INFLUENCES SUR LES PASSIONS
§ 1 . — Passions.
Les passions sont des mouvements actifs de l'âme, de l'esprit, ou des sens dont le but est la satisfaction d'un besoin moral, intellectuel, ou instinctif. L'isolement et la concentration intérieure qui en résulte, le rapprochement forcé d'individus dans un espace restreint, sont les deux conditions de la vie nautique qui donnent aux diverses passions une prédominance dont le retentissement'sur la santé ne tarde pas à se faire sentir.
Les passions instinctives, ou mouvements désordonnés des sens, aiguisées par les privations, conduisent, quand elles ne sont pas refrénées par la volonté et par le frein religieux, à ces excès dans lesquels les matelots se jettent d'ordinaire, et que la morale, l'hygiène et la discipline ont tous les jours à regretter. Les uns, très-répandus (peut-être parce qu'aucune idée de réprobation ne s'y attache), dégradent l'âme à la longue, en lui enlevant le sentiment de sa dignité, et portent à la santé une atteinte quelquefois irrémédiable; les autres, heureusement exceptionnels, ne prennent guère racine dans la population passionnée mais généreuse de nos navires ; c'est assez de les avoir indiqués une fois. Aux premiers s'applique ce mot si sensé de Reveillé-Parise : « Le corps humain est certainement très-faible, très-délicat, très-compliqué dans sa structure; mais, si l'on considère à quel excès, à quelles folies, à quelles épreuves on le soumet, on sera étonne d'y trouver encore assez de vigueur et de force pour le faire durer une vie ordinaire (1). » — « Le véritable secret de prolonger la vie, c'est de ne pas l'abréger (2). »
L'esprit a, comme les sens, ses dépravations et ses excès. L'amourpropre, ce sentiment formé de personnalisme et d'orgueil, qu'un mot exaspère, qu'une vaine louange satisfait un instant, qui rend les relations difficiles, peu bienveillantes, et fait pivoter l'harmonie sur une interprétation, l'amour-propre est, à bord d'un navire, comme dans tous les rapprochements d'hommes, la passion le plus fréquemment enjeu ; c'est aussi la plus impitoyable de toutes, celle qui fomente le plus de ressentiments secrets, de blessures qui s'enveniment, parce que la lumière d'une explication franche et loyale ne descend presque jamais sur elles. C'est une petite passion dans toute la rigueur du mot, mais ses ravages sont grands, et l'homme qui s'y abandonne- sans réserve peut être, à bon droit, soupçonné du besoin de remplacer par sa propre estime celle que les autres refusent justement à son mérite.
(1) Reveillé-Parise, Éludes de l'homme dans l'état de santéet demaladie. Paris, 1845, t, I, p. 34.
(2) Feuchtorsicben, Hygiène de l'âme, traduit de l'allemand, 3' édition. Paris, 1870.
INFLUENCES SUR LES PASSIONS. 839 L'envie a, comme l'araour-propre, sa racine dans l'orgueil ; mais la première de ces passions est agressive, tandis que la seconde ne fait que se défendre, et elle a de plus quelque chose de haineux qui la rend repoussante :'au lieu de se produire au grand jour par des mouvements vifs et passionnés qui lui donnent au moins un air généreux, elle aime l'ombre, et rampe pour arriver à son but, qui fuit devant elle, c'est-àdire au nivellement de tout ce qui la dépasse ; une récompense, un éloge, une distinction hiérarchique donnés à un autre, alors même qu'il en jouit lui-même, sont un supplice pour l'envieux. Nulle passion ne remue plus que celle-ci les régions basses de l'âme, nulle n'engendre plus de dégoût pour soi-même ; les hommes qui la ressentent vivement à bord d'un navire n'ont aucune préoccupation qui les en distraie et consument toutes leurs facultés et leur énergie dans cette déviation maladive de leur activité.
L^ambition, cette passion dominante des hommes groupés en hiérarchie, est, suivant l'âme où elle germe, une plante noble et vigoureuse qui cherche le soleil, s'alimente d'une séve pure et porte des fruits sains et exubérants, ou un de ces végétaux inutiles qui poussent en rampant, aiment l'ombre et ne donnent que des fruits inutiles ou empoisonnés; le terrain où celte semence lève décide de ce qu'elle deviendra. L'ambition qui est sûre d'elle-même, qui ne veut que la droiture pour moyen, qui n'accepte d'autre lutte que celle du courage et du travail, est une passion tout expansive qui sait jouir et qui n'envie pas : nous l'avons souvent rencontrée dans le cours de notre navigation, et nous l'avons saluée avec respect. On ne saurait professer les mêmes sentiments pour cette ambition tortueuse et basse qui, en présence d'un but, reste indifférente au choix des moyens, compte plus sur l'adresse que sur le mérite, resserre l'âme et s'abaisse aux proportions de l'intrigue.
Toutes ces passions, qui n'appartiennent pas plus à l'homme de mer qu'à tout autre, mais qui prennent, à raison de l'exiguïté de la scène sur laquelle elles se déploient, une activité et une puissance nouvelles, comme ces gaz dont la force explosive s'accroît à mesure que se rétrécit l'espace qui les renferme; toutes ces passions auxquelles il faut joindre les préoccupations de la responsabilité, les soucis du commandement, les irritations d'une discipline permanente, sont autant de causes qui engendrent cette susceptibilité nerveuse, cette sorte d'éréthisme qu'on doit considérer, sinon comme une cause déterminante de maladies, du moins comme un élément de prédisposition ou d'aggravation.
Les passions affectives, plus nobles que les autres parce qu'elles sont plus désintéressées, ont leur objet en dehors du navire ; l'homme de mer les y apporte avec lui, et les souvenirs, les regrets ou les aspirations qu'il y rattache fournissent à son isolement des consolations efficaces, s'ils sont modérés, ou un sujet de découragement, s'il s'y abandonne sans mesure.
§ 2 . — Maladies passionnelles .
L'ennui, l'hypochondrie, la nostalgie, et exceptionnellement certaines idées fixes ou monomanîes, sont les affections passionnelles que le monde en petit d'un navire voit naître le plus facilement.
Uennui a pris sur les navires une place proportionnelle à celle qu''il occupe dans les sociétés modernes; on en apporte le germe avec soi, et, les circonstances de la navigation aidant, il trouve promptement à se développer. Là, comme ailleurs, on peut constater deux sortes d'ennui : l'un procède de cette défaillance de la volonté qui regarde inertement couler les heures et témoigne sa répugnance au travail actif comme à la réflexion par cçtte sorte de nausée cérébimle qu'il faut avoir ressentie pour la comprendre : c'est une diminution de la vie, comme l'a si bien dit madame de Staël; l'autre a mérité un nom spécial, c désenchantement, le mal des désillusionnés. Le premier gaspille le temps ; le second énerve les ressorts de l'âme par un doute qui n'a souvent d'autres racines que la mode ou la prétention. Le travail est l'antidote de l'un; l'autre est une déchéance morale que nul moyen humain ne saurait guérir, la religion seule peut en venir à bout.
Si l'activité d'esprit fut jamais un élément indispensable de satisfaction et de santé, c'est certainement à bord d'un navire. L'absence de distractions, la continuité d'impressions extérieures toujours identiques, les aspects uniformes du ciel et de la mer, l'isolement, la privation de nouvelles, jettent l'esprit dans cette sorte de satiété, à'anorexie morale qui n'est autre chose que l'ennui. La vue de la mer, l'un des grands tableaux de la nature, a, même pour les esprits qui peuvent en jouir, quelque chose de mélancolique qui incline à la tristesse (1) ; elle est simplement monotone pour le plus grand nombre. Les mômes objets, les mêmes détails d'habitation, frappent incessamment les regards, les conversations tournent dans le même cercle d'idées; la vie méthodique et régulière du navire rend encore plus uniforme et ennuyeuse cette existence, qui pèche surtout par le défaut de diversité. L'ennui est le châtiment des esprits qui manquent à la loi du travail; il s'attache invariablement à tout homme désœuvré comme ces lichens parasites qui pullulent sur les arbres oh. la séve ne circule plus. Se créer des occupations, donner un but et une activité à chacun de ses instants, c'est le sûr moyen d'échapper au fléau. Les capitaines en préservent leurs équipages par une combinaison bien entendue des manœuvres, des exercices et des distractions ; les officiers arrangent leur vie comme ils l'entendent, et l'élude peut donner à leur isolement un charme qui le leur rend pres-
(I) Nec jam atnplius ulla
Occurrit tellus, cœlum undique et undique pontus.
(Virg., Mneid., V, 8.)
INFLUENCES SUR LES PASSIONS. 841 que doux. L'ennui est une passion toute de l'ordre moral, sans doute, mais la distinction des deux hommes est plus tranchée dans les livres que dans la nature, et la santé ressent bientôt le contre-coup de cette dépression cérébrale. Qui ne sait que, sous son influence, l'appétit s'émousse, la respiration languit, le sang stagne dans ses réservoirs veineux; la nutrition souffre, le teint s'étiole, comme si l'activité d'esprit, à la manière d'une sorte de balancier, imprimait à toutes les fonctions organiques leur rhythme et leur mouvement?
Vhypochnndrie, cet égoïsm.e pathologique, comme l'appelle si bien M. de Feuchtersleben (1), est cette concentration maladive de toutes les facultés sur des souffrances physiques réelles ou imaginaires; Tesprit ne cherche plus d'aliments au dehors, le personnalisme l'absorbe tout entier : il écoute fonctionner ses organes, interroge ses rouages intérieurs, étudie leurs dérangements avec ces demi-connaissances qui donnent beaucoup d'inquiétudes et peu de lumières, et la vie cérébrale, ainsi déviée de son activité régulière, perd au bout de peu de temps toute aptitude à la recouvrer. L'absence de stimulants intellectuels, l'ennui, l'isolement, l'inactivité corporelle et mentale, engendrent cette vésanie déplorable : nous l'avons plusieurs fois rencontrée à bord. Les conversations médicales que l'homme du monde recherche toujours avec une curiosité inquiète, et que les offlciers provoquent si habituellement, l'avidité avec laquelle ils recourent aux livres spéciaux du médecin, pour y chercher les secrets de leur organisation physique ou la confirmation de quelque inquiétude, sont autant de sources d'une hypochondrie que la séquestration nautique ne peut qu'aggraver.
La nostalgie a aussi son domaine de prédilection sur les navires, elle dérive tout entière des sentiments affectifs : c'est une sorte ^'idée fixe du cœur qui concentre tous ses regrets, toutes ses tristesses, toutes ses aspirations sur un seul point, le pays natal. Cette passion n'a qu'un objet, mais celui-ci est complexe et résume à lui seul l'amour du sol, les souvenirs de l'enfance, les habitudes, la famille ; au lieu de dégrader l'âme, comme les autres, elle l'ennoblit, car elle donne la mesure de sa domination sur le corps : maladie triste et touchante à la fois qui inspire, pour celui qui en souffre, ce mélange de considération et de piété que les autres souffrances ne commandent pas au même degré.
Oti trouvera-t-on plus qu'à bord d'un bâtiment toutes les conditions qui peuvent faire naître ce regret maladif du pays? Le métier de la mer n'est pas nouveau, il est vrai, pour la plupart des matelots : recrutés parmi nos populations du littoral, ils ont été rompus de bonne heure aux ennuis de la navigation ; beaucoup ont navigué sur des bâtiments de commerce, mais si leur position matérielle était alors moins bonne,
(1) Feuchtersleben, Hygiène de l'âme, traduit de l'allemand par le docteur Schlesinger, 3* édit, Paris, 1870.
INFLUENCES MORALES, la durée d'une pêche ou d'un voyage les séparait seule de leur famille et ,1s en prenaient aisément leur parti. Il en est autrement des navires de guerre; les nécessités de la discipline y rendent la séquestration plus complète les campagnes y sont longues ; le jeune matelot est soumis à des règles qu'il avait ignorées jusque-là, il trouve le temps long se décourage, et cette fâcheuse disposition d'esprit, une fois établie ' ne tend qu'à s'accroître de plus en plus. '
Il n'est pas de médecin de la marine qui n'ait eu souvent à bord l'occasion d'observer de malheureux nostomanes ; presque tous, il faut le dire, sont remarquables par le peu d'activité de leur esprit, la lourdeur de leurs allures, leur inaptitude à faire de bons matelots ; leur oubli de toute propreté, indice d'un découragement insoucieux, attire sur eux des punitions incessantes, et accroît encore leur dégoût pour la marine. Le nostalgique n'a guère de pitié ni d'assistance à attendre de ses camarades; plus délurés que lui, rompus à l'existence exceptionnelle du bord, habitués à en prendre gaiement les misères, ils exploitent sa gaucherie au profit de leur désœuvrement, et leurs plaisanteries le choisissent pour but ; parfois, enfin, l'inhabileté à parler la langue commune (les Bretons sont souvent dans ce cas) crée autour de lui un isolement plus complet. Il s'y résigne d'abord, mais bientôt il le recherche pour repaître sa pensée des lieux et des personnes qu'il a connus. Ce qui n'était qu'une préoccupation passagère devient une idée fixe, absorbante, qui concentre toutes les facultés du nostomane sur le regret du pays. Il recherche l'isolement, reste insensible à toutes les stimulations bienveillantes ou railleuses; son visage exprime l'hébétude et la tristesse, et ne tarde pas à déceler par son altération et sa pâleur l'atteinte grave que cet état du cerveau a portée aux fonctions organiques; les yeux sont cernés, ternes, sans animation ; les muqueuses blanchissent, la nutrition s'altère, et des battements de cœur, au moindre mouvement, indiquent que le nostalgique est en proie aux ravages de l'anémie. Il cache néanmoins soigneusement la préoccupation qui l'absorbe, et c'est là l'un des meilleurs indices pour reconnaître la réalité de son affection. Tandis que le faux nostomane, espérant arriver au but de ses désirs, se hâte de l'indiquer par ses paroles et par son exaltation, le vrai nostalgique, au contraire, ne révèle son état que par des indices tout à fait indépendants de sa volonté, tels que la rougeur subite, l'animation du regard, l'anhélation, l'accélération du pouls, lorsqu'une question, une insinuation de congé, un chant national, viennent raviver le chagrin qui le mine sourdement.
Arrivé à ce degré, la nostalgie constitue une maladie grave qui peut conduire à la mort par un dépérissement progressif, qui marche quelquefois même à la manière d'une affection aiguë, ainsi que l'a indiqué Larrey, et peut, en quelques semaines, arriver à une issue funeste. Elle ne saurait donc trop éveiller la sollicitude du médecin du navire, qui
DISTRACTIONS. 843 doit s'armer contre elle de toutes les ressources de sa science et de son cœur.
Quand il est bien constaté que la nostalgie n'est pas simulée, il faut lui. opposer son seul remède efficace, c'est-à-dire le retour au pays natal. Si la nature de la campagne ne permet pas le rapatriement, le traitement psychique doit être institué avec cette persévérance et cette douceur qui sontses deux conditions de succès. S'attirer la confiance du malade, en lui parlant souvent, en se mettant au fait des liens qui l'attachent à son pays, en prenant même des informations indirectes à ce sujet ; veiller à ce que le pauvre nostalgique ne soit pas tracassé par ses camarades ; combattre avec douceur sa tendance à s'isoler; lui faire donner un poste qui lui plaise et dans lequel il soit porté par ses goûts à déployer une certaine activité ; l'envoyer à terre quand on le peut ; le faire participer aux jeux de ses camarades ; recommander à ses compatriotes de ne plus se servir avec lui de leur langue commune ; l'éloigner, en un mot, de l'idée fixe qui l'absorbe, telle est la formule d'un traitement moral malheureusement plus facile à préciser qu'à suivre. « Si la mé- «. decine, a dit M. Max Simon, est l'art de guérir les hommes, elle est « aussi un peu celui de les plaindre (1). » Ici plaindre c'est presque guérir. L'âprelé des manières et la rudesse des paroles ne feraient qu'aggraver le mal ; une douceur insinuante est la condition de tout traitement efficace.
La névrose cérébrale est le fond de la maladie, les soins moraux doivent donc être le fond du traitement ; mais ce n'est pas à dire pour cela qu'il faille se priver des ressources auxiliaires de la thérapeutique : une bonne hygiène, de l'exercice, une alimentation réparatrice, des ferrugineux, doivent venir en aide au traitement moral ; il faut bien le répéter, tout échoue sans celui-ci (2).
Quand les forces morales de l'homme subissent une concentration exagérée et que la vie extérieure n'en utilise pas une bonne partie, l'âme est dans un état maladif qui ne tarde pas à entraîner celui du corps; les distractions (distrahere) ont pour but de rétablir l'équilibre et de soustraire l'homme aux ravages de l'ennui ou' des idées fixes. La gaieté, à bord d'un navire, est le levier le plus puissant de l'hygiène; elle peut tenir lieu de tout, rien ne saurait la remplacer : plus l'ennui a d'accès facile dans un équipage par l'isolement, la séquestration, la monotonie de la mer, la longueur des campagnes, l'absence de nouvelles, plus il
(1) Max Simon, Hygiène du corps et de l'âme, ou Conseils sur la direction physique et morale de In vie adressés aux ouvriers des villes et des campagnes. Paris, 1854.
(2) Voy. Benoît de la Grandiere, De la nostalgie ou mal du pays. Paris, 1875.
faut lui opposer d'elForts persévérants. Ici le rôle préservateur du médecin abdique devant celui du capitaine, qui tient entre ses mains tous les fils de la prophylaxie morale de son équipage, et cela est tellement vrai, que l'on peut affirmer qu'un bâtiment triste est un navire oh, malgré des intentions souvent excellentes, l'autorité ne sait pas neutraliser les rigueurs du joug disciplinaire par ces encouragements donnés à propos et par ces distractions qui relèvent le moral des équipages et contre-balancent les influences dépressives de la navigation. Nous avons vu souvent des navires oh cet intérêt, que nul autre ne prime pour l'importance, était admirablement compris : l'ordre n'y perdait rien, les rouages du service y fonctionnaient sans heurtement, l'autorité était douce et inflexible à la fois, l'obéissance empressée et pleine d'entrain ; aussi, des conditions hygiéniques défavorables, et qui pesaient de tout leur poids sur des équipages moins bien menés, ne faisaient-elles qu'effleurer la santé de ceux-ci. Un capitaine médiocre ne donne d'autre sauvegarde à l'accomplissement du service que la multiplicité des répressions ; un bon commandant, dans la belle et large acception qu'il faut attribuer à ce mot, domine le cœur de ses matelots comme il domine leur volonté, et en retour de la soumission active qu'il en obtient, il comprend que la rigueur de la vie nautique a besoin d'être adoucie par un système de distractions intelligemment établi. La gaieté des matelots est le meilleur éloge de l'officier qui les commande : un bâtiment où l'on ne chante pas nous a toujours fait suspecter la prudence du régime moral auquel il est soumis. Qui ne sait, d'ailleurs, avec quelle entente sagace et humaine à la fois, les grands navigateurs du siècle passé soignaient la santé morale de leurs hommes, mettant tous leurs soins à les distraire, leur donnant eux-mêmes, par une charmante bienveillance qui n'a jamais fait tort à la discipline, l'exemple,de la gaieté et de la résignation à des ennuis inévitables! Les Vancouvert, les Gook, les Parry, les Franklin, ont été de ce nombre, et les traditions préservatrices qu'ils nous ont transmises sont de celles qu'il ne faut pas laisser tomber dans l'oubli.
§ 1 . — Distractions du navire.
Les diversités de culture de l'esprit des catégories sociales que renferme le navire introduisent des difl^érences dans la nature et l'efficacité des distractions qui s'adressent à chacune d'elles, nous ne devons pas oublier ce point de vue ; disons seulement que si l'ennui est une maladie morale plus contagieuse par imitation que toute autre, la gaieté est aussi communicative et entraînante, et du gaillard d'arrière au gaillard d'avant s'établit une solidarité d'atmosphère morale dont nous avons maintes fois rencontré des exemples.
Pour l'équipage, comme pour les officiers, les conversations sont la
ressource la plus assurée et la plus usuelle contre l'ennui. Dans les intervalles de liberté que laissent les exercices, dans l'abandon des repas ou pendant l'inaction des longs quarts de nuit, des groupes fondés sur l'analogie des goûts, des positions, du langage, de l'origine, se réunissent et échappent au désœuvrement par un échange bruyant d'impressions, de regrets, de récriminations ou d'espérances ; cénacles goudronnés où les questions les plus sérieuses sont souvent agitées par les esprits les plus incompétents, où l'on discute des choses du métier avec une ardeur qui atteint sans danger les limites de la provocation, où l'on pense tout haut sans se préoccuper de la livrée de ses idées, où la conversation manque habituellement d'ornements et d'atticisme, mais où" elle ne manque jamais de bonhomie et de rondeur. Quel est l'officier qui, sauvant sa dignité par le voile de son manteau, ne s'est pas glissé quelquefois, le soir, au milieu de ces groupes naïfs, pour y savourer tout ce qu'il y a, dans ces épanchements à cœur ouvert, de traits piquants, de saillie originale, de verve toute gauloise I Ce n'est pas que des incorrections étranges de langage et des jurements, trop techniques et trop traditionnels pour être bien coupables, ne tranchent un peu sur le ton pittoresque de ces épanchements, mais ce serait être trop difficile que d'y trouver quelque chose à redire. A côté de ces conversations animées auxquelles tout nouveau venu peut, quand il le veut, venir pren- • dre part, il en est de plus intimes et de plus affectueuses que l'amitié fait naître plutôt que le désœuvrement, et dans lesquelles les choses de la profession sont moins habituellement traitées que celles du pays, du cœur, ou de la famille; on ne cause pas ainsi indistinctement avec tout le monde, celui qu'on a choisi pour son matelot (mot qui résume toute la solidarité de l'amitié nautique) est aussi le seul avec lequel on aime à parler de ces intérêts si chers.
Les imaginations vives et impressionnables du gaillard d'avant aiment volontiers abandonner de temps en temps le domaine d'une réalité le plus habituellement triste et monotone, pour aborder celui de la fiction, et les contes de la mèche viennent presque tous les soirs fournir un élément de distraction à ces natures naïves sur lesquelles le merveilleux exerce un si grand empire. Heureux sont les bâtiments qui possèdent un conteur émérite, c'est-à-dire un improvisateur qui, à la fécondité des rapsodes antiques, joint l'ingéniosité d'une Scheerazade de profession, qui sait sauver la nudité du fond par le pittoresque ingénu des détails, ménage l'intérêt avec art et excelle dans la composition de ces poëmes naïfs, dont des navires impossibles, des princesses équivoques et des mariages fabuleux, font invariablement tous les frais. L'ennui peut chercher asile ailleurs que sur un bâtiment aussi bien partagé.
L'homme trompe le désœuvrement par d3ux sortes de conversations : l'une qu'il se fait à lui-môme ; l'autre par laquelle il établit ses relations avec ceux au milieu desquels il vit. Le matelot n'a guère que la seconde
de ces ressources ; l'officier dispose de l'un et de l'autre, privilège favorable ou fâcheux, suivant l'usage qu'il en fait et la direction qu'il donne à son activité d'esprit.
Chacun, dans un carré, vit à sa manière et suit la pente de ses goûls. Les uns recherchent l'isolement et comptent surtout sur les ressources de cette conversation intérieure dont nous venons de parler : ce sont les esprits méditatifs, occupés ou chagrins. Les autres sentent le besoin de se répandre au dehors : ce sont les esprits légers, oisifs et insouciants. Tenir un moyen terme entre ces deux excès, c'est à la fois rempUr les devoirs de sociabilité qu'impose la vie en commun et assurer son repos et son contentement moral.
L'isolement absolu est une mauvaise chose; l'esprit qui se concentre en lui-même y cause le trouble et le désordre qu'apporte dans la gestion du ménage l'homme qui y dépense anormalement son activité au lieu de l'employer au dehors. L'isolement à bord des navires n'étant autre chose que la rupture préméditée de toutes relations extérieures, avec la nécessité de vivre, les uns par rapport aux autres, dans un rapprochement forcé, a bien d'autres dangers encore que l'isolement qu'on se crée au milieu du monde; le mécontentement de soi, la tristesse et les irritations sourdes de l'hypochondrie en sont les conséquences inévitables. Un écueil opposé consiste à ne pouvoir se passer des autres, à méconnaître les ressources de la méditation et du travail, et à devenir ainsi également importun et à soi-même et aux autres. Nous avons vu souvent des ofûciers vivre toujours en dehors de leur chambre, faire peser sur chacun de leurs compagnons le fardeau de leur désœuvrement, aller de l'un à l'autre sans émousser les aiguillons de l'ennui. Si la vie en commun est le remède du premier excès, la séquestration volontaire est le remède du second, et le conseil que l'auteur inspiré de VInutation adresse aux religieux lui est particulièrement applicable : « In cella ùivenies quod foris sœpius amittes. Cella continuala didcescit et maie cmtodita tœdium générât (1). »
Le moment des repas, à bord d'un navire, appartient à la vie en commun ; les activités isolées doivent alors sortir du cercle de leurs préoccupations propres, entrer en conflit les unes avec les autres et se retremper dans cet échange d'idées, de sentiments, d'impressions oti la conversation s'alimente. « Les âmes, dit Young, ont besoin de converser ensemble pour méditer seules avec fruit ; si nous nous bornons à la méditation, nous restons dans une indigence superbe... (2). » La conversation du carré est en effet l'un des délassements les plus doux de la vie de bord ; on en attend le moment avec impatience, et quand, ainsi que cela arrive le plus souvent, l'instruction, le bon goût et les convenances y président,
(1) De Imil. Chrhli. Parisiis, 1774, liv. I, cliap. xx, p. 39.
(2) Youiig, les Nuits. Londres, 1787, t. I, 2' nuit, p. 85.
on y trouve un charme et un intérêt des plus vifs. Gomme il convient à des hommes intelligents et instruits, cette conversation, dédaignant la banalité des sujets que recherchent les cerveaux vides et oisifs, doit devenir pour tous un profit en môme temps qu'une distraction; comme il convient à des hommes bien élevés, elle doit se dépouiller de toute l'orme agressive, être à la fois vive et convenable, enjouée et sérieuse, éviter ces récriminations qui agitent inutilement l'esprit, ces banalités qui le gaspillent et ces obscénités voilées qui insultent à la morale et au bon goût. La parole est une prédication ; on ne saurait, sans prévariquer, en faire un instrument de scandale. La politesse de la conversation est aussi l'une des qualités qui lui sont indispensables pour qu'elle soit agréable et qu'elle trompe efficacement l'ennui. Trois choses la résument : 1° savoir écouter; 2° mettre de la sincérité dans la discussion; 3" avoir pour les opinions des autres les ménagements qu'on exige pour les siennes. Toute conversation oîi ces qualités ne dominent pas est un prétexte de querelles, de mauvaises passions, et par suite d'agitations d'esprit.
En dehors de ces heures de réunion, les officiers vivent d'une vie individuelle, et le travail peut seul rendre légères les heures qu'ils passent dans leurs chambres, et la méditation rendre douces celles qu'ils emploient à ces promenades du soir qui ont tant de charme lorsque le navire marche avec celte animation qui se communique à l'esprit, et que la lune éclaire de sa lumière placide les scènes animées du pont. Rien n'est rafraîchissant pour l'esprit comme cet isolement volontaire; la calme et mélancolique beauté de la mer incline alors à la rêverie les natures les plus positives elles-mêmes; chacun songe à sa manière et évoque tour à tour des regrets, des souvenirs et des espérances ; le repos de la nature se communique à l'âme, et ces moments sont de ceux que de bonnes pensées remplissent seules (I). Quel est l'officier qui, rendu aux joies de la vie domestique, ne se rappelle pas avec une douceur infinie ces splendeurs des nuits tropicales pendant lesquelles il se partageait entre les soins de son quart et la contemplation du magnifique spectacle qui se déroulait devant ses yeux? Quel est celui qui n'a pas senti alors germer en lui le sentiment religieux? « Dieu des chrétiens, s'écrie Chateaubriand, c'est surtout dans les eaux de l'abîme et dans la profondeur des cieux que lu as gravé bien fortement les traits de ta toute-puissance ! Des milliers d'étoiles rayonnant dans le sombre azur du dôme céleste, la lune au milieu du firmament, une mer sans rivages, l'infini dans le ciel et dans les flots ! Jamais tu ne m'as plus troublé de ta grandeur que dans ces nuits où, suspendu entre les astres et l'Océan, j'avais l'immensité sur ma tôle et l'immensité sous mes pieds! » Ces jouissances pures et contemplatives ne sauraient toutefois suffire môme aux organisations les
(I) It was a night onbj for good (Byron).
mieux faites pour les goûter, et les douceurs de l'isolement, comme celles de la conversation, ont besoin d'être diversifiées par des distractions d'un ordre moins métaphysique.
En 1856, invoquant l'exemple de l'amirauté anglaise qui, depuis 1838, avait créé des bibliothèques à bord des navires, j'insistais pour que notre marine entrât dans cette voie, et j'indiquais les catégories de livres qui me paraissaient susceptibles de composer ces bibliothèques nautiques (matelotage, instruction primaire, instruction religieuse, histoire de France, géographie et découvertes maritimes ; guerres maritimes, biographie de marins célèbres). Je demandais en même temps que sur les navires possédant un aumônier, cet ecclésiastique fût chargé de la direction de ce service (1). Le^décret du 2 avril 1867 a donné salisfaction à ce vœu en créant des bibliothèques pour tous les navires de guerre ayant plus de cinquante hommes d'équipage, divisant ces bibliothèques en trois classes : la première comprenant 120 volumes ; la seconde 85 volumes et la troisième 50 seulement, mettant ces bibliothèques publiques dans un endroit apparent et accessible, les plaçant sous la responsabilité matérielle du premier maître de timonerie et sous la haute direction de l'aumônier du navire. En 1868 cette excellente mesure a été étendue aux régiments d'infanterie de marine (2) ; enfin des circulaires ministérielles des 22 janvier, 13 avril et 28 août 1872, ont fondé des bibliothèques dans les divisions des équipages de la flotte (3). C'est avec un sentiment de joie véritable que je constate la réalisation de ce progrès que j'ai tant désiré.
Les jeux sont des distractions d'un ordre moins intellectuel, mais ils récréent utilement l'esprit d'une contention qui, prolongée, deviendrait une fatigue; ici encore la diversité des goûts et des aptitudes des différents habitants du navire amènent des différences dans les jeux auxquels ils demandent l'oubli des heures pesantes et des préoccupations pénibles. Tandis que le carré s'absorbe dans les savantes méditations du whist, dans les combinaisons aléatoires de l'écarté ou dans la lulte stratégique des échecs, demandant à ces jeux une distraction agréable et n'y cherchant jamais les immorales et hasardeuses spéculations du gam, le gaillard d'avant, s'élevant à peine à la hauteur du damier, ne dépasse même pas le paisible et innocent loto dont les appellations numériques
(1) Fonssagrives, Hygiène namlo, l" édition, p. 724.
(2) Bullet. offic. de In Marine, 18G8, p. 232.' ^^rinP nn très-
(le leui-s lecteurs s élever î. '^I.»-'^- simale en particulier comme
fréquentent le, l"' 'f '^J/^^^^^^^^^ de' lectures i. haute
;:ir:ut'7re::étr:èm:Ùr"réfuUat, . .> di,lsiou de Toulon „.arU. e< co/oniale, t. LU, 1877, p. 427).
;SOnl entremêlées invariablement de lazzis d'un atticisme équivoque, imais auxquels le succès du rire ne manque jamais. Au reste, le male- Uot, à ces jeux sédentaires, préfère ordinairement ceux oti la force mus- (culaire et l'adresse trouvent ci se développer, et ces exercices, joignant :au bénéfice de l'animation d'esprit celui d'une gymnastique efficace, ne : sauraient être trop favorisés. L'esav'me, sous ses formes les moins aristtocraliques, et ces luttes corporelles qui profitent, par l'exercice, à ceux (qui y prennent part, et, par la distraction, aux juges du camp trèsinorabreuxqui les entourent, sont une source de délassements, peu varriés, sans doute, mais auxquels le matelot voue une faveur durable. Ce «simulacre de combats a ses péripéties, ses émotions, son point d'honmeur; c'est de la chevalerie humble et déchue sans doute, mais qui consserve encore, pour l'observateur, quelques-unes des règles, des formallilés et des sentiments généreux des tournois antiques. Le théâtre est à lia vie réelle ce que sont ces combats simulés aux dangers de la guerre : Lune lutte fictive de passions, un conflit de personnalités, de sentiments £gais ou tristes qui captivent, bien qu'on en connaisse le mensonge; cc'est une sorte de leurre que l'esprit. se fait à lui-même, pour mettre lun instant la -fiction à la place de la réalité. Le goût du théâtre est pro- Ifondément populaire; les matelots et les soldats ne se donnent aucun Jdélassement qui les passionne au même point ; c'est là un ressort moral rque les capitaines doivent faire agir. Pendant son hivernage au milieu ddes glaces, le capitaine Parry recourut à ce moyen puissant de diverssion. Une troupe s'organisa ; sa composition et la distribution des rôles ffurent publiquement annoncées ; des affiches emphatiques couvrirent ttons les jours le pied du grand mât, et cet équipage héroïque, après aavoir porté à ces régions ingi ates et désolées le défi de l'audace, lui [porta celui plus difficile de la gaieté ^1). Et, pour prendre un exem[ile esntre mille, qui ne sait quel parti notre armée de Sébastopol a tiré de P2e théâtre que le stoïcisme héroïque de nos zouaves avait organisé, où la rritournelle du vaudeville avait pour accompagnement le canon des Mlusses, et dont la troupe, amoindrie tous les jours par le feu, ne suspendrait ses représentations que le temps de remplir ses vides 1 Dans des fîirconstances ordinairement moins périlleuses, mais oti le danger est I presque compensé par l'ennui, les équipages peuvent retirer de cette (liistraclion le bénéfice hygiénique le plus heureux. Seulement, il faut qjue le capitaine donne l'élan, et que les officiers, s'associant à l'œuvre, liui prêtent le concours de leur savoir, de leur direction et de leurs res- ?(>ources. Celles que l'équipage tire de son ingéniosité propre sontpres-
(1) Le capitaine Weisprocht, dans l'expédition Austro-Hongpoise de 1872-74 sur le ^Fegheloff, put constater lui-môme l'influence des distractions et des lectures sur un ■îquipage soumis h une température de — ■^G"^ L'expédition récente du capitaine Vares Il aussi tiré profit de ce ressort, et le mannequin traditionnel de Guy-Fawkes a fait, à loon heure, son apparition dans ces régions désolées.
FoNSSAGRivES, Hyg- nav, 54
que infinies; un régisseur se trouve vile, des coslumes incroyablement variés s'improvisent comme par enchantement, et la gaieté fait naître des aptitudes scéniques remarquables, chez les matelots surtout que nulle aptitude professionnelle n'avait distingués jusque-là. Nous nous rappelons avoir dirigé une entreprise théâtrale de ce genre, et, a 1 animation que les préparatifs firent courir dans l'équipage, à l'ardeur avec laquelle chaque représentation fut désirée, à la gaieté bruyante et expansive qu'elle provoqua, nous comprîmes que nous n étions pas sorti de nos attributions de médecin, et que nous avions fait là de
l'hygiène efficace.
Il faut rapprocher de ces délassements scéniques les saturnales qui, de temps immémorial, consacrent le passage du tropique, de la Ligne, ou du cercle polaire arctique, cérémonies burlesques dans lesquelles 1 autorité se déplace, où se donnent rendez-vous le monde ancien et le monde moderne, où, comme dans le Faust de Goethe, le paganisme mythologique et l'orthodoxie catholique se heurtent à chaque instant, et dont le but intéressé est l'exploitation du marin néophyte ou du passager par les matelots aguerris. Ces saturnales tombent d ailleurs en désuétude; le tropique a déjà abdiqué, les baleiniers ont oubl.e la fêle du cercle polaire arctique, et le Bonhomme la Ligne semble menace, lui aussi, d'une déchéance prochaine. Nous ne donnerons que peu de rec^retsà la chute de ces divinités océaniques; leur culte est une occasion de licence bien plus que de gaieté, et l'autorité perd son prestige à abdiquer volontairement, ne fùl-ce que pour quelques heures.
La musique et la danse sont surtout les deux distractions dont on p u tirer le meilleur parti pour entretenir la gaieté dans un ^^^^^^J^l sont d'ailleurs de celles qui s'usent le moins vite et dont l influence s é tend en même temps au navire tout entier.
l^^musigue agit de plusieurs manières diverses ^ ^.^^^^^Jf^P^; ^^^^^ sentiments qu elle peint et dont l'impression se communique à 1 âme des rditeurs, chez lesquels elle peut tour à tour faire ^^^^ l'enthousiasme, la mélancolie, la gaieté, la douleur, et tantôt par une sorte de modification physique qui fait entrer nos tissus - nos ne . en covibration; tantôt, enfin, par une influence .^.^^^^°^'^^^^'^^X3les ou che à tel où tel air tel ou tel motif des ^^—^^Z trisle»^ C'est par celte impression toute morale qu il faut expUquei la uù nce le certains chants nationaux, qui transportent mag.quemen fCd dans le monde des choses absentes et les lui -t^-^-;;;'" :rlite fidélité, depuis ^Ananigou. du n^atelot ^^^1^^^^ des voches des Suisses dont Rousseau a décrit en si beau langage es effets pa'ionnels (1). Nos matelots n'ont pas, il est vrai, une sensibilité
ri.c Dari<5 is-io t VI. DiclioJinaire de Musique^ (1) J.-J. Rousseau, Œuvres complètes. Pans, 18.JJ, t. >i,
de réminiscence aussi exquise, mais la musique n'en exerce pas moins sur leur imagination et leur gaieté une influence dont l'hygiéniste doit tenir compte. Si l'excitation du fifre ou du clairon est un auxiliaire utile de certains exercices rhythmiques, la musique passionnelle fournit aussi au gaillard d'avant un élément de distractions qu'il recherche avec ardeur. Les grands bâtiments montés par un officier général sont réglementairement munis d'une musique militaire, et, sous ce rapport, £omme sous tant d'autres, se trouvent les mieux partagés ; toutefois cet intérêt d'hygiène morale est tous les jours mieux apprécié, et beaucoup d'équipages de vaisseaux doivent à la prévoyance de leurs seconds de pouvoir danser aux airs peu variés, mais toujours bien accueillis, d'un orgue portatif embarqué à cet effet; les boîtes à musique et les accordéons des Américains et des Anglais remplissent également ce but. D'ailleurs un équipage recèle des ressources infinies, et il n'est pas rare, quelques jours après le départ de France, d'entendre sortir du gaillard d'avant les sons d'un instrument dont l'existence était jusque-là restée ignorée. Nous nous rappellerons toujours quelle surprise agréable nous causa la subite apparition de deux fifres qui, engourdis par les ennuis d'une pénible campagne de dix-huit mois, entonnèrent inopinément leur thème le plus allègre, au moment oh l'équipage, courbé joyeusement sur les barres du cabestan, levait l'ancre que nous ne devions plus laisser retomber que dans une rade française. Beaucoup de capitaines, surtout quand il s'agit de ces campagnes lointaines où. les regrets du pays doivent s'accroître des fatigues et de la monotonie d'une navigation pénible, s'arrangent, au départ, de manière à avoir dans leur équipage un ou deux joueurs d'instruments (c'est la population musicale de notre malheureuse et encore plus chère Alsace qui les fournissait d'ordinaire), et la flûte, cetauxiliaire de la cupide mais intelligente hygiène des négriers, le galoubet provençal et le bimouhas breton, détournent le matelot de la pensée des privations qu'il endure et lui inspirent cette gaieté insoucieuse qui est le nerf de l'hygiène des longues campagnes.
Les instruments de musique, à bord, donnent le rhythme aux exercices d'ensemble et la gaieté aux heures de repos. Avertissement du devoir, le tambour aux roulements militaires, le fifre aigu, le sifflet strident et le clairon de la diane ou du branle-bas, sont les chants d'horloge qui partagent les heures laborieuses de l'existence d'un navire. Le sifflet des maîtres est le plus technique de ces instruments; c'est la téléphonie du navire avec ses ritournelles et ses fioritures de convention, auxquelles l'habitude prête un sens précis ; sa voix perçante domine le bruit du navire et celui du mauvais temps; il donne aux mouvements' un ensemble qu'ils n'auraient pas sans lui, et prête à la force musculaire le stimulant du rhythme. Ses avantages pour la manœuvre sont bien, il est vrai, compensés par la fatigue qu'il impose aux organes de celui qui en joue, mais c'est là un inconvénient qui tient à des défauts de cons-
Iruction et qu'il serait aisé de faire disparaître (1). Si ces instruments sont le signal du devoir, les autres sont celui du plaisir, et la danse, cette gymnastique cadencée par l'harmonie, y trouve un stimulant et une mesure. Comme la musique, cet exercice salutaire a aussi son charme mémoralif, et les rondes naïves, les gigues, les scotch-rills ou les contredanses font monter des jambes jusqu'au cœur ces réminiscences du pays, qui onttant de puissance sur les dispositions du moral. La danse doit donc être favorisée comme une des sources des plus fécondes de l'entrain et de la gaieté qui sont si indispensables aux équipages.
La danse est aussi l'une des distractions du gaillard d'arrière, mais elle y est tout accidentelle, limitée à ces rencontres fortuites qui permettent aux officiers les plaisirs élégants du bal : c'est un incident de leur vie qui y jette un instant de diversion, mais leurs goûts ne sauraient y trouver une récréation usuelle. 11 en est autrement de la musique et du chant, qui remplissent agréablement les heures et profitent à l'animation générale. 11 n'est guère de bâtiments qui ne soient munis d'un ou de plusieurs pianos, et qui ne comptent au moins un virtuose. Par malheur, l'étroilesse de l'espace, le rapprochement forcé des chambres et le respect inaliénable dû au repos de l'équipage imposent, dans le jeu des instruments ou de la voix, une réserve de bon goût et d'humanité dont la convenance est, au reste, très-habituellement sentie.
Toutes les distractions que nous avons étudiées jusqu'ici sont de nature sociale, c'est-à-dire qu'elles ne peuvent être goûtées qu'en commun et qu'elles tendent à rapprocher les divers habitants du navire ; il en est d'une autre sorte, qui sont éminemment individuelles, que l'on recherche et que l'on goûte isolément. Le travail et l'étude pour les officiers, la réparation hebdomadaire du sac pour les matelots, pour les uns et. pour les autres l'ivresse si incriminée et si douce du tabac, appartiennent à cette catégorie.
Nous ne dirons rien de la nécessité de Vétude et du travail pour remplir les longues heures des journées passées à la mer : c est la source la plus réelle et la plus inépuisable des distractions, celle qui fait le moins défaut ; on en porte les éléments avec soi, et, sans elle, il n y a 'ni satisfaction d'esprit ni contentement. Une intelligence qm croup.t volontairement dans l'oisiveté est comme une arme de F- ^1 auel ron^^er par la rouille ; bien employer son temps, c'est doubler en quelque soiHe sa vie; le consumer dans le désœuvrement, c'est manquer a
(0 M. GcsUn nous a dit avoir vu, .
pendant un exercice çlc ^ de suites fâcheuses. Il suffit d'avoir
l'influence de deux sa.gnees ; 1 acciden n e u gonflement énorme des
observé la turgescence pléthoriMue P'^»^^ ^^^^^^^^^^^^ sifflet, pour
iuguhùres, la rougeur Yç- P-^^^ -^^^^^^^^^^^
I p;:^:;::;;:";ri;l^— -rcice aussi laborieux.
«elle obligation du travail en dehors de laquelle il n'y a que désordre et tristesse. Si les obligations que sa profession impose à chaque homme ne suffisent pas à remplir ses heures, il se doit de combler sa mesure par un travail volontaire qui, fùt-il manuel, n'en est pas moins pour cela salutaire et moral en même temps. A côté de cette diversion purement intellectuelle, il en" est une toute du ressort des sentiments affectifs, que les différentes campagnes permettent plus ou moins souvent, selon leur nature : c'est cet échange réciproque de lettres qui trompent l'absence, lui font goûter fictivement les douceurs ou les tristesses de la famille, et font vivre la pensée en dehors du bâtiment. Qui ne sait avec quelle avidité, quels tressaillements de cœur,' on attend, lorsqu'un navire arrive d'Europe, ce vaguemestre, impassible messager de nouvelles joyeuses ou affligeantes? quel heaume jette une lettre sur les inquiétudes anxieuses de la séparation, et dans quel découragement on tombe lorsqu'on se voit seul, au milieu des autres, déshérité de cette douceur?
Le matelot n'a pas les consolations de l'étude, mais il a celles du sac. L'autorisation à-'aller au sac est pour lui le signal d'une récréation qui ne s'affaiblit pas pour se répéter. Étaler sur le pont le contenu de ce sac, auquel il ne peut toucher sans une permission spéciale ; visiter, brosser, nettoyer ses vêtements; se mirer dans une glace ronde, qui manque à sa toilette quotidienne ; soigner avec une fatuité complaisante sa barbe et ses cheveux ; passer brusquement de travaux virils et guerriersiiux soins féminins du ravaudage ; exhumer à la fin quelque lettre de famille qu'on a lue cent fois et qu'on relit encore avec attendrissement, faute de nouvelles plus récentes, ou certains souvenirs matériels du pays, simulacres touchants de quelque Jlion provençale ou de quelque Xanlhe bas breton : telle est cette distraction du sac, que le matelot aime par-dessus tout, qu'il savoure avec un contentement qui fait plaisir à voir, dans laquelle il trouve à satisfaire, sous des proportions restreintes, le besoin si naturel de la propriété, et qu'il faut lui procurer aussi souvent que les exigences du service le permettront.
L'usage du tabac complète la série des distractions par lesquelles le marin trompe l'ennui des longues traversées. Jamais habitude ne fut plus inexplicable que celle-ci, et ne se créa cependant autant d'adeptes passionnés. Les hommes qui ne l'ont pas contractée sont les seuls qui s'obstinent à s'en rendre compte; les fumeurs de profession se préoccupent médiocrement de savoir quel rapport il peut y avoir entre les spirales bleuâtres qu'ils chassent par boutfées et l'éloignement des soucis et de l'ennui ; ils se contentent de savourer cette habitude mi-partie physique, mi-partie intellectuelle, et dédaignent ses détracteurs. Il est certain que si elle pouvait être justement incriminée aux autres professions, celle de marin devrait trouver grâce devant une pareille rigueur. Elle s'est, en efl'et, intronisée dans les mœurs nautiques, et quoique le
roman maritime et l'Opéra-Comique aient gratuitement exagéré la faveur dont jouit le tabac à bord des navires, il n'en est pas moins vrai que c'est là l'une des distractions auxquelles le matelot lient le plus. Que de privations le tabac ne fait-il pas supporter! Combien n'allége-t-il pas les rigueurs des quarts pluvieux! Combien de soucis, de froissements, d'inquiétudes, ne s'envolent-ils pas sur les ailes de cette fumée enivrante! L'Europe dut le tabac à des navires; son usage s'est solidement établi sur le sol où il a jeté sa première racine.
Il n'est pas rare que, dans les conversations du carré, le médecin du navire soit appelé, à raison de ses connaissances spéciales, à émettre son avis sur le degré de nocuité du tabac (1). Certainement l'influence fâcheuse de cette plante, qu'un roi d'Ëcosse a traitée peu révérencieusement A' herbe sale et puante, a été systématiquement exagérée par ses détracteurs, elle est singulièrement atténuée par l'habitude; mais, d'un autre côté, il répugne au bon sens médical de croire qu'une substance qui a sur l'économie vivante une action si accusée, si énergique, ne puisse, quand on en abuse^, la modifier profondément. Au reste, la question a plusieurs faces.
Au point de vue de la santé, on doit reconnaître que la fumée du tabac ne saurait, à moins d'abus excessif, avoir une influence bien fâcheuse sur la constitution, et que cette h;ibitude, renfermée dans les limites d'une sage modération, peut bien n'avoir aucun avantage hygiénique, mais ne présente pas non plus d'inconvénient assez réel pour qu'il soit permis de la frapper d'une proscription absolue (2).
Sous le rapport de l'influence morale exercée par le tabac sur les populations, la question change d'aspect. Comme il est dans la nature humaine de toujours franchir la ligne étroite qui sépare l'usage de l'abus,
(1) Consultez, sur Tiiifluence du tabac sur la santé, les Mémoires de Parent- Ducliâtelet, Mêlier, Chevallier, Laycock, Guérard {Annales d'hygiène, t. l, p. 1G9; t. XXXIV, p. -Ml, 300; t. XXXVIII, p. 337 ; t. XLVIII, p. 321).
(2) Le D"" Richardson a instruit, en 18G7, devant V Association briiannique pour l'avancement des sciences, le procès du tabac et il a ramené les chefs d'accusation aux termes suivants : « La fumée de tabac produit divers désordres : 1° sur le nmg, qu'il rend d'une fluidité anormale et dont il modifie les globules rouges ; 2° sur Vestomuc où il cause du délabrement, des nausées et, dans des cas exceptionnels, des maladies véritables r 3° sur le cœur dont il affaiblit l'action en même temps qu'il la rend irrégiilière ; 4" sur les orgtmes des sens : à un degré très-élevé on observe la dilatation des pupilles, des troubles de la vision, tels que lignes de feu, mouches volantes, persistance de l'image sur la réline ; sensations analogues du côté de l'organe auditif, difficulté d'apprécier exactement les sons ou perception fatigante de bruits divers, sifflements, tintement de cloches, etc. ; 5° sur le cervcan dont il trouble les fonctions; 6" sur les filets nerveux, sur les nerfs sympathiques ou organiques, en affaiblissant leur action et en produisant une hypersécrétion dans les glandes régies par ces nerfs ; 7° sur la muqueuse bnccale en déterminant l'Iiypcrtrophie et l'état maladif des amygdales (angine des fumeurs, rougeur, sécheresse et exfoliation de la muqueuse, état fongueux des gencives, etc. ; 8" sur la surface des bronches pulmonaires que la fumée de tabac rend irritables et chroniquemcnt enflammées (Analysé par Beaugrand, in Ann. d'Injg. publ., 18'i7,t. XXVJII, p. 218). Les fumeurs de profession feront bien de méditer ce tableau; ceux qui fument modérément n'ont rien de mieux à faire que de n'y pas songer.
DISTRACTIONS. 835 ce n'est pas sans quelque inquiétude que le moraliste doit envisager les progrès sans cesse croissants de celte habitude. L'enivrement que procure le labac chez les gens qui en abusent ne s'obtient qu'au détriment de l'inlelli-ence, et les initiés savourent d'autant mieux la fumée du tabac qu'elle leur enlève davantage la faculté de penser. Ce suicide de l'intelli-ence et de la mémoire, auquel conduit sûrement l'usage immodéré du tabac, est un fait d'observation journalière. Si une faible dose de vin donne plus d'acuité à l'esprit, une dose considérable l'engourdit. Ainsi du tabac, auquel s'applique, comme à tant d'autres choses ce précepte antique de modération et de sagesse : Utere, non abutere (1).
L'abus du tabac, quand on y a recours trop souvent, soustrayant pendant plusieurs heures de la journée le centre cérébral à l'activité, qui est son attribut, porte à la longue une atteinte grave à l'intelligence, et par la sorte de vague et de demi-jour dans lequel il laisse flotter 1 esprit, lui enlève l'habitude d'exercer une des facultés cardinales de l'intellect, Yattention.
Pour ceux qui considèrent comme illégitime un plaisir qui ne se prend qu'au détriment de l'intelligence, l'abus du tabac doit donc être formellement interdit ; mais nous tenons trop aux ressources que cette fumée vireuse fournit contre l'ennui à bord des navires, pour ne pas exiger des moralistes une tolérance spéciale en faveur de ceux-ci .
Le tabac, dont l'habitude ne s'acquiert qu'au prix de ce noviciat pénible que tous les adolescents connaissent, s'emploie sous des formes que les. âges, les goûts, l'éducation, la mode, choisissent à leur gré. Tel débute par la timide et fashionnable cigarette, pour passer ensuite, par la transition ménagée du cigare, à cette pipe que le bon goût incrimine, mais que la sensualité protège ; tel autre descend en sens inverse l'échelle de l'initiation; celui-ci voue à la prise grave et méditative un culte que les années ne font que rendre plus fervent; celui-là, se mettant au ban du bon goût et de la mode, trouve dans la mastication de la feuille vireuse des jouissances que les autres formes seraient inhabiles à lui procurer. Chacun est, bien entendu, enthousiaste de son ■ goût et intolérant pour celui des autres. « Trahit sua quernque vo-
luptas. » . • /c^\ » f
L'usage de fumer, d'abord basé sur des vertus imaginaires (2), s est étendu depuis à la faveur de l'influence despotique delà mode, et s'entretient par l'habitude. C'est là Fun des besoins les plus impérieux de la vie nautique, et l'on compte à bord des navires ceux qui y résistent. Il est entré surtout bien avant dans les mœurs des Bretons, qui se sont
(1) Fonssagrives, Entret. fam. sur l'Ilyrjiène. Paris, 1870, 5= édition. UidUème entretien: Les lurofjneries, p. 240. ,.
(2) Les matelots considèrent encore le tabac comme un préservatif de maladies ou d'influences diverses : il chasse le mauvais air, préserve du scorbut, etc. Rouppe a signalé ce dernier préjugé et a pris le peine de le combattre.
convertis les premiers au tabac, comme l'indique l'étymologie du nom qu'ils lui ont donné(l).
La cigarette serait le mode de fumer le plus hygiénique, parce qu'il est difficile d'en abuser beaucoup, si les produits âcreset empyreumatiques que dégage la combustion de leur enveloppe n'avaient sur les lèvres, la bouche et la gorge une action des plus irritantes. M. Celle en blâme formellement l'usage dans les pays chauds; nous croyons, du moins, qu'il importe de remplacer, pour leur confection, le papier par des feuilles sèches de bananier ou de maïs, ou par ces tuyaux de paille que certains colons espagnols préfèrent à toute autre substance. La cigarette et le cigare ne sont guère recherchés que par les officiers ; les matelots dédaignent ce moyen term.e entre l'abstention du tabac et son usage, et la pipe de terre, à tuyau incroyablement raccourci, est la cassolette dans laquelle ils brûlent l'encens nicotique. Que n'a-t-on pas dit aussi contre cette manière d'utiUser le tabac? Le bon goût, protestant inutilement contre la sordidité de cette habitude, a appelé l'hygiène à son secours, et la crainte de la destruction des dents, du cancer de la lèvre inférieure, de l'altération des fonctions digestiv^s, etc., a été opposée comme une digue impuissante à l'envahissement toujours croissant de la passion de fumer. Le matelot sourit à ces anathèmes et leur lance dédaigneusement ses bouffées.
Pendant longtemps des craintes très-fondées d'incendie ont restreint à bord la liberté de la pipe. En 1634, les ordres et règlements du commandeur de Laporte, grand prieur de Champagne, déterminaient les heures et le lieu où l'usage de fumer était limité à bord. « Nul, disait (( l'un de ces articles prohibitifs, ne pourra pétuner après le soleil couché, « sous peine d'être calé trois fois et battu de tout l'équipage (2). n L'ordonnance du 23 mars 1763 maintenait la môme interdiction, quoique avec une sévérité moins rigoureuse. « Défend, Sa Majesté, à toute per- « sonne de fumer avant le lever ou après le coucher du soleil, et pen- « dant la sainte messe et les prières, et il est ordonné à ceux qui vou- « dront fumer pendant le temps permis, de se retirer vers le mât de mice saine, sur le gaillard d'avant, et de se placer sous le vent, ayant devant « eux une baille remplie d'eau pour éviter plus sûrement les accidents « du feu (3). » L'article 57 du décret du 13 août 1831, en déterminant les lieux du navire où l'usage de la pipe est permis, respire, par sa mansuétude, les progrès immenses que cette habitude a faits dans les mœurs, et lui donne les proportions d'un besoin de première nécessité. Il y a
(1) M. Tourot, se guidant sur l'analogie nianifcslc du mot breton buiun, et du nom primitif du tabac, pcliui, en conclut que l'usage de cette plandc vircuse s'est introduit dans le Finistère dès son importation en Bretagne {Hygiène des côtes du Fininlère, thèse de Montpellier, n" 85, 183V).
(2) Eugène Maissin, Éludes historiques sur la marine militaire. Toulon, 1843, p. H 4.
(3) Art. 1U48.
plus, du tabac est embarqué en approvisionnement par les soins de l'État, et la libéralité du gouvernement, qui a attribué au soldat le bénéfice économiquedu tabac de cantine, l'étend également à nos navires. Nous aurions certainement une foule de conseils hygiéniques à adresser aux matelots et aux officiers, relativement à l'usage de la pipe : la longueur du tuyau, la présence sur son trajet d'un réservoir destiné à recueillir l'huile âcre et caustique que distille la fumée, la garniture du bout par un manchon de plume, d'ambre ou de caoutchouc, afin de prévenir Tusure mécanique des dents, sont sans doute des innovations avantageuses, mais dont le matelot ne sentira jamais assez le prix pour qu'il leur fasse le sacrifice de sa routine et de ses goûts.
Nous n'avons rien à dire de la prise qui ne se fait guère d'adeptes à bord des navires: un matelot priseur est une étrangeté qui ne résisterait pas au sarcasme; c'est tout au plus si l'innovation de Catherine de Médicis jette quelques racines sur le gaillard d'arrière et donne à l'autorité et à l'âge une gravité de convention. Il n'en est pas de même de la chique. La mastication du tabac a. dû naître à bord sous l'influence des interdictions disciplinaires qui limitaient l'usage de la pipe. Le bon ton réprouve cette habitude, mais le matelot y tient et la conservera. L'auteur anonyme d'un poëme sur le tabac a pris en main sa défense avec une verve toute maritime (1).
Par le fait, la mastication du tabac n'a aucun inconvénient fâcheux sur la santé, tant que la salive imprégnée du suc vireux n'est pas déglutie; c'est simplement une action excitatrice sur la muqueuse buccale et à laquelle se joint l'attrait d'un mouvement machinal. Si la salive était avalée, ce serait, de toutes les manières de se servir du tabac, la plus pernicieuse. Les accidents toxiques, quelquefois fort graves, qui ont suivi la déglutition involontaire de la pelote de tabac qui sert à la mastication, donnent une idée de ce que serait cette dernière habitude sans le rejet de lasahve (2). Il est bon de dire, toutefois, que, indépendamment de la réprobation et du dégoût dont on frappejustement cet usage, l'action topique du tabac sur les dents et le pytalisme qu'il détermine ne sont pas sans influence fâcheuse sur ces osléides et sur les fonctions de l'estomac.
(1) Forget, Le Tabac, poëme. Rocliefort, 1824.
(2) Le 7 janvier 1842, Daoufal, matelot nègre, avale, en dormant, une cliique énorme et se réveille avec des vomissements, des nausées accompagnées d'agitations, de cris' de mouvements convulsifs de la face et des membres. Une saignée et des potions éthérées dissipèrent ces accidents (Foll, Rapport sur la campngiie de la Malouine 1842. Collection de Brest). - Voyez Orfila, Mémoire sur la nicotim et sur la conicinè [Annales cV lingiène. Paris, 1851, t. XLVI, p. 147). - Fonssagrives et Besnou Un cas de suicide pur la mcotmc. Recherche du poison [Ann. d'hyg. publ.,2'> série, I8G1, t. XV
§ II. — Distractions extérieures au navire.
Quelles que soient les ressources spéciales de distraction qu'offre un navire, le séjour en^st triste et monotone à la longue, et la seule diversion efficace à ce genre de vie se trouve dans ces excursions à terre qui offrent en môme temps à l'hygiène et des ressources et des dangers.
La natation, la pêche, les luttes de canots, les promenades, le lavage du linqe aux aiguades, sont les seules distractions de celte catégorie qui soient permises au matelot. L'officier, pouvant aller tous les jours à terre s'y crée des relations et des habitudes, et trouve dans des excursions'qui alimentent son esprit, ou dans des chasses qui exercent son activité physique, un délassement et une diversion utiles.
Lana/a^fon est l'exercice nautique par excellence ; il prémunit l'homme de mer contre un danger sans cesse menaçant, retrempe sa vigueur, et lui fournit une occasion de gaieté, l.?. pêche, cette chasse du matelot, a, comme elle, ses émotions, ses péripéties; elle lui rappelle sa vie ordinaire dans les intervalles de liberté que lui laisse le service de 1 Etat et, dans certaines mers poissonneuses, elle lui fournit une alimentation fraîche et restauratrice qui diversifie utilement son régime ordinaire. On ne saurait donc trop louer la sollicitude des règlements qui nrescrivent l'embarquement de filets et autres engins de pèche. ^ Z joutes ci'embarcatwns offrent au matelot, sous l'attrait d'un plaisir et la stimulation d'un espoir de récompense, le bénéfice hygiénique et ;.ofessionnel d'un exercice utile; le tir à la cible et 1- --/-^^^ barnuement fournissent aux marins, à défaut des combats réel qui manquent à leur courage, ces semblants hasardeux qui satisfont leur ardeur lue rière. Que dirons-nous éespromenades à terre et de ces lavage aux aiguades, qui sont une fête pour l'équipage, m.sdo^^^^^ noutra.ise si souvent les avantages hygiéniques par le^û^,caslons d xcè "u" y recherche? La prudence des capitaines doit tenir l^eu de ce le qm manque complètement aux matelots et la rigueur d'une séquestration "gée leur est habituellement moins pernicieuse que les excursions
''lL'o"pI^ soucieux de leur santé que les matelots, trouvent, au": daL la fréquentation cfuotid.nne de la ten. pemla^^^^^^^^^^ relâches une condition de délassement moral et de bien-être pn^s
attachés d'ordinaire.à lasatisfacUon de leurs goûts. Ilnestpas, en euei, d ns les pays chaud , d'e.ercice plus pe^ieieux que la chasse. Lmd T "év uo ce, e, etc. ont eité, à ce sujet, des exemples nomhreu qu l ent la p udenee. Il faut que l'Européen n'onhUe pas qu ,1 ne
peut vivre SOUS la zone torride que par une sorte de tolérance bénévole du climat, et que c'est le tenter que de négliger ces précautions dont les indigènes eux-mêmes lui donnent très-habituellement l'exemple.
Telle est la vie de Thorame de mer avec sa grandeur, ses misères, ses privations, ses ressources; pour incomplète que soit cette esquisse, elle donne du moins une idée des influences dépressives nombreuses auxquelles la navigation le soumet et du soin persévérant avec lequel le capitaine d'un navire doit leur opposer toute l'activité de son esprit et l'ingéniosité de son cœur.
Toutes les fois que des hommes sont réunis pour un but commun, que cette agglomération soit un régiment, un équipage, une communauté, il faut qu'elle ait une organisation hiérarchique et une règle disciplinaire, sous peine de tendre à se dissoudre, de n'avoir ni cohésion, ni ensemble, et de manquer à sa destination militaire, maritime ou religieuse. Ces rassemblements d'hommes représentent la phase patriarcale de la vie des sociétés, et ne fonctionnent régulièrement que sous deux conditions : 1° concentration de l'autorité en un seul, qui la délègue en partie à d'autres placés au-dessous de lui ; 2° grande étendue des pouvoirs dont il est temporairement armé. Telle est aussi l'organisation de l'équipage d'un navire, de cette tribu commerciale ou guerrière qui, sous l'autorité d'un chef, a maître, après Dieu, de son navire, !) promène son pavillon nomade à travers les deux océans. Cette société exceptionnelle devait être soumise à une règle exceptionnelle, et pourceux qui ne méconnaissent pas l'influence puissante que les passions et les sentiments exercent sur la santé physique de l'homme, il y a là un sujet d'étude que l'hygiène navale n'a pas le droit de récuser. Deux devoirs : autorité et obéissance ; deux leviers : punitions et récompenses, constituent toute l'économie du régime disciplinaire nautique. Nous nous sentons assez fortement pénétré des limites étroites dans lesquelles l'hygiène navale doit limiter ses prétentions, en un pareil sujet, pour pouvoir l'aborder franchement et avec toute liberté d'esprit. L'hygiène navale, à laquelle aucun des intérêts matériels ou moraux de l'homme de mer ne doit rester indifférent, a le droit ou plutôt le devoir d'étudier les ressorts du régime disciplinaire sous le rapport de la santé; mais elle méconnaîtrait son rôle, nous ne l'oublierons pas dans cette étude, du moment où elle se laisserait aller à l'entraînement d'un sentimentalisme stérile.