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EAU DISTILLÉE

Il semble que l'idée de distiller l'eau de mer pour la rendre potable ait dû naître, dès les temps les plus anciens, de la contemplation du mécanisme à l'aide duquel le soleil aspire les vapeurs des eaux marines, qui se résolvent ensuite en eaux de pluie dépourvues de salure ; il n'en est rien cependant, et il faut s'éloigner du berceau des sociétés pour trouver la première trace de cette ^mémoi-able découverte. Si jusqu'ici

(1) Voy. Revue marit. et coloniale, 1874, t. XL, p. 6S1.

(2) Diodore de Sicile, liv. I", xl, « toO uupwôou? tcSv -uà uypôv àuoyîiuxai'vouvTo;. » M. l'erd. Ilœfer insinue dans son Histoire de la chimie, que Diodore de Sicile, qui était contemporain de César, avait indiqué, dans ce passage, la distillation de l'eau de mer.

<Î72 RÉGIME DE L'HOMME DE MEll.

nous nous sommes monlré, à dessein, sobre decilalions historiques, afin de ne point étendre outre mesure les limites de cet ouvrage, nous nous écarterons, pour cette fois seulement, de la règle que nous nous étions tracée ; la distillation de l'eau de mer a introduit, en effet, dans l'hygiène navale un progrès si réel, qu'il nous paraît indispensable de rapporter à qui de droit l'honneur de cette découverte, de fixer les droits de priorité de chacun, et de suivre les phases que cette invention a traversées depuis son origine jusqu'à l'époque actuelle.

§ 1. — Historique.

Saint Basile rapporte, dans sa quatrième homélie (I ), qu'ayant fait naufrage dans une île où il était impossible de se procurer de l'eau potable, il enseigna à ses compagnons d'infortune le moyen d'en recueillir une quantité suffisante pour étancher leur soif; de l'eau de mer était chauffée dans un bassin de fer, et la vapeur se condensait sur des éponges qui fournissaient de l'eau douce quand on les exprimait. Le germe de la découverte est évidemment renfermé dans ce procédé de nécessité. L'histoire naturelle de Pline indique en môme temps et le vœu de voir l'eau de mer transformée en eau douce, et un moyen inexécutable d'opérer cette transformation ; enfin les essais infructueu.x de Lister, de Leibnitz etde l'abbé Nollet ferment cette période d'aspiration qui de saint Basile s'étend jusqu'au physicien Hauton, et embrasse une durée de plus de douze siècles. De 1670 à 1841 s'ouvre une phase laborieuse de recherches, d'essais la plupart avortés, mais qui tous avançaient d'un pas la solution du problème, et auxquels se rattachent les noms de Hauton, Walcot, Fitz-Gérard, Gauthier, Lind, Haies, Josué Âppleby, ïrving, Poissonnier, Glément-Désormes, Freycinet, Peyre et Rocher. Les générations à venir conserveront religieusement la mémoire de ces hommes dont les efforts persévérants ont affranchi la navigation d un des périls les plus grands qui puissent peser sur elle.

Nous ramènerons tous les procédés de transformation de l'eau de mer en eau douce aux quatre catégories suivantes : 1° Procédés mécaniques ; 2° Procédés chimiques ; 3° Procédés caloriliques;

4» Procédés frigorifiques. ^ r„.o.îr.n

10 Procédés mécaniques. - Us consistent en une simple filtration.

(,) Le texte de saint Basile est formel : « Qràn etiam et 'P'^'^^^^'r^.;^;^^^^^ nan ibus coqui cernere licet : gui spongiis ^^^'.'^^P^'^'^^^^^^

Ichiejnscopi opéra o.n,ua ,uœ reperinpoir^ru,^ . sT'ric^ne ici "ù îeT, îe î^ïtê àvaYX**î TtapaiJLuOouvTai.

Pline avait observé que l'eau de mer, en filtrant à travers des corps poreux, pouvait se dessaler, et il indiquait des houles de cire creuses plongées dans la mer comme un moyen de se procurer de l'eau douce. L'immersion de bouteilles vides à de grandes profondeurs, recommandée également par Pline, n'a pas mieux réussi ; les essais de M. de Gossigny ont, en effet, démontré que des bouteilles immergées à 130 ou 140 brasses de profondeur sont brisées par la pression de l'eau quand le bouchon résiste, et sont ramenées pleines d'eau de mer quand le bouchon cède. Leibnitz a indiqué la (iUralion à travers différents intermèdes, notamment la litharge, comme susceptible de dessaler l'eau ; pas n'est besoin de faire ressortir le danger d'une pratique pareille. L'abbé Nollet et Réaumur ont enfin fait filtrer l'eau de mer à travers un long tube recourbé plusieurs fois sur lui-même et plein de sable, mais cet essai ne paraît pas avoir été plus heureux.

2° Procédés chimiques. — Ces procédés reposent sur le fait de la précipitation des substances salines de l'eau de mer par divers sels; eau de savon (Butler), chaux vive (Alston), craie pulvérisée (Haies), moyens dispendieux, insuffisants, dangereux mêmes, et qui ne sortiront jamais de l'enceinte spéculative des laboratoires.

3° Procédés frigorifiques (1). — En 1697, Samuel Reyer remarqua que l'eau de mer devient douce en se congelant; nous avons dit plus haut quel parti la navigation dans les mers polaires peut tirer de ce fait.

4° Procédés calorifiques. — Ce sont les procédés de distillation de l'eau de mer. Pline, en recommandant de placer autour des navires des toisons qui, s'imprégnant des vapeurs de la mer, procureraient de l'eau douce quand on les exprimerait, a sans doute mis le premier sur la voie de la découverte de l'eau distillée ; mais saint Basile s'en est plus approché encore, à notre sens, en signalant le premier la chaleur d'un foyer pour vaporiser l'eau de mer. D'après Haies, Jean-Antoine Gadesden (Jean Anglicus) indiqua le premier, et dès 1516, la distillation comme un moyen de rendre l'eau de mer potable (2). En 1560, un Sici-

(1) Baumé, Chimie expérimenlule. Paris, 1773, t. III, p. 574.

(2) Les Espagnols revendiquent en faveur d'un des leurs, André Laguna, de Ségovie, médecin du pape Jules II, qui a vécu de 1499 h 1660, l'honneur de cette mémorable découverte. (Antonio Ruiz de Valdivia. Don Pedro-Maria Gonzalez, trad. Rey, in Arch. de méd. nav., 1870, t. XIV, p, 128.) Si la date de 1516, attribuée à la découverte de Gadesden, est exacte, Laguna ne peut lui en disputer la priorité, puisqu'il n'aurait eu que 17 ans au moment où cette idée fut appliquée. Les Espagnols maintiennent, nonobstant, que la distillation de l'eau de mer fut mise en pratique, en 1605, par don Pierre-Fernand de Quiros, pendant un naufrage en Océanie (*). Gadesden et Sébastien

(*) Ruiz de Lazarriaga a publié, dans les Mémoires de l'Acad. de méd. de Madrid, un travail pour démontrer que la distillation de l'eau de mer est une découverte espagnole, et Gonzalez rite, dans son livre, le passage suivant du journal de Fernand de Quiros, portant la date du fi février 1600, et contenant ce passage : « Nous faisons route à l'ouest, à environ 3b0 lieues des îles de Mendoza. Aujourd'hui on a monté la machine à distiller et on dispose tout pour faire de l'eau douce avec de l'eau de la mer. On a allumé le feu sous la macliine et commencé à faire de l'eau douce sans difficulté. A la fin de la journée, trois jarres du Pérou étaient remplies d'une eau (larfaitemcnt limpide, douce, et, de l'avis de tous, très-bonne à boire. » (H. Rev, Les médecins navigateurs, — Gonzalès, Arch. de méd. nav,, 1870, i. XV, p. 196.)

FoNSSAGRivES. Ilyg. nav . 43

lien, Sébastien de la Poilère, suggéra au duc de Medina-Cœli, vice-roi de Sicile, assiégé par les Turcs dans un fort dont les citernes étaient épuisées, l'idée de distiller l'eau de mer dans des alambics, et parvint à en préparer jusqu'à 35 barriques par jour. Que Sébastien de la Pollère ait connu ou non le travail de Jean Anglicus, il ne lui en revient pas moins l'honneur d'avoir fait passer la distillation du domaine des spéculations théoriques dans celui des faits, et d'avoir démontré pratiquement l'inutilité des intermèdes. Ces deux faits étaient oubliés ; aussi lorsque, plus de deux siècles après (1670), Hauton conseilla, pour rendre douce l'eau de mer, de la distiller sur l'alcali fixe, puis de filtrer cette eau après l'avoir mélangée avec une terre particulière, lui attribua-t-on sans conteste la priorité de celte découverte. L'Anglais Walcot, sous le règne de Charles II, puis peu après Fitz-Gérard, proposèrent l'un et l'autre des procédés secrets et réputés nouveaux, mais qui, de même que celui de Hauton, exigeaient l'emploi d'intermèdes. Depuis cette époque jusqu'à 1717, la fièvre de recherches qu'avait excitée le désir de rendre l'eau de mer potable s'apaisa un peu, et tous les projets proposés semblaient oubliés, lorsque notre compatriote Gauthier, médecin de Nantes, imagina un appareil distillatoire qui fut essayé à la mer par ordre du Régent. On lui attribua les inconvénients suivants:

1° Pendant le roulis, l'eau de mer passait de la curcurbite dans le

serpentin ; , . u

2° La machine établie dans la cale encombrait et produisait une chaleur importune ;

3° Elle pouvait donner des appréhensions d'incendie ;

40 L'eau qu'elle fournissait avait un goût désagréable.

De 1717 à 1761 la question de la distillation de l'eau de mer n'avança pas d'une ligne (1). C'est alors que Lind annonça, dans son remarquable ouvrage (2), qu'il avait découvert que l'eau de mer distillée sans intermède pouvait devenir aussi potable que l'eau douce. Ce que nous avons dit plus haut montre combien cette priorité peut lui être légitimement contestée. Il proposait de faire bouillir l'eau de mer dans les chaudières qui servent à la cuisson des aliments, d'adapter un tuyau au couvercle et de le faire passer dans un tonneau d'eau froide. « Cette manière simple de distiller, dit cet auteur, peut communément fournir assez d'eau pour tous les hommes qui sont à bord. Si l'on en voulait une quantité plus considérable, on pourrait se la procurer en appliquant

de la Pollère l'avaient devancé l'un et l'autre. Au reste, n'attribuons à ces revendications de orioH rqu' un intérêt de justice personnelle. Quand une découverte comme celle-là ono e t sT t -humanité tout entière, le pay. où a été son berceau importe peu.

Int e e r cherches de Gauthier et celles de Lind se placent, en effe • des pro- ^1) r^iiue va aient : celui de Haies (1/39),

cédé, aulour J^^^'^^tr «ué c l'au 1» distiller; cel.i do Josoé Applcbj,

rSZ::^£S^!^::r .„ ,néia.,s= Picn. i„rcn,a,e et d'os caioiués, etc. (•2) Maladies des Européens dans les pays chauds, t. Il, p. ZIV.

sur la chaudière, au lieu d'un couvercle, le chapiteau d'un alambic ordinaire, et en faisant usage d'un réfrigérant convenable. » 11 ajoutait que, pour économiser le combustible, on pourrait, en môme temps, faire cuire les aliments dans l'eau salée et recueillir les vapeurs, et que l'eau qui en proviendrait n'aurait d'autre inconvénient que de présenter un peu le goût des substances alimentaires.

Il nous semble impossible de ne pas voir dans ce passage la première idée de la réunion de l'appareil à cuire les aliments et de l'appareil distillaloire (I). Plus loin Lind propose d'employer l'une des deux chaudières à la cuisine de l'équipage, et l'autre à la distillation de l'eau de mer (2).

Poissonnier ne présenta à l'Académie des sciences son mémoire sur les moyens de dessaler l'eau de mer qu'en 1764 (3), c'est-à-dire trois ans après la publication de la première traduction française de Lind. Bien qu'il pensât que la seule distillation pouvait suffire, cependant il proposait, pour plus de perfection, un intermède qui consistait dans un mélange d'alcali végétal et minéral dans la proportion de six onces par barrique. Une contestation de priorité, dans laquelle le nom du véritable inventeur, de Gaïahier, ne fut même pas prononcé, s'éleva entre Poissonnier et Lind, et, l'esprit d'antagonisme national aidant, prit des formes assez passionnées. Nous jugerons ce débat en disant qu'à Lind revient incontestablement le mérite : 1° d'avoir démontré, après Gauthier, de Nantes, que l'emploi des intermèdes était inutile ; 2° d'avoir travaillé avec ardeur à la généralisation de l'emploi de l'eau de mer distillée; 3 d'avoir suscité l'idée utile de recourir, dans des cas de nécessité pressante, au premier appareil venu (le Dorsetshire, en 1769, manquant d'eau douce, en obtint 19 pintes, en quatre heures, en se servant du pot à goudron du charpentier, au bec duquel on avait adapté un canon de fusil) ; 4° d'avoir enfin conçu et formulé l'idée de réunir dans un même' appareil la cuisine et la chaudière distillatoire.

« On peut, dit Lind, faire cuire dans la vapeur d'eau de mer mise en ébullilion, aussi bien que dans l'eau douce, toute espèce de comestibles, comme bœuf salé ou récemment tué, porc, volailles, riz, etc., et à cet effet il faut les suspendre dans un filet ou dans une passoire placée à rembouchure du vase qui contient l'eau de mer bouillante : ces aliments se cuisent de la même manière que les Turcs préparent le pilau, leur

(l)Gonzalès, médecin espagnol, a été sans doute devancé par Lind dans l'idée de réumr, dans le môme appareil, la cuisson des aliments et la distillation de l'eau de 7^^^nTTl ^r"""'^' P""'"'* pratiquement en 1787, à bord du vaisseau

le Sain -Sebastien. Du reste, on a renoncé à ces appareils h deux fins et les nuiîiinos d.stillatoires sont presque toutes aujourd'hui indépendantes des cuishies )i\ ^ A i^uladies des Européens dans les pays chauds, t. IL p 227 3) La Gazette de France du 15 octobre 17G3 signalait déjà les avanta<^es de l'anna ml Poipnmer-Despérières. i Ara. Leî.ne, His t. du service de sanlîd^t^^^,

e-fft, RÉGIME DE L'IIOMMÈ DE MER.

mets favori. On peut encore les soutenir avec des crochets au-dessus de l'eau, etc. (1). » MM. Peyre et Hocher ne se sont-ils pas inspirés de ce passage pour la conception de leur appareil?

Poissonnier et Lind ont certainement bien mérité de l'hygiène navale en travaillant activement à démontrer les avantages de la distillation de l'eau de mer ; mais un sentiment de justice bien plutôt qu'un de ces intérêts d'amour-propr.e national au-dessus desquels la science, domaine de l'humanité tout entière, doit toujours se maintenir, nous oblige à placer avant leur nom celui de notre compatriote Gauthier (2) qui a laissé bien peu de chose à faire à ses successeurs.

En 1763, le ministère de la marine s'émut des promesses séduisantes des préconisateurs de l'eau distillée, et prescrivit au port de Brest de construire des cucurbites en nombre égal à celui des vaisseaux existants. Ces cucurbites étaient faites sur le modèle de la machine de Poissonnier, qui s'occupait ardemment alors à défendre la priorité de sa découverte contre les prétentions de l'Anglais Irving. Baumé, qui décide en faveur du premier la question d'antériorité, dit que les cucurbites distillatoires déposées à bord, soit des navires de guerre, soit des bâtiments de la Compagnie, fournirent une eau qui fut de beaucoup préférée par les équipages à l'eau de la cale, et que l'expérience démontra être tout à fait inoffensive (3).

Bougainville, qui avait utilisé dans son voyage de circumnavigation la^machine de Poissonnier, ne savait, entre autres, lui prodiguer trop d'éloges.

De 1763 à 1816, la question de la distillation de l'eau de mer traversa une phase d'indifférence, qui fut à peine diversifiée par les essais de Gook Phipps, Hamelin, du médecin espagnol Gonzalès (4) qui modiha heureusement l'appareil de Gauthier, par le travail de Baud, chirurgien de première classe de la marine, et celui de Rochon sur la distillation dans le vide. Il appartenait à Kéraudren de rajeunir cette question, et de

m c?sUe'?o'mars'l7l7 que Gauthier fit à bord du Triton, h Lorient, une expériinL démonstraTive sur la distillation de l'eau de mer; il en retira 324 pintes deau H 1 pn vini auatre heures, et l'équipage de ce navire en but un mois sans en ctre .ZarV'est donc rbon droit que M. Le Roy de Méricourt a montré combien

Gauthier '^«"^^^^^'^^ ^/^/^^ ^-dJration et d'honneurs qu'il ne convenait. « Il y a loin, de mer ^'-^PP^J ^^^^^ d'un alambic à la gloire d'une ve-

comme led.tM. deMér.couit dy^^ ,t ^„toine Po.ssonmer-

C'est toujours l'éternel : Sic vos non vobis.

n'i Baumé Chimie exijéi-. et'rnisonnée, t. m, p.

S Gon'alès, NoUce Lgraphi.ue, traduite par Rey (Arcl. de méd. nav.. 1810, t. XIV, p. 128).

BOISSONS. ^ 6t7

donner le signal de nouvelles recherches par une série d'articles sur les propriétés physico-médicales de l'eau de mer, articles qui respirent ce bon goût littéraire, cette parfaite convenance de discussion, et cette érudition de bon aloi qu'on retrouve dans toutes les productions de cet éminent hygiéniste (1). L'année suivante, le travail de MM. Clément et Freycinet (2) vint, en même temps qu'il résolvait certaines questions de détail, faire ressortir les avantages incontestables que la navigation devait retirer delà distillation de l'eau de mer, et il les ramenait aux chefs suivants :

1° Économie d'emplacement, et par suite, possibilité de prendre un chargement plus considérable ;

2° Amélioration dans l'hygiène alimentaire et la propreté ;

3" Exemption des travaux pénibles et dangereux que nécessite dans les relâches le ravitaillement d'eau ;

4° Navigation plus prompte, plus directe, moins coupée par des reriâches, etc.

Les travaux de Kéraudren, Clément Désormes et Freycinet, éveillèrent enfin la sollicitude du ministre de la marine, et, le 21 juillet 1817, le maréchal Gouvion Saint-Cyr adressa aux conseils de santé des ports, en même temps qu'une note de M. l'inspecteur général Kéraudren, portant réfutation d'une brochure de M. Sage (3), l'ordre de soumettre cinq ou six forçats «qu'on dispenserait de la fatigue » à l'usage exclusif de l'eau distillée pendant vingt-cinq ou trente jours. Cette expérience, que son innocuité pouvait seule légitimer, fut faite dans les trois ports, et nous tenons d'Am. Lefèvre, ancien directeur du service de santé de la marine, et alors simple étudiant en médecine à Rochefort, que, dans ce dernier porl, on poussa le scrupule de l'exactitude jusqu'à confiner les forçats soumis à l'eau distillée, au milieu de la rade, sur l'île d'Enet, complètement démunie de citernes. Il est à peine besoin d'ajouter que ces malheureux sortirent sains et saufs de cette épreuve. Le 29 décembre 1817, Kéraudren publia dans le Moniteur le résultat de ces essais, et l'eau distillée fut complètement vengée du reproche d'insalubrité que lui avait adressé M. Sage.

La cause de la distillation de l'eau de mer paraissait définitivement gagnée, et l'on eût pu s'attendre, dès 1818, à voir tous les navires munis d'appareils à faire de l'eau douce, et cependant, tant est laborieux l'enfantement des choses utiles, cette innovation devait, avant de vain-

(1) Kéraudren, Aperçu pkysico-médic. sur l'eau de mer {Annales maritimes et colon., 1816, V partie, p. 459).

(2) Mémoire sur la distillation de l'eau de mer et sur les avantages qui en résultent pour la navigation {An7u nuirit. et colon., 1818, 2= partie).

(3) B.-G. Sage, Expériences qui font connaître qu'on ne peut a'hnettre l'innocuité de l'eau de mer distillée. Paris, 1817, mémoire de 32 pages.— Diatribe contre l'eau distillée ; arguments peu concluants présentés sous une forme peu scientifique.

cre tous les obstacles de la routine, Iraverset' encore une longue période d'oubli.

Deux ans après les expériences que nous venons de relater, le 16 février 1819, le ministre Portai prescrivit dans les ports d'essayer le procédé imaginé par Perrinet, pharmacien en chef de la succursale des Invalides à Arras, et qui consistait dans le traitement préalable de l'eau de mer par un mélange à parties égales de peroxyde de manganèse et de charbon. Il employait 2 kilogrammes par hectolitre pour une macération de vingt-quatre heures. Nous voilà encore retombés dans la distillation par intermèdes. La dépêche ministérielle ne respirait pas toutefois une grande ferveur de confiance dans le procédé nouveau. « Les essais déjà tentés au port de Brest, Toulon et Rochefort, disaitelle, ont démontré que l'eau de mer, après sa distillation, pouvait être employée comme boisson; ces résultats étaient assez satisfaisants, et il est permis de douter que le procédé proposé en fournisse de meilleurs, d'autant plus que l'addition de toute matière à l'eau avant sa distillation a déjà été jugé plus nuisible que favorable à celte opération. » Deux ans après, en 1821, une commission fut appelée à juger un appareil distillatoire de M. Perrinet ; elle lui adressait de nombreux reproches, tels que longueur du chapiteau, encombrement, peu de solidité au roulis, condensation imparfaite, etc.

A partir de cette époque, interruption complète des recherches et des projets; la distillation de l'eau de mer est considérée comme un point intéressant dans l'histoire de la navigation, et rien de plus; on ne songe même pas qu'elle puisse soulever jamais l'indifférence qui pèse sur elle, lorsque tout à coup, en octobre 1841, MM. Peyre et Rocher, profilant des travaux de leurs devanciers, et résolvant avec bonheur le problème qui n'avait été qu'agité jusque-là, présentèrent à l'Académie des sciences un appareil nouveau, plus parfait, plus économique que les autres, et servant en même temps à la distillation de l'eau et à ia cuisine de l'équipage. MM. Chevallier, Chevreul, Lebas, etc., patronnèrent cette tentative de leur autorité, et le 4 mars 1850, l'Institut, en accordant à M. Rocher un prix de 2,500 fr. pour les perfeciionnements qu'il avait introduits dans la distillation de l'eau de mer, sanctionna publiquement la haute utilité de son appareil, qui a fonctionné longtemps, au grand bénéfice de l'hygiène, sur presque tous les navires de guerre et qu'on trouve aujourd'hui sur le plus grand nombre des bâtiments de commerce.

Nous nous sommes peut-être un peu étendu sur l'historique de cette découverte, mais nous n'avons pu résister au désir de suivre, à travers la filière des siècles, l'évolution pleine de vicissitudes d'une découverte à laquelle l'humanité a touché vingt fois, et dont vingt fois, obéissant à cette loi impérieuse qui fixe l'heure des inventions utiles, elle a confié la réalisation à l'avenir.

§2. — Appareils.

Nous reculerions sans ulililé les limites de ce travail si nons faisions passer sous les yeux de nos lecteurs les descriptions des nombreux appareils qui ont été successivement employés pour opérer la distillation de l'eau de mer; une simple énumération suffira pour donner une idée des transformations que celte machine a subies depuis les premiers essais jusqu'à la création des chaudières distillatoires actuellement en usage.

1° Machine du Sicilien Sébastien de la Pollère (1360). Sorte d'alambic analogue à celui imaginé par les Arabes.

2° Machine de Hauton (1670). Cucurbite surmontée d'un chapiteau, duquel partait le tuyau qui portait l'eau distillée dans le récipient. Ce tuyau plongeait dans la mer, et, dès. lors, il n'y avait plus besoin de réfrigérant. Nous verrons plus tard que celte idée de Hauton est reprise aujourd'hui, et louche à sa réalisation pratique.

3° Machine de Gauthier (1717) (fig. 94). La machine de Gauthier était cons'ruite de manière à reproduire le mécanisme de la distillation naturelle de l'eau de mer par les rayons solaires; le feu était placé au-dessous de l'eau. Elle était incommode; dans les mouvements du navire, la cucurbite pouvait lancer l'eau de mer dans le chapiteau, et l'on ne recueillait plus que de l'eau saumâtre.

4° Machine de Lind (1761). Son appareil se rapprochait beaucoup de celui qui devait résoudre plus lard le problème de la distillation de l'eau de mer. Il se composait d'une cucurbite, d'un chapiteau et d'un réfrigérant.

5° Machines de Poissonnier (1764) (fig. 95 et 96). Le premier appareil proposé en 176 i renfermait le fourneau dans la capacité même de l'alambic; l'eau de mer baignait les parois du foyer

que surmontait un long tuyau ; la vapeur passait dans un chapiteau, puis de là dans un serpentin plongé dans un tonneau. L'appareil avait sept pieds de haut du cendrier au sommet du tuyau, et un peu moins de six pieds dans sa plus grande largeur. Le deuxième appareil, ima-

Fig. 94. — Machine distillatoire de Gauthier (d'après IHngeron) (*).

( ) a, a, a, a, a cinq chapiteaux réunis ensemble, contenant chacun une gouttière qui débouche dans lu cout- . t.eie généi-«le c - o, robinet de celle Koulticrc. - ee, tambour cannelé. - f, manivelle au moyen (le laquelle .1 tourne. - w, plate-furme placée au-dessous du tambour et qu'on chauiro à sa face inléricurc. Le tambour, en tournant, active l'évaporation. La vapeur se dirige vers les chapiteaux rt, a et s j condense. " '

RÉGIME DE l'homme DE MER,

giné l'année suivante, c'esl-à-dire en 1765 (1), se composait de deux alambics placés l'un à côté de l'autre, entrant dans la cavité d'un fourneau séparé de celui de la cuisine par une cloison de briques. Chaque

Fie 95 - 1- machine de Poissoimier-Despérières Fig. 96. - 2*^ machine de Poisson- * pour la distillation de l'eau (*). nier-Despénères ).

alambic pouvait alternativement servir à la distillation de l'eau ou à la cuisson des aliments de l'équipage (2).

6° Machine d'Irving. Elle était des plus simples. Elle consistait en un

tuyau métallique formé de deux parties , l'une très-large et trèscourte, verticale, destinée à s'adapter à la cucurbite, l'autre horizontale, ou même inclinée, recouverte de morceaux de toile qu'on maintenait incessamment mouillés. Ce tube avait cinq pouces de diamètre dans sa portion verticale, trois pouces seulement à son extrémité la plus amincie ; sa longueur était

Fig. 97. — Alambic du docteur Irving (***).

de cinq pieds anglais. Du reste, lorsque l'exiguïté de l'espace ne per-

(1) C'est probablement ce second appareil qui fonctionnait ^^^l'^J^'l"';^^^^^ Cas ries, navire sur lequel Bernardin de Saint-P.erve effectua en f '

niG de France. Il en parle en termes peu élogicux : « Quant à la n achme à dessa er rëau de me^ fes marins'la croient peu salutaire ; d'ai.lears ^:^^:2::^:^Z de charbon de terre, qui tient beaucoup de place, qui est «"J^^./^f. f/^^^ ^'^^ môme, et elle a l'inconvénient dangereux d'entretenu; un fourneau a lumé nuit et joui. (J. -H. Bernardin de Saint-Pierre, Œiuvr. compl. Pans, 1839, p. oJ.;

(2) Voy. Baumé, Chimie expérimentale, t. III, p. 575 et suiv.

quels on les -vide. — t, t, chapiteaux. — s, cncmmcL. »,

pant le serpentin. - r, tuyau par lequel coulel ca« J« .

(♦•) a, réfrigérant. — *, serpentin. — f, foyer. — g, cncnuuet..

rv:o;;,:i:i:'— uni,uant a.ec les tube, horizontaux M tr.s.n.n<^ - Ï^Ï^Ï^Ïe^i

ouverture d'écoulement pour celle-ci. - d, ouverture d entrée pour la >apcur. c, ^ coulemeut pour l'eau distillée. — s, soupape de surelé.

menait pas d'adapler au navire des appareils de celte dimension, Irving se servait pour réfrigérant (fig. 97) d'une caisse rectangulaire de cuivre de vingt-sept pouces de long sur sept de large; un tube étamé s'y repliait plusieurs fois sur lui-même, il était parcouru incessamment par un courant d'eau froide, et la vapeur qui arrivait dans la caisse se condensait à son contact. C'était, comme on le voit, un alambic renversé, puisque le serpentin y servait de réfrigérant. Gook employa cet appareil dans son deuxième voyage; Constantin Phipps, dans une expédition au pôle boréal, essaya l'appareil d'Irving et il en parlait en ces termes : « Des expériences réitérées nous ont donné la preuve la plus satisfaisante de son utilité; l'eau que nous distillâmes était parfaitement dessalée et très saine^ nous nous en servions pour cuire les provisions de l'équipage. La quantité que produisait chaque jour la machine à distiller variait suivant diverses circonstances, mais elle était ordinairement de 30 ou 40 gallons sans qu'il fallût augmenter beaucoup le feu. Dans une nécessité pressante, je ne doute pas qu'on ne puisse en tirer une bien plus grande quantité sans consommer plus de charbon

qu'à l'ordinaire (1). »

7° L'appareil de MM. Clément et Louis de Freycinet se composait d'un foyer fumivore sur lequel se plaçait une chaudière cylindrique dans laquelle deux diaphragmes criblés et horizontaux se superposaient à une certaine distance l'un de l'autre. Le chapiteau présentait trois ouvertures : l'une centrale, admettant un tube qui portait l'eau de mer au fond de la cucurbite; deux latérales, allant se rendre dans chacun des deux condenseurs, lesquels consistaient en des serpentins d'étain plongés dans l'eau de mer entretenue froide par un courant ascendant continu. Celte machine produisait, pour 100 de combustible, 678 en poids d'eau douce. Nous verrons tout à l'heure que ce résultat est, à peu de chose près, celui des appareils de MM. Peyre et Rocher. Chaque litre d'eau coûtait environ un centime, tous frais d'installation, d'entretien et de combustible compris. Le problème se présentait, comme on le voit, dans le travail de MM. Clément et Freycinet, sous un séduisant aspect d'ulililé et d'économie (2).

8° En 1819 (3 décembre), une dépêche du ministre Portai k l'intendant de la marine, à Brest, annonçait que des expériences avaient élé faites au port de Lorient sur un appareil distillatoire imaginé par M. Le Breton, sous-ingénieur de la marine, a appareil plus avantageux que ceux déjà connus, » et ordonnait de l'essayer sur le premier bâtiment qui devait partir de Lorient et de construire dans les autres ports des appareils analogues.

(1) Phipps (Constantin-James), Voyage au pôle boréal fait en 1773 par ordre du roi d'Angleterre. Paris, 1775, p. ?.4.

(2) Clément et de Freycinet, Mémoire sur la distillation de l'eau de mer et sur les avantages qui en résultent pour la navigation {Annales marit. et colon., 1817, 2" pai-tie, p. ?67j.

9° L'ordre chronologique (1) nous conduit enfin à l'appareil dislilla-

(1) C'est à partir de 1840 que les appareils clistillatoires de Peyre et Rocher ont été adoptés par la marine française. La corvette de cliarge l'Aube, qui partit de Brest h

(*) A, élévation de 1 evaporation. — B, réfrigérant. - C, coupe verticale de l'évaporaleur. - a, four.

— 6, fovcr. — c, cendrier. — d,d,d, roiiincts de jauge. — e, robinet d'eau de mer chaude. - D, eau d'c mer. - K, chambre de vapeur. - f, robinet d'eau douce c!iaudc. — g, g. g, chaud'ercs.

- couvercles des chaudières. - k,k,k, vis de fermeture des chaudières. - /i, coiïre de vapeur. — m, robinet d'alimentation conduisant l'eau de mer déjà échauffée du condenseur a 1 évaporateur. - n, robinet d'évacuation. - ooo, serpentin. - x, conduit de vapeur de I évaporatcur dans le réfrigérant.

toire de MM. Peyre et Rocher (fig. 98), que la plupart des navires de commerce utilisent encore aujourd'hui, mais auquel les navires de

Fig. 99. — Cuisine distillatoire, coupe verticale (*).

guerre ont presque tous substitué des appareils alimentés par la vapeur des chaudières et alimentant automatiquement leurs réfrigérants et

Fig. 100. — Cuisine distillatoire, coupe horizontale (*').

dont la disposition est trop connue pour que nous pensions devoir le décrire. Disons seulement que cette machine distillatoire avait résolu heureusemeut la plupart des éléments du problème tel qu'on l'envisa- ' geait il y a vingt ans :

1° Réunion de la cuisina et de l'appareil "dislillaloire :

2° Économie de combustible ;

destination de la Nouvelle-Zélande, et qui avait pour médecin-major le regrettable Raoul, parait avoir eu le premier de ces appareils. Elle mit à la voile le 19 février 1840; YArchimède, V Ariane, le Berceau, Y Héroïne, en furent également munis. A. Lefèvre, dans un travail qui porte le cachet magistral de toutes les œuvres de cet observateur éminent, a fait ressortir ce fait que l'usage dos appareils de Peyre et Rocher a coïncidé avec l'apparition de la colique sèche à bord de nos navires, ou du moins avec un accroissement fort singulier de sa fréquence, et il en a tiré, quant à la nature saturnine de cette affection, des conséquences contre lesquelles je me suis révolté jadis, mais qui me paraissent parfaitement légitimes aujourd'hui que je suis mieux informé (A. Lefèvre, De l'emploi des cuisines et appareils distillatoires dans la marine, Ann. d'Iiyg. publ., 2« série, 18G2,t. XVII, p. 24 1 ). Quelques années plus tard, vers 1853, l'usage des appareils distillatoires de Peyre et Rocher s'introduisit dans la marine marchande.

(*) /, /, fours, — H, II, foyers et cendriers. — T, T, courants de flamme. — E, eau de mer. — k,k,k,k, marmilcs. — 00, coffre de vapeur. — H, réfrigérant. — P, chambre d'évaporatiou.

(**) //,//, grilles des foyers. — a, a, a, courants de flamme faisant retour en 7'r. - c,c, caisses des réfrigérants.-

3° Peu d'encombrement; 4° Solidité;

5° Fonctionnement prolongé sans chômage.

La grandeur des appareils se graduait suivant le rang des navires auxquels ils étaient destinés. L'appareil distillatoire d'un vaisseau de premier rang avait 4'", 86 de longueur, 2*", 36 de largeur, et 1",35 de hauteur, évaporateurs et réfrigérants réunis. Les dimensions de la cuisine d'une goélette étaient 1"',44 de longueur, de largeur, et

Fig. 102. — Coupe horizontale de la chaudière distillatoire du vaisseau la Bretagne n.

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Fig. 101. — Coupe verticale de la chaudière (*).

Fig.

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