‹ Traite d'hygiene navaleChapitre 169 sur 224 · DES REPAS · texte numérisé non relu

DES REPAS

L'hygiène n'a pas rempli sa lâche quand elle a déterminé, d'une part, la nature des aliments dont se compose un régime salubre, d'une autre part le mode de préparation auquel ils doivent être soumis; il faut encore qu'elle étudie l'ordomiance, la composition, le nombre et l'intervalle des repas : c'est ce que nous allons faire ici pour l'alimentation de l'homme de mer.

Le régime du matelot semble modelé sur les mœurs patriarcales qui florissaient encore en France il y a moins d'un demi-siècle, et que nos habitudes sociales ont fait disparaître, au grand détnmentde l'hygiène; il fait trois repas : celui du matin, ou déjeuner; celui du milieu de la journée (1), ou dîner; et celui du soir, ou souper.

Le déjeuner est destiné à prévenir répuisem.ent des forces que déterminent les premières heures de travail ; il est donc nécessaire qu'il soit assez substantiel. Le dîner, plus copieux, plus réparateur encore, est la base de l'alimentation; placé entre les deux périodes d'activité physique dont se compose la vie journalière, il devait être plus substantiel encore. Le souper, enfin, dont l'office réparateur est complété par le sommeil, devait être, pour l'abondance, l'intermédiaire entre le déjeuner et le dîner; or, l'instinct des classes laborieuses qui a fondé ces habitudes les entretient, et nous ne saurions trop faire ressortir les avantages qu'elles offrent ii l'hygiène de l'homme de mer.

Si nous sommes très-partisan du maintien des trois repas, nous ne pouvons qu'accuser leur mauvaise répartition. Le déjeuner, dans les pays chauds, a généralement lieu à cinq heures du malin ; composé d'un litre de café, d'un boujaron d'eau-de-vie et d'une galette de biscuit, il est Chargé de satisfaire l'estomac et les forces pendant sept heures au moins; et qu'on remarque bien que cette période déjà si longue est celle de la journée que remplissent les travaux les plus fatigants. D'un autre côté, le dîner (2), repas copieux et nourrissant, se terminant à midi et demi à peu près, n'est séparé de celui du soir que par un intervalle de trois à quatre heures, d'où il résulte que les fonctions digestives, maintenues le matin

(l) Le Df Mackay, de la marine britannique, estime que l'intervalle qui sépare le repas de 4 heures et demie du soir du déjeuner de 6 à 7 heures le matm est trop long et il demande que les hommes du second quart de nuit (de minuit à quatre lieures) et ceux du quart du matin, prennent un aliment léger, une tasse de cacao, par exemple, avec un {Edimhurgh medk. Jounml, 1868;. Ce serait a coup sùr une

mesure excellente pour le service h la mer, et la permanence des feux la rendrait facilement réalisable. Lcvicaire avait proposé jadis de donner un aliment léger à minuit h la bordée de quart. Comme il le faisait remarquer avec justesse, le régime auquel sont soumis les matelots est celui de gens qui passe.it leur nuit au ht et non pas de gens qui veillent et qui travaillent. , (2) L'heure réglementaire du dîner dans la manne française est 1 1 heures et l/A

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dans un repos excessif, restent ensuite, à partir de midi jusqu'au sommeil, dans un état persistant d'exercice. Il y a plus, l'inappétence que produit d'ordinaire le séjour dans les pays chauds rend presque inutile le repas du soir, et nous avons pu bien souvent nous assurer par nous-même que le biscuit et les légumes du souper sont mangés sans appétit, s'ils ne sont pas jetés à la mer ou gaspillés, tandis que quelques heures plus tard ce repas eût été goûté et fructueux.

Il faut évidemment, et c'est un besoin senti et exprimé par tous les médecins de la marine, changer cette vicieuse distribution des repas. Voici la modification que nous proposons : déjeuner à six heures du matin, dîner à dix (1), et souper à six. L'intervalle du déjeuner au dîner serait de cinq heures, et celui du dîner au souper de sept heures, mais cette différence trouve sa raison dans l'inégalité d'abondance du repas du matin et des deux autres. Nous ne croyons pas, après y avoir mûrement réfléchi, que les exigences du service intérieur ne puissent s'accommoder de ce changement. Au commencement de ce siècle, la distribution des repas d'équipage était moins vicieuse qu'elle ne l'est aujourd'hui : le déjeuner était retardé jusqu'à huit heures, et cette habi-, tude s'est conservée de nos jours dans la marine marchande ; mais cette mesure présentait le grave inconvénient de laisser trop longtemps à jeun la portion de l'équipage à laquelle incombait le quart du jour. La modification que nous avons proposée tout à l'iieure nous parait seule avantageuse et facilement réalisable.

Un temps très-suffisant, s'il est bien employé, est accordé aux matelots pour chacun de leurs repas; la dureté du biscuit et la détérioration fréquente des dentures exigeaient une certaine tolérance sous ce rapport. Un ahment bien mâché est, en effet, digéré aux trois quarts; et Tissot a pu, avec assez de vraisemblance, attribuer à la placide lenteur avec laquelle les mâchoires des paysans triturent leurs ahments le bon parti qu'ils tirent d'une nourriture grossière et insuffisante. Ces repas auxquels la discipline laisse, sans abdiquer ses droits, l'assaisonnement d'un certain abandon, se prennent ou sur le pont ou dans les • batteries; il n'est pas besoin de dire qu'à moins d'impossibilités nées de la navigation ou du temps, la première disposition est infiniment préférable, (y est entre les canons que se disposent en symétrie guerrière les tables suspendues, autour desquelles les sept hommes de chaque plat, servis par un mousse, prennent leurs repas quotidiens. La promiscuité d'une gamelle unique dans laquelle se donnent rendez-vous en môme

(1) Quelques commandants de navire ont adopté les heures que je proposais en 1857 et s'en sont bien trouvés, paraît-il. C'est ainsi que M. Bourcl-Roncière nous apprend (lue le capitaine de la Décidée, M. Vignes, avait, dans sa navigation de la Plata, adopté les heures de 5 heures, 1 1 heures du matin et G heures du soir pour les repas de son équipage. Je ne verrais que de l'avantage à ce que, dans les saisons et dans les parages où le jour le permet, cette distribution des repas devint la règle.

temps loules les cuillers a quelque chose qui répugne profondément à nos mœurs el non moins à l'hygiène. Jjbs équipages des navires anglais ont presque tous de la vaisselle destinée à leur usage, et la décence de leurs repas contrastait, il y a peu d'années encore, avec le sans-façon primitif des ustensiles de table de nos matelots. Cet étal de choses a été amélioi'é (1), et il convient de donner satisfaction à une délicatesse d'habitudes plus commune aujourd'hui parmi les matelots qu'elle ne l'était il y a cinquante ans.

Les malades font deux repas seulement par jour, et suivant le vœu émis par Le Helloco en 1822, les heures de ces repas concordent avec celles du déjeuner et du dîner de l'état-major . Le service de l'hôpital en devient plus facile, et les convalescents peuvent bénéficier de la libéralité bienveillante des officiers. Quant à ceux-ci, transportant dans la vie nautique les habitudes gastronomiques du bon ton, ils n'ont que deux repas par jour: le déjeuner et le dîner. C'est à ces heures de rendezvous, annoncées dans toutes les parties du navire par les sons guerriers du tambour, que le carré se peuple, devient bruyant, animé, et que les frottements des caractères, tantôt adoucis par la bonne chère, tantôt rendusâpres parla monotonie du régime, entrent activement enjeu : ce sont les deux actes importants de la vie nonchalante et sensuelle des navires. Mais si la sobriété y puise des forces, l'intempérance y perd celles que l'on a. La somptuosité des tables des grands bâtiments porte souvent à sacrifier l'hygiène au plaisir ; et, l'inaction et le défaut de distractions aidant, on en arrive, presque malgré soi, à franchir la limite qui sépare le besoin de l'excès. La sobriété qui, partout ailleurs, est un devoir, devient une vertu à bord des navires.

Sans vouloir faire du carré un cénacle de Cornaro voués méthodiquement à une sobriété excessive, nous tenons cependant à rappeler aux officiers que l'inaction el la sieste commandent, sous peine de dérangement dans la santé, une tempérance assidue; nous ne les accusons pas, nous les prévenons.

Si les heures des repas sont pour les officiers l'occasion de relations afiectiieuses et de vie en commun, elles sont aussi pour le matelot la source d'une gaieté cxpansive et bruyante ; il y tient comme à un délassement qui lui est dû, et que chacun respecte: aussi l'article 81 du décret du 15 août 1851, dans un motif de convenance auquel nous ne saurions trop applaudir, exige-l-il que les équipages, hors les cas de force majeure, ne soient dérangés par aucun travail de leurs heures de repas. Éluder cette prescription pour hâter un travail qui peut attendre,

(1) La nouvelle feuille d'armement attribue à chaquep/fl/ de dix hommes les ustensiles suivants : une gamelle en bois, un bidon, une cuiller îi soupe en fer battu étamé, un quart avec anses contenant 23 centiliires, un boujaron de G centilitres. De plus, on donne h chaque homme une assiette, une cuiller, une fourchette en fer étamé, une tasse à café de 35 centilitres.

RATION DES MAIUNES ÉTRANGÈKES. 7'JO

OU pour devancer l'heure de l'armemenl d'un canoL, serait déroger à la fois à l'humanilé elà l'hygiène.

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