RÉCOMPENSES
De l'encouragement au bien à la répression du mal, il y a la différence de l'hygiène à la médecine; l'une doit précéder l'autre et s'attacher même à rendre son intervention inutile. Pour un capitaine médiocre, toute la discipline de son navire se borne à mettre un châtiment sur un délit. Un capitaine d'intelligence et de cœur à la fois s'attache surtout à prévenir les fautes, soit en rendant plus rares les occasions de les commettre, soit en stimulant ses hommes à se bien conduire par l'appât de récompenses auxquelles il sait donner du prix; le premier n'a. sur son équipage qu'une autorité de fait, qu'une domination apparente; le second le possède tout entier, et cette différence se sent dans ces moments critiques où l'initiative et l'élan doivent venir en aide à ûne discipline inerte. Nous ne craignons pas d'affirmer que la bonne tenue d'un navire est en raison inverse de la rigueur du système disciplinaire auquel il est soumis, et que les équipages les moins faciles à mener peuvent être domptés, dès les premiers mois d'une campagne, en leur faisant faire successivement la comparaison d'un régime rigoureux et d'un joug doux et paternel entre, lesquels ils ont le choix libre. Élargir la série des récompenses, c'est restreindre du même coup celle des punitions nécessaires; les unes et les autres contiennent, il est vrai, les hommes dans le devoir, mais les premières sont des moyens de longue portée qui élèvent, qui ennoblissent, au lieu d'avilir ; les seconds sont des palliatifs du moment qui peuvent inspirer la peur, mais jamais le désir de bien faire. Nous croyons que le rétablissement de l'équilibre entre les récompenses et les punitions est le principe qui doit servir de base à toute réforme disciplinaire.
A chaque délit correspond une répression ; chaque observance méritoire d'un devoir ou d'une règle, doit avoir une récompense corrélative. Faire le bien pour le bien lui-môme est un effort de désintéressement dont l'âme est capable quand de grandes résolutions l'élèvent au-dessus d'elle-même; mais dansjes devoirs monotones et quotidiens de sa profession, on a besoin d'un autre stimulant, et l'approbation et l'encouragement sont recherchés par tous et dans toutes les positions. Qui de nous ne l'a pas senti? Un mot élogicux donne des ailes à l'empressement, un blâme injuste ou aigre paralyse le bon vouloir ; grands ou pe-
tits, hommes instruits ou ignorants, nous sommes tous construits sur le même moule moral, et les mêmes ressorts nous meuvent. Il faut que ceux qui sont dépositaires de l'autorité les étudient sur eux-mêmes pour savoir, à l'occasion, les faire jouer chez les autres.
Le blâme ou l'éloge ont d'autant plus d'efficacité qu'une publicité plus grande les accompagne, d'où déjà une graduation qui doit être mise à profit. Les ordres du jour, les témoignages ministériels insérés au Bulletin officiel de la Marine, les rapports honorables^ les demandes de récompenses honorifiques, sont certainement des mobiles qui attachent plus d'officiers à leurs devoirs que la crainte des arrêts ou d'un retrait d'emploi, qui augmentent leur confiance en eux-mêmes et les rendent capables de nouveaux efforts. Pour les matelots, en dehors de ces actions d'éclat qui appellent sur leur poitrine une distinction méritée, il n'y a d'autre publicité que celle du navire, mais elle suffit à la sobriété de leur ambition, et celte récompense doit être donnée à ceux qui font bien. Il existe un cahier de punitions dont la lecture se fait publiquement devant l'équipage assemblé pour le branle-bas du soir, cela est d'un bon exemple; pourquoi n'y aurait-il pas aussi un cahier de récompenses qui serait lu immédiatement après, et sur lequel seraient consignés nominativement les actes quotidiens de zèle, de dévouement, de subordination, de bonne conduite, d'habileté professionnelle? Le matelot qui ne voit jamais que la face sévère et menaçante du Janus disciplinaire, verrait ainsi sa face bénigne et paternelle, et la justice des peines qui frappent les délinquants, lui deviendrait de la sorte plus évidente et plus palpable. On lit de temps en temps à l'équipage, et avec une pompe grave que nous ne désapprouvons pas, le Code pénal maritime; pourquoi, comme contraste à ces rigueurs nécessaires, mais cruelles, ne lui lirait-on pas en même temps les récompenses de grade, d'avancement, d'honneurs militaires qui attendent l'intelligence^ la subordination et la bonne conduite?
Un relevé mensuel des récompenses et des punitions serait dressé pour chaque homme et les conseils d'avancement trouveraient dans ce document des indices certains pour la distribution équitable des avantages et des emplois. Le matelot qui, pendant le cours d'une campagne, aurait encouru le minimum des punitions serait, par ce seul fait, et de droit, avancé d'un grade; la même mesure pourrait être appliquée aux quartiers-maîtres. Quant aux sous-officiers, dont les services seraient plus facilement appréciés dans leur ensemble, nous ne voyons guère que les propositions d'avancement ou de distinctions honorifiques qui puissent convenablement récompenser leur zèle. Il-est,à bord, certams défauts dont nous avons signalé les dangers hygiéniques, auxquels on n'oppose que des punitions insuffisantes, et qui nous paraissent surtout devoir céder à un système de récompenses intelligemment appliquées : nous voulons parler de l'ivrognerie et de la malpropreté personnelle .
Un matelot va à terre et s'enivre parce qu'il sait que la peine insignifiante des fers est le seul châtiment qui l'attende au retour. S'il a des habitudes de tempérance, il se liàte de les perdre, parce qu'elles ne lui procurent guère d'autre avantage immédiat que de n'être -pas puni; qu'on le récompense de sa conduite régulière, si elle ne s'est pas démentie pendant un temps déterminé, et il sera intéressé directement à se garer d'excès aussi fâcheux pour celui qui les commet qu'attentatoires au bon ordre, au service et à la discipline. Si la sobriété doit être récompensée, la bonne tenue et la culture corporelle méritent aussi des encouragements sérieux. Dans plusieurs de nos grandes villes l'édilité a adopté des mesures de ce genre, et la tempérance comme la propreté ont été l'objet de récompenses dont personne n'a jamais contesté l'opportunité. Pourquoi nos navires ne suivraient-ils pas cet exemple? Nous adressons, bien entendu, cette question aux hommes sérieux qui cherchent avant tout ce qui est bon et utile, et non pas à ces esprits légers et enclins à la raillerie qui mettent la raison au-dessous d'un trait piquant,, et qui nous accuseront volontiers de vouloir transformer nos matelots en rosières goudronnées ou en compétiteurs timides de prix Montyon d'un nouveau genre. Nous récusons cette assimilation, nous avons demandé pour ces mâles natures des châtiments virils, nous voulons aussi pour nos matelots des récompenses viriles, et nous croyons véritablement les traiter en hommes, en insistant pour que leurs sentiments généreux soient stimulés et soutenus, en même temps que leurs fautes sont réprimées par des châtiments (1).