‹ Traite d'hygiene navaleChapitre 186 sur 224 · CONDITIONS SPÉCIALES DE LA VIE NAUTIQUE · texte numérisé non relu

CONDITIONS SPÉCIALES DE LA VIE NAUTIQUE

une vivacité quelquefois maladive : tout, en un mot, concourt à engendrer à la longue ce dégoût du navire et ce besoin de la terre dont l'exagération est la source de la nostalgie du matelot. La rencontre d'un bâtiment à la mer fait ressortir, par la vivacité des sentiments qu'elle provoque, tout ce que cette séquestration des longues traversées a de profondément pénible. Le poëte Thomas Moore a décrit dans des vers admirables les sensations que cet incident de la vie maritime éveille dans un équipage. On dirait alors qu'un navire n'est plus un être collectif, formé de personnalités et de passions diverses, mais un seul homme qui voit arriver le terme d'un long isolement et sent sa langue se délier à l'approche d'un être semblable à lui. Une animation inusitée se montre dans l'équipage ; tout travail ou toute distraction sont momentanément interrompus; on suit ce compagnon de la mer jusqu'à ce que la distance le dérobe à la vue, tant est grande la monotonie de l'isolement à la mer, tant est impérieux le besoin d'une diversion, si insuffisante qu'elle soit.

§ 2. — Rapprochement forcé.

A bord d'un navire, le rapprochement forcé est une circonstance non moins fâcheuse que la séquestration. Si cet encombrement est, au physique, une source de méphitisme et de gêne, il impose aussi, au moral, un malaise dont il faut tenir compte. Cet amour, ce besoin du chez soi, du home, qui sont innés au cœur de l'homme, sont froissés par la promiscuité d'une vie en commun à laquelle n'échappe nul instant du jour et de la nuit, et cette privation est si cruellement sentie, que le calier, pour se faire une demeure à lui, préfère la fétide obscurité de la cale à la lumière vivifiante du pont. Le matelot, s'il est sensible jusqu'à un certain point au malaise moral inhérent à ce rapprochement forcé d'un grand nombre d'individus dans un espace restreint, apprécie surtout la gêne matérielle qui en résulte. L'inverse peut être affirmé pour l'officier. Les prérogatives de sa position lui concèdent, comme nous l'avons vu, le privilège d'une chambre dont la discipline du bord ne franchit pas le seuil, oh il peut jouir d'une sorte de liberté et oîi il accumule tout le bien-être conciliable avec l'étroitesse de son logement; mais il a, sur le matelot, le désavantage d'une susceptibilité qui lui fait ressentir avec vivacité les mille froissements de ces relations fortuites : plus méticuleux dans le choix de ses liaisons, il étudie avant de se livrer, et l'irritation d'une vie contrainte enlève souvent à ses jugements cet esprit de bienveillance qui est le prélude nécessaire de toute intimité.

Dans les campagnes oh la facilité des distractions permet aux officiers de vivre en partie hors du navire et d'y rapporter ces impressions piquantes qui alimentent la conversation du carré et l'éloignent du terrain dangereux des personnalités, le rapprochement forcé se tolère à merveille ; mais s'il s'agit de ces croisières interminables oti la séquestration est par-

manenle, où les frottements des angles saillants des caractères n'ont rien qui les amortisse, où l'on n'est disposé ni aux concessions ni à l'indulgence, alors naissent des heurtements et des antagonismes qui ne se seraient pas produits dans des conditions plus favorables de navigation. L'esprit d'urbanité et de savoir-vivre qui préside aux relations des gens bien élevés qui peuplent le carré d'un navire jette toujours, il est vrai, un voile de convenance sur ces froissements de la vie en commun ; mais, pour être cachés, ils n'en existent pas moins, et le centre épigastrique, auquel retentissent toutes les passions sans grandeur, puise souvent dans ces irritations sourdes le germe d'une gastralgie qui en est le châtiment. Rassembler des quatre coins du ciel des hommes qui ne se sont jamais connus, dont les goûts, les idées, les doctrines offrent souvent la disparate la plus absolue, et vouloir qu'ils vivent dans une harmonie que rien n'altère, c'est tout simplement demander l'impossible. Le carré, avec ses chambres, est un couvent où chaque religieux a sa cellule; si celui-ci résout ce problème difticile, si celui-là ne peut l'aborder, c'est qu'il lui manque cet esprit de tolérance réciproque, d'effacement de soi-même, d'abnégation, qui éteint le personnalisme et cimente l'union. Par bonheur, si l'harmonie générale est, dans un carré nombreux, un rêve à peu près irréalisable, le temps finit par mettre de l'ordre dans ce chaos moral; les caractères qui ont de l'affinité se cherchent, s'étudient, finissent par se réunir, et des groupes, fondés sur l'analogie des goûts et des idées, s'établissent et se suffisent à eux-mêmes. Nous pouvons dire, pour l'avoir éprouvé, tout le charme que ces liaisons jettent sur la vie, par ailleurs si monotone et si triste, que l'on mène à bord des navires, et il est bien rare que, quand elles ont duré plusieurs années, elles ne survivent pas à la rencontre fortuite qui les a fait naître.

Les maîtres sont, au point de vue qui nous occupe, dans des conditions à peu près identiques, mais les résultats qui en découlent sont lom d'être les mêmes ; doués d'une impressionnabilité affective et morale beaucoup moins vive, ils remplacent l'atticisme acéré de la parole par la rudesse d'un parler sans ambages ; ils donnent aux mots leur sens net sans leur chercher d'interprétations irritantes, et leurs contestations sont aussi violentes que leurs réconciliations sont faciles et complètes.

Que dirons-nous du poUe des aspirants? Les passions sérieuses qui agitent les officiers du navire passent devant sa porte sans oser y entrer, tant il y a dans cet espace resserré de gaieté franche et bruyante, d'expansion juvénile, de résignation aux privations de la vie nautique. Ici pas d'antagonisme d'intérêts, pas de conflits d'ambition, pas de soucis de famille, pas de regrets du passé, pas d'inquiétudes de l'avemr, pas de discussions envenimées ; rien que les illusions dorées de la jeunesse l'intimité fraternelle des relations, des plaisanteries plemes de verve et d'enjouement contre les misères d'un métier qu'on aime, et cette solidarité affectueuse, ce communisme charmant qui s'étend de la bourse à

CONDITIONS SPÉCIALES DE LA VIE NAUTIQUE. 337 rhabit, qui semble tout naturel, et qu'on regrettera quand on ne les

comprendra plus.

La fîo-ure grave et austère du commandant du navire domme toutes les autres; ici, au lieu d'un rapprochement forcé, un cercle d'isolement créé tantôt par le respect hiérarchique, tantôt par l'opposition. Le chef suprême du navire n'a avec ses autres habitants que les relations qu'il recherche; il résume tous les privilèges et les soucis de la grandeur; au lieu d'avoir à supporter les autres, il a à se supporter lui-même et à se suffire, tâche lourde que la dignité lui impose, mais qu'il peut alléger par cet esprit d'urbanité et de bienveillance qui diminue l'austérité du commandement sans jamais en amoindrir le prestige.

§ 3. — Rupture des habitudes et des affections.

Cette influence est surtout sensible, comme nous l'avons vu, pour les hommes qui débutent dans la profession maritime et qui passent brusquement de la vie de l'atelier ou de la charrue au métier si rude et si spécial de la mer; mais pour tous, la navigation est une rupture pénible des affections et des habitudes, qui est ressentie avec d'autant plus de vivacité que l'impressionnabilité affective est plus exquise, et que les liens que le départ vient de rompre étaient plus nombreux. Tant que le marin ne s'est pas donné d'autres affections que celles de la maison paternelle, il sent que sa destinée n'était pas d'y rester toujours, et il accepte cet éloignement comme un devoir et comme une nécessité; mais quand il a complété sa vie par le mariage, qu'il s'est élevé, par un choix sympathique, au sacerdoce de chef de famille, chaque départ lui impose un sacrifice plus douloureux, et sa vie est un tiraillement pénible entre les devoirs de son métier et le besoin de goûter ces joies d'intérieur auxquelles l'absence prête encore un attrait plus vif. La vie nautique exclut presque forcément la vie domestique, et cette sorte d'incompatibilité entre les instincts les plus légitimes et les devoirs de la profession impose, au plus grand nombre de ceux qui l'exercent, des souffrances que les autres carrières ne connaissent pas au même degré (1). Si le cœur a ses habitudes, l'esprit et le corps ont aussi les leurs, et elles prennent d'autant plus d'empire qu'on avance davantage dans la vie ; la navigation implique le renoncement aux unes et aux autres, et éloigne des conditions les plus indispensables à la satisfaction morale comme au bien-être physique. Aussi la profession maritime, vue par les personnes qui y sont étrangères à travers un prisme qui en altère la couleur véritable, est-elle en réalité l'une des plus pénibles et exige-t-elle, plus que toute autre, cet esprit d'abnégation et ce sentiment du devoir qui peuvent seuls en faire supporter les rigueurs.

(1) Bernardino Baldi, la Nautica, 1840, p. 151.

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