RATION DE MALADES
placé, mais il dispose à peu près des moyens d'aclion qu'il réunirait à terre; son malade approche-l-il, au contraire, de l'étal de convalescence, mille difficultés, au nombre desquelles le défaut d'une bonne alimentalion tient le premier rang, relardent et entravent son retour à lasanlé. Nous nous rappelons avoir eu bien souvent à diriger de ces convalescences interminables, plus pénibles, parfois plus dangereuses que la maladie qui les avait précédées; et l'obscurité, l'inaction, l'ennui, une nourriture monotone, peu réparatrice et d'ailleurs mal préparée, conspiraient ensemble à maintenir soutFreteux, pendant des mois entiers, des malades que huit jours d'un régime meilleur eussent rendus facilement à la santé. Hâtons-nous de le dire toutefois, l'humanité des commandants et des officiers trouve à ce mal un remède généreux, et des aliments sortis journellement de leurs tables, sous le contrôle hygiénique du médecin, vont montrer aux matelots que les distinctions nécessaires de lahiérarchie n'excluent pas les élans du cœur, et que leur hôpital, à eux aussi, est placé sous la sauvegarde de la commisération et de la pitié.
Les règlements qui ont déterminé successivement les conditions de la ration dans la marine n'ont pas, du reste, oublié les malades et ils ont accusé leur sollicitude pour eux par des améliorations importantes dans leur régime.
En 1856 je demandais qu'on attribuât aux malades un vin spécial ; le décret de 1874 y a pourvu, et non-seulement les malades ont un vin de meilleure qualité que celui attribué aux matelots valides, non-seulement on affecte à l'usage des premiers du vin de campagne plus vieux et mis en bouteilles, mais on embarque pour l'hôpital du bord par 100 hommes et par an pour la durée de la campagne : 8 bouteilles de vin de Bordeaux, 8 de Marsala et 8 de Bagnols. Je demandais la suppressit)n des conserves de mouton ; la subslilulion des juliennes de légumes pressés accommodées au beurre aux juliennes maigres ordinaires, la délivrance des pommes tapées, elc. J'ai la satisfaction de voir figurer ces changements dans le nouveau décret.
Ici encore, certaines améliorations peuvent être demandées et attendues. M. Beaumanoir a fait, à propos du régime des malades, une remarque très-juste : c'est que quand on va d'un port de France à un autre ou quand on quille un port de France pour prendre la mer, on ne délivre point aux navires de vivres frais pour le service des malades (1). C'est en effet une lacune regrettable et à laquelle le dernier décret sur la ration n'a pas pourvu.
(I) Beaumanoir, Campagne du Rhin à la Nouvelle- Calédonie (coliect. de Brest).
§ 4. — Rations d'exception.
La ration de l'homme de mer ne saurait sans inconvénient demeurer invariable. La provenance régionale des équipages, la nature des campagnes, la nature des travaux auxquels sont soumis les matelots sont autant de conditions générales qui doivent diversifier leur régime.
1° Provenance régionale des équipages. — Il est évident que cette condition domine dans une certaine mesure toutes les autres. Des matelots anglais ou américains, accoutumés à une alimentation ti;ès-animaliséee riche en viandes, en spiritueux et en excitants divers, s'accommoderaient mal d'une ration qui conviendrait aux habitudes de sobriété des Espagnols ou des Portugais ; les poissons saumurés, l'huile et les fruits secs, pour lesquels les équipages provençaux ont une prédilection accusée, répugneraient au goût des matelots bretons, qui vouent aux bouillies féculentes et au beurre un culte en quelque sorte national. Que les navires de guerre soumis à la nécessité d'une règle uniforme ne la fassent pas plier devant ces exigences, nous le concevons d'autant mieux que la fluctuation du personnel maritime d'un port à un autre introduit presque toujours dans la composition de leurs équipages un défaut d'homogénéité originelle ; mais les bâtiments du commerce sont rarement dans le même cas, et les armateurs doivent tenir quelque compte des goûts et des habitudes des matelots qu'ils embarquent.
2° Nature de la campagne. — La nature de la campagne doit également influencer la nature et les quantités des aliments de la ration. Si la navigation dans les pays tempérés n'exige rien de spécial sous ce rapport, ne semble-t-il pas antihygiénique de soumettre à une ration identique les équipages qui séjournent dans les latitudes froides et ceux qui naviguent entre les tropiques ? Leur nourriture doit alors être un terme moyen entre celle de leur pays et celle des indigènes des contrées où la navigation les conduit.
Ce n'est pas en vain que la nature a diversifié les productions alimentaires des différentes zones du globe, et qu'elle a donné au Lapon, au Samoyède, à l'Esquimau, cette appétence instinctive pour les viandes et les matières grasses, qui leur fournissent les éléments d'une calorification organique active. Ce n'est pas en vain non plus qu'elle fournit de préférence aux habitants des régions chaudes cette nourriture presque exclusivement végétale, et ces fruits sucrés et acides qui modèrent d'une manière opportune l'influence d'une température extérieure trop élevée : les uns et les autres, entraînés providentiellement vers la satisfaction de leurs véritables besoins physiques, font de la physiologie rationnelle sans s'en douter; il appartient au navigateur intelligent d'approprier à son hygiène les règles instinctives auxquelles obéissent les races variées qu'il visite. Les règlements en vigueur dans notre marine ont.