‹ Traite d'hygiene navaleChapitre 146 sur 224 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Eaux-de-vie et alcools.

§ 1. — Eaux-de-vie.

Le vin et l'eau-de-vie sont les deux seules boissons alcooliques qui entrent dans la composition réglementaire de la ration du matelot. Sur les bâtiments de guerre, six centilitres d'eau-de-vie sont attribués à chaque homme pour le repas du matin, et, à moins d'impossibilité absolue, il leur est délivré entre le dîner et le souper 0'",46 de vin. Nous ne nous occuperons ici que de l'usage alimentaire des eaux-de-vie ; nous avons déjà fait ressortir, en effet, le danger dont l'abus des boissons enivrantes menace la santé des gens de mer.

La marine s'approvisionne, en fait d'alcools, dans l'Angoumois, la Saintonge et le Languedoc. Les eanx-de-vie de Cognac et d'Armagnac, lorsqu'elle^ ont vieilli, ont un parfum qui les fait rechercher dans le monde entier ; leur couleur, complètement blanche quand elles viennent d'être distillées, passe assez promptement au jaune doré par suite de la dissolution des principes exlraclifs et colorants des pièces qui les renferment ; elles ont une saveur chaude sans mélange d'âcreté; leur arôme est agréable, et elles exercent sur la muqueuse de l'estomac une action calorifiante qui s'irradie promptement au reste de l'économie. Dans les colonies, l'eau-de-vie française est habituellement remplacée par l'eau-de-vie de mélasse ou de jus de canne qui présente à peu près le môme degré alcoomélrique que l'eau-de-vie de vin, et que les matelots acceptent très-volontiers. L'une et l'autre rentrent dans la catégorie des alcools bon goût, et cette substitution n'a rien de nuisible, tandis que la santé des équipages soulTrirait du remplacement de l'eau-de-vie de Saintonge par les eaux-de-vie de grain, de fécule de pomme de terre, etc. Il y a donc grand intérêt pour le médecin de la marine distinguer ces divers alcools les uns des autres.

C'est une très-grave question d'hygiène navale que celle qui a trait ii l'opportunité de conserver l'eau-de-vie dans la ration nautique. On me permettra de la traiter ici, et dans un sens plus absolu que je ne l'ai fait en 1856, quoique derrière les ménagements dont j'entourais mes récriminations contre l'usage traditionnel de l'eau-de-vie perçût visible-

ment l'idée d'en demander la suppression. Au reste, cette cause a déjà t'ait quelque progrès dans les idées puisque la Commission chargée de réviser l'instruction du 11 août 1838 sur la comptabilité des vivres à bord des bâtiments de l'État a été d'avis de supprimer les 6 centilitres d'eau-de-vie alloués par le décret du 21 juillet 1860 pour le déjeuner des équipages, et d'augmenter, dans une certaine proportion, les quantités de sucre et de café. Cette idée n'a pas prévalu et le décret du 16 décembre 1874 a maintenu l'eau-de-vie, le rhum ou le tafia dans la ration, tant de journalier que de campagne (1). Il y a tant de raisons pour ne pas la maintenir que je compte sur le prochain décret sur la ration pour en faire bonne et entière justice. La marine américaine a déjà supprimé les spiritueux à bord, et ses médecins se louent beaucoup de cette réforme, d'autant plus rigoureuse cependant que les matelots des Etats-Unis n'ont pas de vin et en sont réduits au thé. Les médecins de la marine française accepteraient volontiers cette suppression. C'est ainsi que M. Le Roy de Méricourt demandait, dès 1833, que le boujaron d'eaude-vie fût remplacé par 23 centilitres supplémentaires de vin, mesure excellente sans doute, mais que la capacité des cales rendrait difficilement d'une application générale (2). De même, à bord de la Floj^e, M. Fournier a constaté que beaucoup de matelots venaient demander qu'on remplaçât leur ration d'eau-de-vie par une ration de vin, et il a émis le vœu que celte substitution fût pratiquée toutes les fois qu'elle est possible (3).

Il ne faut pas oublier du reste que l'alcool est un aliment équivoque et que depuis les recherches de MM. Ludger-Lallemand, Perrin etDuroy (4), il est contesté qu'il subvienne aux dépenses organiques; le voilà donc à peu près dépossédé de ce pouvoir thennogène que la célèbre mais fort ébranlée dichotomie bromatologique de Liebig lui avait attribué. C'est en réalité un médicament qui traverse et impressionne l'économie et qui est ensuite éliminé en nature. Il paraît aussi prouvé, d'après l'expérience des navigateurs arctiques, de Hayes en particulier, comme nous l'avons vu'plushaut, qu'il diminue plutôt qu'il ne stimule la thermogénèse organique. Que lui reste-t-il donc? le patronage d'un usage traditionnel et d'une appétence qu'il faudrait plutôt combattre I que favoriser. L'habitude du boujaron prise à bord, ou tout au moins I consolidée sur ce terrain, se conserve à terre et l'on peut la considérer

(1) La ration d'eau-de-vie donnée au déjeuner (c'est une aggravation) est de 0',0 -). Les ! mousses, non plus que les femmes, les transportés et les condamnés, ne reçoivent pas

de ration d eau-dc-vie.

(2) Le Roy de Méricourt, Hist. médicale de la campagne de /'Arcbimède. Paris, 1853 in-4".

(3) Fournier, Rapport méd. sur la campagne de la frégate la Flore (collection de I Brest). .

(4) Ludger-Lallemand, Maurice Perrin et Duroy, Du rôle de l'alcool et des anesthésiques < dans l'organisme. Paris, 1860.

comme une incitalion à l'ivrognerie. N'esL-il pas choquanlen particulier de voir le mousse, abslème hier et ne s'en portant pas plus mal, recevoir aujourd'hui, et parce qu'il a atteint seize ans, une ration d'eau-devie. Combien d'enfants ont été poussés ainsi sur la pente de l'ivrognerie ? En maintenant l'eau-de-vie dans la ration du matelot, on cède à une routine dangereuse, je l'aflirme, et l'on va à rencontre des intérêts de sa santé et de sa tempérance.

Il faudrait, en tout cas et comme mesure de transition, ne jamais donner l'eau-de-vie à jeun.

Forget a émis le même avis : ne sait-on pas, en effet, que les boissons alcooliques, lors même qu'on en use modérément, prises dans l'état de vacuité de l'estomac, entraînent assez ordinairement, à la longue, des accidents de dyspepsie et de flatulence, et produisent le pins aisément le tremblement choréique ? Les conséquences de l'habitude populaire et antihygiénique de tuer le ver par l'eau-de-vie prise à jeun sont plus fâcheuses qu'on ne se l'imagine (1). Nous voudrions donc que la ration d'eau-de-vie fût donnée seulement à la suite du déjeuner au café ou à la turlutine, ou, pour plus de précaution, que la liqueur alcoolique fût versée dans le café au moment de sa distribution (2). Nous tenons, du reste, assez peu à cet aliment pour croire qu'il y aurait grand avantage à le supprimer au repas du matin, et à le réserver pour ces occasions fréquentes où l'équipage, fatigué par des travaux excessifs ou glacé par la pluie, a grand besoin d'un cordial. Des distributions générales d'une ration d'eau-de-vie seraient ainsi faites en temps opportun, et les économies seraient employées à l'alcoolisation de l'eau du charnier. Il faudrait, bien entendu, que cette boisson ne pût jamais servir d'appât au zèle ou de récompense, et ne reçût qu'une destination hygiénique. . .

En résumé, embarquer de l'eau-de-vie pour des distributions uulividuelles ou générales commandées par des circonstances accidentelles de travaux el de navigation, et la faire disparaître de la ration ; réduire en un mot son rôle à celui non plus d'un alimcni,'mRis d'un médicament, telle est la réforme que je demande et qui est promise à l'avenir. Celui qui la réalisera ne se rendra pas très-populaire dans le monde des matelots, mais il leur sera utile, ce qui a plus d'importance (3).

Si les inconvénients de l'eau-de-vie de bonne qualité sont réels dans nos climats tempérés, même quand l'usage n'en est pas pousse irès-

m M. Cl Bernard a expliqué ce fait d'observation, en démontrant expériment^lemenl q^e l'a' ool pris dans l'état de vacuité de restomac entrave, s.l ne 1 arrête, la

sécrétion des sucs gastriques. prémunir leur boujaron con»re les éven-

Pprsonnc n Ignore nue les matelots, pour piLiuuiMi j

tu tés d'u coup'deroSlis. le mettent en sûreté en l'ava ant dès qu U leur est serv., e ne prennent leur café que lorsqu'ils se sont donne cette ^ .^^

e ein a été essayé en 1855 dans la marmc, mais maigre la réputaUon qui a tie faifi à alcool d^tre'antiscorbutique, il ne s'est pas maintenu dans la raUon.

loin, que dire de l'aclion, dans les pays chauds, de ces alcools âcres et frelatés que les cabarets, comme autant de toiles d'araignée, tendent à la sensualité peu exigeante de nos matelots?

Quel est le médecin de la marine qui n'a eu souvent à déplorer l'in- .'.fluence des eaux-de-vie de grain, de l'arack et surtout de Veau-de-vie de iù'aùe sur la santé des matelots? Cette dernière principalement, destinée aau trafic avec la côte d'Afrique, est une source d'abrutissement et de lîmaladies pour nos équipages. Les Locustes de cette drogue immonde ^pourraient dire ce qu'elle renferme : de l'alcool de grain, de l'eau, du rpoivre, du piment, du gingembre ou peut-être pis encore.

A côté des dangers de ces alcools que consomment nos matelots dans IJes cabarets exotiques , nous devons aussi prémunir les officiers contre IJes dangers non moins grands dont l'usage de l'absinthe, dans les pays (.chauds, menace leur santé. Les médecins militaires ont, d'une voix iHinanime, signalé les ravages que cette drogue a causés dans notre armée ddu nord de l'Afrique. Nous la croyons, nous aussi, excessivement dangerreuse : parce que des eaux-de-vie de basse qualité servent à sa préparattion ; parce que la « traitreuse accoutumance » engage à augmenter gradduellement la dose du poison, afin de maintenir l'impression gustative .lau même degré; parce que cet alcool produit l'ivresse plus facilement (]qu'un autre, et que l'ivrognerie d'absinthe porte une atteinte toute spécciale à la santé ; parce qu'enfin la sophistication de l'alcool d'absinthe, ssoit par le sulfate de cuivre (Derheims), soit par le chlorure d'antiiimoine (Stanislas Martin), n'est rien moins que rare. Nous avons si ssouvent déploré les effets meurtriers produits par l'abus de l'absinthe, .que nous avons vu avec une vive satisfaction le vermouth de Turin, matcératum vineux de substances amères, se substituer, à titre d'apéritif, àà l'eau-de-vie d'absinthe dans les habitudes de la gastronomie fasbional'ble. Les états-majors des navires stationnés dans les pays chauds font .actuellement de cette boisson un usage assez habituel ; elle nous parait t'éminemment propre à exciter l'appétit et à donner à l'estomac, pourvu qqu'elle soit prise uniquement avant le repas du soir, cette tonicité que n'influence continue d'une haute température éteint assez ordinairenment. Rappelons enfin aux officiers que, si le curaçao, le kirsch, le nraarasquin de Zara, l'anisette, les diverses liqueurs sucrées, celles oii ildes fruits ont été confits, viennent agréablement varier la monotonie «Ides desserts que la navigation leur permet, ils ne doivent pas oublier ijque c'est, au fond, de l'alcool déguisé, dont leur estomac opère trèsbbien la distillation, et que la sobriété, en pareille matière, est une des rrègles essentielles de l'hygiène des pays chauds. Que d'affections graves ddu foie naissent en effet dans les colonies sous l'influence des boissons aalcooliques dont l'usage cependant paraît contenu dans les limites d'une l'tempérence relative !

Page 1