assez bon état, pour que 6 seulement sur 88 dussent être réparées.
Si les intérêts de l'hygiène étaient seuls en cause, nous dissuaderions de chercher un remède à cette prompte oxydabilité des caisses de tôle; mais cette question d'économie a aussi son côté hygiénique, car si l'on parvenait à retarder l'usure des caisses à eau, et, par suite, à diminuer la dépense qu'elles occasionnent, il serait permis d'espérer que tous les^ bâtiments marchands s'en munissent à leur tour. A ce titre, ce sujet mérite de nous occuper.
Kéraudren, inspecteur général du service de santé de la marine, signalait (4), il y a déjà longtemps, les inconvénients de la prompte oxydabilité du fer, et émettait l'avis que cette usure était la condition môme
(IJ Le Ilelloco, dans sa tlièse, s'atlaclie à réfuter les reproches adressés à l'eau ferrugineuse des caisses, et la croit propre à combattre les inconvénients ci" une alimentation peu réparatrice. Cette oxydation serait, suivant d'autres hygiénistes, de nature h annihiler, au contraire, la qualité dos eaux saumàtres qui sont souvent embarquéessur les navires (ioc. cit., p. 19).
(2) Forget, Méd. navale, t. I, p. 2GG.
(3) Mercier, Quelques idées sur la marine. Paris. 18*^1.
14) Kéraudren, Ann. d'hygiène publique. P uns, 1830, t. IV, p. 307.
de la conservation de l'eau, la lôle décomposant une partie de celle-ci pour en absorber l'oxygène. Pour le dire en passant, nous croirions bien plutôt que cette oxydation se fait aux dépens de l'oxygène de l'air dissous dans l'eau, et nous nous expliquons ainsi comment, faute de cet élément gazeux, la décomposition putride des matières organiques est arrêtée. Kéraudren, pour étayer son opinion, fait remarquer que si l'on recouvre les caisses à l'intérieur d'un enduit inattaquable, l'eau ne tarde pas à se corrompre, mais qu'elle se maintient au contraire en bon état, si on laisse des morceaux de fer au fond d'une caisse ainsi préparée. Dès cette époque, Kéraudren se préoccupait de l'idée de chercher un remède à la prompte altération des caisses de tôle, et ouvrait à ce sujet l'avis, à coup sûr étrange, de remplacer les caisses ordinaires par des caisses de bois doublées de feuilles de plomb ; il arguait de l'innocuité habituelle des eaux qui traversent des tuyaux de conduite de plomb. Nous avons peine à comprendre, nous l'avouerons, qu'un projet aussi antihygiénique ait pu être conçu par un aussi bon esprit. Outre que l'innocuité qu'il invoque, au lieu d'être démontrée, est infirmée au contraire par des faits nombreux d'empoisonnement (celui du château de Glaremont en est un exemple), il importe de ne point oublier qu'actuellement les caisses de lôle sont surtout destinées à renfermer de l'eau distillée. Or, qui ne sait que le plomb métallique, peu oxydable dans de l'eau contenant des sels, et notamment du sulfate de chaux, se recouvre promptement, au contraire, d'une couche d'hydro-carbonate de plomb quand il est au contact de l'eau distillée, et que l'acide sulfhydrique décèle alors promptement dans celle-ci des traces du poison saturnin. Il ne paraît pas, du reste, que cette proposition de Kéraudren ait trouvé beaucoup d'écho dans la marine (1).
En 1840, cet hygiéniste, poursuivant la même idée, proposait de fairedes caisses de zinc, ou de les zinguer à l'intérieur, et citait plusieurs témoignages de nature à prouver que la couche blanche d'hydrate de zinc, qui nage à la surface de l'eau contenue dans des réservoirs de cette nature, est complètement inoffensive.
Le 20 novembre de Tannée suivante, Langonné, pharmacien de première classe de la marine, adressa au Conseil de santé de Brest un rapport intéressant sur un essai de caisses déposées à bord du stationnaire le Robuste. D'une longue série d'expériences faites avec tout le soin désirable, Langonné tirait les conclusions suivantes :
1» Le zingage recouvre la tôle des caisses d'une couche ayant 9 centièmes de millimètre d'épaisseur ;
2° Le zingage extérieur ne préserve pas complètement d'oxydation l'intérieur des caisses. Au bout de treize mois, de l'eau douce placée
(1) Kéraudren, Moyens [de conserver l'eau {Ânn. d'hygiène et de méd. légale, 1830, ti IV, p. 307).
dans une caisse ainsi disposée contenait 0,10 d'oxyde de fer hydraté par
iilre ; au bout de huit mois, de l'eau de mer en contenait 0,20 ;
3° Les caisses zinguées intérieurement et extérieurement fournissent • à l'eau de l'hydrate d'oxyde de zinc, dont une partie se dépose en aocons, dont l'autre partie se dissout ou se divise dans l'eau, de telle manière que le filtre ne Ten sépare plus ;
4o La présence de l'air est indispensable pour la formation de l'hydrale d'oxyde de zinc; une caisse remplie entièrement ne s'altère pas \ l'action alternative de l'air et de l'eau sur les tôles zinguées est exclusivement favorable à leur oxydation;
5° Cet hydrate d'oxyde de zinc se transforme à la longue en bydrocarbonate ;
6° Au bout d'une année de séjour dans la cale, le zingage extérieur est déjà attaqué et blanchi par suite de la formation de carbonate de zinc ; . 7" La présence du zinc en dissolution dans l'eau est démontrée par les précipités que le prussiate de potasse et l'acide sulfhydrique font naître dans ce liquide;
' 8° On peut admettre que l'eau douce contenue dans une caisse de tôle zinguée renferme en moyenne, au bout d'un an, environ Os%07 d'hydrate
d'oxyde de zinc (1).
La mauvaise conservation des caisses galvanisées intérieurement, et les inconvénients hygiéniques que peut présenter l'ingestion quotidienne d'une certaine quantité de zinc, en ont empêché l'adoption dans la marine. «Nousne le regrettons guère, disions-nous en 1856; les travaux de Blandet, Landouzy, elc.^ont en effet un peu ébranlé la réputation d innocuité dont le zinc avait joui jusque-là. » Nous nous montrions donc, à cette époque, peu favorable à cette innovation, mais depuis, un examen plus attentif de cette question nous a amené à des conclusions opposées.
Chargé en 1856, au nom d'une commission spéciale, de faire un rapport sur les avantages et les inconvénients du zingage des caisses à eau, nous exprimions, dans les termes suivants, notre pensée sur cette question qui intéresse l'hygiène générale autant que l'hygiène nautique :
1» Les préparations solubles de zinc (acétate, sulfate, malale, nitrate), jouissent, à doses suffisantes, de propriétés émétiques ; mais quand celles-ci sont émoussées par l'exiguïté des quantités, rien n'autorise a admettre que ces composés puissent, à la longue, exercer sur l'économie une action fâcheuse. Toutefois, le zinc ne peut servir, m à la confection, ni au revêtement des vases destinés aux opérations culinaires ;
2» Les préparations insolubles de zinc ne produisent de troubles digestifs qu'à des doses extrêmement fortes; elles ne paraissent pas non plus s'accumuler dans l'économie;
(1) Keraudrcn, De la conservation de l'eau (t du remplacement des caisses de fer {Ann. d'hygiène, I8i0, t. XXIII, p. l iSj.
3» L'eau en contact avec le zinc métallique se charge de composés à peu près insolubles (hydrate d'oxyde, ];iydro-carbonate, ulmate de zinc). L'eau pluviale passant sur les toits peut, de plus, renfermer une petite quantité de zincate d'ammoniaque;
4° Ces composés existent dans l'eau en quantité si minime qu'on ne saurait leur attribuer aucune action fâcheuse sur l'économie ;
o** Les données fournies par la toxicologie, l'hygiène publique, l'hygiène navale et la thérapeutique, attestent cette innocuité de l'eau qui a séjourné sur le zinc ;
6° En conséquence, avec les données actuelles de l'hygiène, on ne saurait considérer comme dangereux l'usage des toitures de zinc et des gouttières qui collectent ou conduisent les eaux pluviales dans des réservoirs ou citernes. Les caisses de tôle zinguée en usage dans la marine sont à tous les titres préférables aux caisses de tôle ordinaire. L'eau s'y conserve plus limpide en même temps que le zingage préserve ces caisses d'une altération très-rapide et très-dispendieuse.
Nous croyons, en résumé, que c'est là une question à soumettre de plus près à l'examen et à l'expérimentation (1). »
3° Charnier (2). — Nous ne laisserons pas ce sujet sans dire quelques mots du charnier, récipient de bois placé sur le pont et contenant de l'eau simple ou une boisson désignée par le nom générique d'acidiilage, destinée à désaltérer l'équipage. Am. Lefèvre a adressé au charnier, tel qu'il est installé depuis 1830, c'est-à-dire depuis l'abandon du charnier à robinet, avec gobelet en corne ou en fer-blanc, un reproche grave. 11 a accusé le charnier à siphon de plomb ou de fer- blanc d'être l'une des causes de l'intoxication saturnine à bord. Au reste, les mesures qu'il a proposées l'ont exonéré de toute inculpation de ce genre (3). M. Aug. Lefèvre a proposé de remplacer le charnier par un récipient en tôle émaillée, revêtue extérieurement d'une feuille de bois pour en garantir la solidité et maintenir fraîche l'eau qu'il contient. Il a aussi suggéré l'idée d'y adapter un robinet s'ouvrant par pression de la main suivant le système employé pour les bornes-fonlaines de nos villes.
La promiscuité de l'usage des siphons du charnier est susceptible d'avoir des inconvénients et de transmettre certaines maladies contagieuses ; aussi convient-il d'y adapter des embouts mobiles retenus par une chaînette et pouvant être lavés avant de s'en servir.
Le charnier est-il indispensable et doit-il être maintenu? Un médecin
(1) Fonssagrives, De la valeur hygiénique du zinc employé pour la confection ou le revêtement des récipients des-tiné^' à contenir de L'eau potable, et en particulier des caisses de tôle en usage dans la marine {mAun. d'iiytjiène pufiligue, 2* série, t. XXI, p. 85-36).
(2) Le mot charnier \ient, dit-on, de ce que, dans le voisinage de ce récipient, se trouvait un charnier ou garde-manger dans lequel les matelots déposaient ce qui leur restait de leur ration (Voir les dessins publiés par Am. Lefèvre, liecherche sur les causes de la colique ièche. Fig. 1 et 2, p. G3 et 64.
(3) Am. Lefèvre, o;>. ci7.
668 RÉGIME DE L'HOMME DE MEfl.
de la marine, M. Beaumanoir, croit qu'il n'est conservé que par les traditions d'une époque où l'eau était l'objet d'une parcimonie nécessaire, et il estime que des récipients dans lesquels les hommes iraient puiser librement pour étendre leur vin ou se désaltérer dans l'intervalle des repas, vaudraient mieux que le charnier ; il propose donc d'inaugurer le régime de la libre consommation de l'eau, convaincu qu'il est que les matelots, avertis de l'inconvénient de l'abus, n'y arriveraient pas. Je ne crois pas que cette opinion reflète celle du plus grand nombre des commandants et des médecins des navires. Je la signale aux uns et aux autres comme devant être pratiquement mise à l'étude (1).
ARTICLE m.