CHAPITRE m Régime religieux
Il serait véritablement bien peu observateur, et j'ajouterai bien peu médecin, celui qui récuserait l'influence des sentiments religieux sur l'état des rapports qui lient l'âme au corps et sur la santé de l'une et de l'autre. « Môme aux époques d'incrédulité, a dit Michel Levy, la religion demeure la plus énergique de toutes les forces morales; non-seulement elle domine les circonstances les plus importantes de la vie, mais la réalisation de ses préceptes lui subordonne tous les détails de
(1) Le prix Singer, fondé le 20 janvier 1846 par la libéralité d'un homme de bien, a inauguré cette voie d'encouragement dans laquelle on ne saurait aller trop loin. D'une valeur de 300 francs il est attribué au matelot de la marine de l'État qui réunit à, la plus grande ancienneté de services, la conduite la plus irréprochable. Choisi par le Conseil d'amirauté, il voit son nom porté h l'ordre du jour de la Hotte. Ce prix, sauf l'année 1870, a été donné régulièrement depuis sa fondation (Lebeau, J?</u^e sur les équipages de la flotte. — Le prix Singer. [\ev. marit. et coloniale, 1874, t. XL, p. 93).
la conduite de chaque homme ; dès lors elle investit l'hygiène comme elle absorbe la psychologie (1). » Nous ne sortons donc pas de notre rôle en traitant ici de ce grand intérêt. Le moment est, du reste, opportun pour -cette étude : un souille délétère passe aujourd'hui sur les croyances qui sont l'honneur et la force de l'humanité ; ce n'est pas le moment de déserter la brèche, et tout ce qui a au cœur une conviction et à la main une plume, doit à sa cause et à lui-même de défendre ce qu'on attaque et d'affirmer ce qu'on nie.
Nous n'avons certainement (personne n'aura besom de nous le rappeler) ni mission ni autorité pour plaider la cause de la religion, mais c'est un devoir pour nous, après nous être si longuement étendu sur les movens de conservation matérielle de l'bomme de mer, de dire au moins quelques mots de cette hygiène de l'âme qui a. sur l'hygiene du corps une influence tellement puissante et tellement décisive qu'on ne saura jamais les séparer sans préjudice.
La nécessité morale et désintéressée du frein religieux est un point de vue tout métaphysique, et qui ne saurait nous arrêter. Nul homme, quelque plongé qu'il soit dans les ténèbres de l'ignorance ou de 1 abjection, n'écbappe complètement à l'idée d'un Dieu et d'un culte à Im rendre, et l'irréligion elle-même rend, par la violence de ses attaques, un hommage involontaire à la vérité contre laquelle elle s'eleve. 11 appartient au théologien et au philosophe de démontrer que tout, au dedans de l'homme, comme dans la création qui lui a été soumise, e ramené invinciblement au sentiment religieux; l'hjgiéniste se place à un point de vue moins élevé; s'il voit dans la pratique des devons religieux un hommage dû par la créature à son Dieu, il y voit aussi pour 1 homme un^source de bien-être et de bonheur moral, et son devoir est de faire surtout ressortir la catégorie d'avantages qm en découlent.
Or, le frein religieux à bord des navires, comme dans toutes les agglomérations d'hommes, intervient : 1° comme élément d hygiène; 2^ comme élément de discipline ; 3» comme élément de moralisation. Nous l'envisagerons successivement sous ce triple rapport ; mais auparavant disculpons le matelot du reproche d'impiété que m adress i
op 1 gérement les personnes qui, n'ayant pas vécu avec 1-, ne sa^ent pas'tout ce qu'il y a de généreux sous son écorce - -t^^^^^^^^^
Les marins ont le sentiment religieux remarquab ement dcveloppé est c Conscience des dangers incessants auxquels leur FO -sionl expose, est-ce compréhension de la petitesse de l'homme à la u des horizons infinis que la navigation déroule sous leurs y^ux Ce q • y a de certain, c'est que leur piété, masquée souvent par J^^' "eT. et professionnelle, se manifeste en certains moments, avec ^nj^^^^"^^ une naïveté touchantes; les esprits prévenus peuvent se tromper à
(1) Michel Levy, Traité d'hygiène publique et privée, 1845, t. II, p. 715-
apparences sceptiques, et répéter avec Bernardin de Saint-Pierre : « Que la religion du matelot dépend du temps qu'il fait (1); » quand on l'a pratiqué plus longtemps, on apprend à mieux le connaître, et ces ■vœux, faits au moment d'un naufrage ou d'une épidémie, et à l'accomplissement desquels il tient comme à une dette sacrée; ces messes d'actions de grâces qui, au retour d'une campagne périlleuse, réunissent processionnellement da-ns les églises de nos ports de mer les équipages et leurs officiers ; ces ex-voto naïfs suspendus par la piété et la reconnaissance aux voûtes de toutes les chapelles de notre littoral, sont la meilleure réponse à ce reproche d'incrédulité ou de religiosité pusillanime. Les matelots bretons, surtout, insoucieux par moment de lèurs obligations religieuses, aiment voir cependant auprès d'eux un aumônier qui les assiste de ses encouragements et de ses conseils, les exhorte à bien mourir, et leur donne des obsèques chrétiennes. Il y a plus, leur piété naïve, ainsi que celle des enfants, trouve aux cérémonies du culte un attrait des plus vifs, à celles surtout qui, comme la prière et la messe, leur apportent à bord d'un navire comme un reflet du pays absent, une tradition de l'enfance et de la famille. Quoique amoindries, en effet, par les conditions oii elles se déploient, les pompes du culte, sur un bâtiment, rachètent ce qui leur manque, sous ce rapport, par la solennité de l'isolement et par les aspects grandioses de la mer. Il n'est pas une cérémonie religieuse^ à bord d'un navire, qui ne remue vivement le cœur et l'imagination, et ne rappelle ce passage oti Châteaubriand a dépeint, avec une pompe de style et une magnificence de langage incomparables, ce tableau d'une prière en commun dite le soir par un équipage isolé, perdu en quelque sorte sur l'immensité de l'Océan (2). Il y a intérêt pour l'hygiène à favoriser, dans les limites du possible, la célébration de ces cérémonies religieuses, source intarissable d'impressions mémoratives et de rafraîchissement pour l'âme.
Nous disions tout à l'heure que le frein religieux était un élément d'hygiène. Les matérialistes eux-mêmes ne récusent en rien la réalité de cette influence; ils voient dans les prescriptions de l'Église autant d'artifices salutaires pour contenir les appétits physiques dans les limites de la modération, et révèrent en elles la sagesse et la prévoyance de législateurs humains qui, pour assurer la pérennité de leurs institutions
(1) Bernardin' de Saint-Pierre, Voyage à Vile de France. Paris, 1839, p. 22.
(2) Tout le monde ne le pense pas ainsi, et dans la séance du 6 novembre 187G, la Chambre des députés a entendu la proposition de remplacer la prière que fait l'aumonicr le soir « par la lecture d'un article du Gode pénal maritime. » Le beau reconfort pour l'âme aux prises avec les tristesses et les sacrifices d'une vie exceptionnellement pénible, et la douce impression pour le sommeil ! C'est ainsi que le sophisme conduit à la dureté. Le Code pénal tient le matelot courbé sous la crainte; la prière lui donne la résignation et l'espérance ; et l'affermit dans le sentiment du devoir, qu'on lui lise de temps en temps le Code pénal, on le fait et c'est nécessaire, mais en quoi la prière est-elle incompatible avec cette formalité rigoureuse?
bienfaisantes, ont cru devoir leur attribuer une origine céleste. L'hygiéniste chrétien ne linaile pas l'influence de la religion sur la santé à ces interdictions qui la défendent contre le péril des excès sensuels ; il sait dans quel calme, dans quelle libre possession d'elle-même, dans quelle placide tranquillité la religion maintient l'âme, et c'est là surtout qu'il va chercher le secret de la puissance de cet élément d'hygiène. On s'occupe beaucoup des influences extérieures qui, à chaque instant, viennent déranger l'équilibre des fonctions, et menacer la vie; on laisse trop dans l'oubli ces influences de l'âme, si puissantes cependant, pour affermir ou pour ruiner sourdement les ressorts de la santé. Pour peu qu'on réfléchisse à l'action destructive des passions, des agitations désordonnées du cœur et de l'esprit (et tout homme a pu étudier cette lutte en luimême), on comprend de quel prix est pour la santé une force toute morale qui met le sacrifice à la place de la recherche efi'rénée de soimême, la résignation à la place des inquiétudes, l'acceptation résignée du rang que la Providence assigne, à la place des fébriles impatiences de l'ambition, les compensations consolantes d'une rémunération à venir, à la place d'un découragement qui ne voit rien au delà des misères présentes. Où trouver, en effet, ailleurs, autant que dans la profession de marin, une réunion aussi persistante de circonstances morales dépressives : rapprochement forcé, permanence du joug disciplinaire, monotonie, isolement, éloignement douloureux du pays et de la famille, privations de toute nature ; la religion seule peut mettre un b;mrne sur ces blessures de l'âme et prévenir leur inévitable retentissement sur la santé.
La Religion, expression la plus haute et la plus sublime du principe d'autorité, est aussi la sauvegarde la plus certaine de la discipline et de la subordination, que ses inspirations soient comprises par ceux qui les suivent ou qu'elles les guident à leur insu. Le Devoir, celle belle et généreuse passion à laquelle soldats et matelots offrent stoïquement tous les jours le sacrifice de leur vie, ne saura jamais germer dans une âme d'où le sentiment religieux sera à jamais effacé; l'homme, sous ce rapport, s'abuse souvent sur lui-même; c'est là de la religion déguisée sous une vertu qu'on croit tout humaine, et qui n'attend qu'une occasion pour se manifesler. Un homme qui se sacrifie au Devoir, sans remonter à la source divine de celui-ci, supporte la partie pesante du joug religieux sans en goûter les douceurs. Si la religion est la condition de cette obéissance active, spontanée, entière, qui est l'âme de la discipline, elle est aussi la condition d'une autorité exercée avec éqmlé et modération; elle établit entre le chef et le subordonné ces relations de bienveillance d'une part, et de déférence de l'autre, qui rendent la soumission facile et tempèrent la gravité du commandement. Au poin de vue purement humain, la religion est donc susceptible d exercer sui le
régime intérieur du navire une influence aussi favorable au service qu'au bien-être de l'équip.tge lui-môme.
Mais il n'y a pas de religion sans culte, et l'État, qui isole airisi de toute assistance religieuse une population de marins en les lançant au loin sur le pont d'un navire, a le devoir, au seul et strict point de vue de la justice, depourvoir à cetintérêt. La question de l'aumônerie maritime résolue d'une façon incomplète sans doute, mais qui laissait au moins intact le principe, vient de subir un échec législatif, par voie insidieuse de suppression budgétaire, et la parole généreuse et convaincue du ministre de la marine n'a pu faire conserverintégralement à cetteinstitulion les allocations qui lui permettaient de vivre. L'ordonnance du 2o mars 1765 avait fîxéles prérogatives et les devoirsdes aumôniers de la marine, et cette institution qui fonctionnait sansheurtement, comme sans opposition, semblait, à raison de son but, devoir traverser sans encombre les bouleversements et les agitations politiques ; mais il n'en fut pas ainsi: supprimée par la première République, relevée sous la Restauration, supprimée de nouveau par la monarchie de Juillet, elle reparut quinze ans après; mais la décision royale du 6 décembre 1845 qui instituait un certain nombre d'aumôniers pour le service de la flotte, n'était qu'un compromis timide qui ne pouvait que heurter l'incrédulité sans satisfaire le sentiment religieux. Le décret du 31 mars 1852 et celui rendu en 1864 élargirent les cadres de l'aumônerie maritime et lui donnèrent l'organisation qu'elle avait conservée jusquel-à. Les arguments éloquents que M. de Paymaurin faisait entendre en 1823 à la Chambre des députés en faveur de l'aumônerie maritime et ceux que produisait le projet de loi de 1864 sont des arguments de tolérance autant que de justice. « Les hommes, disait le ministre de la marine de cette époque, qui payent si largement au pays le tribut d'un dévouement plein de périls ne doivent pas être privés au milieu des flots, sur le cbamp de bataille, sur le hamac de l'agonie, des consolations et de l'appui que la religion peut seule donner. »
Moi aussi, j'ai vu le matelot de près, je l'ai soigné, je l'ai aimé, et dans le ministère de soulagement et de consolation que j'accomplissais auprès de lui sur deux navires dont l'un avait un aumônier, dont l'autre en était privé, j'ai vu ce que la présence du prêtre dans le premier cas enlevait d'angoisses à l'agonie et de froideur navrante aux tristes obsèques qui se font à la mer. Le soldat a encore son aumônier sur le champ de bataille, la navigation est pour le matelot un champ de bataille toujours ouvert; qu'on ne le traite pas autrement que son frère d'armes si l'on veut que son âme soit à la hauteur des dangers qu'on lui impose. La justice et le sentiment exigent qu'il en soit ainsi.
Un dernier point de vue sous lequel nous devons considérer le frein religieux, c'est comme un élément de moralisation. Il n'y a pas, quoi qu'on en ait dit, deux morales : l'une religieuse, l'autre philosophique
OU indépendante ; la seconde ne vit que des emprunts qu'elle fait à la première sans l'avouer; se fiant aux propres forces de la nature humaine, elle les excite par le stimulant de l'orgueil, et peut, tout au plus, donner à quelques hommes isolés le lustre de vertus d'apparat ; la première, partant du fait de la fragilité humaine et de son impuissance à faire quoi que ce soit de bien sans l'assistance d'en haut, demande incessamment ce secours; elle seule peut pénétrer les masses de cette influence vivifiante qui les éclaire et les rend meilleures en même temps. Là est le salut individuel de chaque homme comme le salut commun des sociétés; là, aussi, est pour nos pauvres matelots, adonnés de toute la fougue de leur nature et de leurs instincts, à des désordres que l'hygiène, l'humanité et la morale réprouvent en même temps, la source d'un accroissement de santé, de dignité et de bien-être.